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RÉUNION ET MAU

commandant Dupré, le 3 octobre 1862. A cette époque et en échange de concessions excessives de notre part, M. Laborde était nommé consul de France à Tananarive; ce fut, au surplus, une faute, au moins quant au titre : une puissance n’a de consuls qu’à l’étranger ; c’est commissaire du gouvernement qu’il eût fallu dire.

A peine connut-on à Tananarive la ratification du traité par l’empereur Napoléon , que deux partis se formèrent dans l’Imerne et s’unirent pour empêcher son exécution ; nous voulons parler des vieux Hovas, les anciens conseillers de la cruelle Ranavalo , et des méthodistes anglais. Ces deux partis, si opposés, se coalisèrent ; pour arriver à leur but, le retour d’une femme sur le trône, ils ne reculèrent devant aucun moyen, pas même le crime.

On fit courir sur le compte du jeune roi les bruits les plus odieux; les réunions des mena maso , jeunes gens chargés par le roi de l’aider dans la régénération de son royaume, furent traitées d’orgies et de saturnales. Des fous, des convulsionnaires, enivrés par les boissons que leur donnaient les sorciers, parcouraient les rues, l’œil hagard, les traits convulsés ; ils prétendaient être en communication avec la feue reine, qui reprochait à son fils d’avoir vendu son pays à des étrangers. Mais ces maladies nerveuses n’attaquaient que les esclaves, les gens du peuple, et particulièrement les femmes; cette folie étrange et passagère, provoquée par des breuvages, respectait les grands et les chrétiens.

Le dénouement du drame approchait; le 12 mai 1863, après une lutte dans laquelle périrent tous les mena maso, le roi fut étranglé avec une écharpe.

L’opinion publique accusa hautement M. Ellis d’avoir été l’un des promoteurs du crime (1).

Cet assassinat, qui eût dû soulever l’indignation de tous, inspira le passage suivant au révérend Sibree, un méthodiste anglais, lui aussi :

« Le roi mourait de mort violente, à la suite d’une révolution que les témoins les plus impartiaux déclaraient inévitable et profitable, en somme, pour le pays.... Qu’il nous suffise de dire qu’une mauvaise politique commerciale, une complaisance trop crédule du jeune roi dans les desseins artificieux d' étrangers , un engagement secret avec une compagnie française , d’après lequel de vastes et riches régions étaient cédées à la France , furent cause de cette révolution (2). »

La veuve de Radama II, Rosoahérina, fut proclamée reine, à la grande satisfaction des Anglais et des vieux Ho vas. Son premier acte fut, à l’instigation du ministre Ravoninahitriniamo, de déclarer nul le traité de 1862.

La France, au lieu de commencer immédiatement une

(1) Déposition de M. de Cambourg : « Et grâce à M. Ellis, que j’ai Vu arriver àTananarive avec 150,000 fr. en pièces de cinq francs, la conspiration ourdie contre ce prince et contre la France a complètement réussi. ') (Enquête parlementaire 1884, déposition des témoins.)

(2) Sibree, Madagascar et scs habitants ; traduit de l’anglais par H. Monod, pasteur, et Henry Monod, avocat. (Toulouse, Société des livres religieux, in-8, 1873.)

action militaire contre Madagascar, perdit de longs mois à négocier le rétablissement du traité ; les pourparlers se terminèrent par le paiement à la France d’une indemnité de 906,184 fr. 21 c., le 2 janvier 1866. Pendant toute cette période, des traités de commerce étaient signés par la reine des Hovas avec l’Angleterre et l’Amérique; le premier ministre, qui favorisait les alliances de son gouvernement avec les nations civilisées, s’opposait, sous l’influence des méthodistes, à la conclusion d’aucune convention avec la France, malgré les sympathies très vives que Rosoahérina avait conservées pour notre consul M. Laborde, en mémoire de son mari.

La reine mourut le 1er avril 1868, âgée d’environ cinquante ans.

La reine eut pour successeur sa cousine ÎSTamouna, qui prit, en montant sur le trône, le nom de Ranavalo II, à la grande joie des missionnaires anglicans, dont l’influence a été sans cesse grandissant à partir de cette époque* Ils réussirent à déclarer la religion protestante religion d'Etat. Les pourparlers pour la conclusion d’un traité de commeree, repris à l’avènement de la nouvelle reine, se terminèrent le 4 août 1868, par la signature d’un traité déplorable que la Fi ance n’aurait jamais dû accepter.

Telle était la situation, lorsque, en 1878, de graves dissentiments s’élevèrent entre les héritiers de M. Laborde et le gouvernement ho va; celui-ci niait que la suc-

cession de l’ancien consul pût aliéner les terres lui ayant appartenu, et ne lui en reconnaissait que l’usufruit. M. Casas, notre consul, dut intervenir, mais sans succès. Sur ces entrefaites, le boutre le Touélé , monté par des Arabes de nationalité française, était pillé par des Hovas, et son équipage assassiné; notre consul obtint à grand’peine le paiement de 9,740 dollars que réclamait la France.

Cependant, quelque temps après (1881), M. Baudais, commissaire de la République à Tananarive, était informé que des officiers hovas, conduits par des ministres protestants anglais, avaient planté leur drapeau sur les terres à nous itérativement concédées en 1840-41. Aux justes réclamations de notre consul, le premier ministre répondit qu’il ignorait le fait, qu’il ne savait vraiment pas de quels territoires on voulait parler.

Bientôt , le ministre Ravoninahitriniamo faisait connaître son refus d’enlever les drapeaux. En même temps, les émissaires du gouvernement se répandaient par la ville, faisaient des kabars, ameutaient le peuple contre les Français et contre notre résident, déclarant que nous allions prendre l’ile, et proclama V abolition de V esclavage. Or parler d’abolir l’esclavage dans l’île, c’est se rendre odieux à la population hova tout entière, la principale fortune des Hovas consistant en esclaves; car ces bons méthodistes anglais, qui se sont introduits à Madagascar souspretexte d’abolir l’esclavage, l’ont favorisé de tout leur pouvoir, comme ils favorisent partout

les vices des peuples dont ils veulent s’attirer les bonnes grâces.

Sur un ordre du ministre de la marine prévenu de ces faits, le Forfait , commandant le Timbre, en station à JŸossi-Bé, se rendait à Tamatave et, après s’être consulté avec notre consul, que les menaces delà populace avaient forcé d’abandonner Tananarive, fut chargé d’enlever les drapeaux hovas et de les remplacer par notre pavillon. On sait comment le brave commandant le Timbre s'acquitta de sa mission, c’est-à-dire sans employer de moyens coercitifs j conformément aux instructions qu’il avait reçues.

Cependant, la situation des Français restés à Tananarive n’était plus tenable: le directeur de la maison Roux, de Marseille, était assassiné, nos nationaux insultés et menacés de mort ; ils quittèrent la capitale des Hovas et après mille dangers arrivèrent à Tamatave. C’est à ce moment que la reine des Hovas envoya des ambassadeurs à Paris.

Répétons encore une fois, quitte à être accusé de redites, que seuls les Français étaient menacés et que les Anglais établis dans l’île jouissaient de la plus entière sécurité.

Les pourparlers engagés à Paris entre les ambassadeurs malgaches et le ministre des affaires étrangères n’ayant pas abouti, M. de Mahy, alors ministre par intérim de la marine et des colonies, fit partir l’amiral Pierre, lui donnant comme instructions de chasser les

Hovas de toute la côte de Majunga à la baie d’Antongil.

Le 15 février 1883, l’amiral Pierre quittait Toulon sur la Flores le 16 mai, les Hovas étaient chassés de toute la côte, et, le 31 mai, l’amiral mouillait devant Tamatave. Dès le 1er juin au matin, il faisait remettre T ultimatum au gouvernement ho va. Une réponse négative aux demandes de l’amiral étant arrivée le 9 au soir, le 10 au matin, la Flore , le Forfait , le Beavtemp s-Beaupré, le Boursaint , la Creuse et la Nièvre ouvraient le feu sur les travaux de défense de Tamatave; le lendemain, la ville était occupée militairement et le drapeau français flottait sur le fort.

C’est alors que se passèrent deux incidents que nous devons rapporter, parce qu’ils eurent pour le pauvre amiral Pierre des conséquences fatales.

Pendant le bombardement de Tamatave, le navire anglais la Dry ad, capitaine Johnstone, s’étant avancé dans les lignes d’attaque de la flotte française, l’amiral Pierre dut, pour le faire retirer, lui adresser deux invitations amicales, et enfin une sommation formelle. « Il a obéi, dit l’amiral Pierre dans son rapport, mais en se ménageant aux yeux des Hovas, à qui il avait promis de s’interposer, l’apparence d'une retraite en échelons. »

Le 15, trois jours après la prise de Tamatave, M. Shaw, méthodiste anglais, habitant une maison en dehors de la ville, demandait que sa demeure fût occupée par un détachement français ; quand, se rendant à son désir, l’ officier arriva avec ses hommes, il trouva, disposées dans

le jardin, plusieurs bouteilles contenant du vin empoisonné. Arrêté aussitôt, M. Shaw fut transporté à bord de la Nièvre. Mais les confrères de M. Shaw ne restèrent pas inactifs : ils firent des démarches à Londres et à Paris, et après deux mois de prison préventive, M. Shaw bénéficia d’une ordonnance de non-lieu : on n’avait pu rassembler contre lui des preuves suffisantes, a-t-on dit. Le brave et regretté amiral Pierrre, qui venait d'être désavoué par le gouvernement pour sa conduite énergique vis-à-vis du capitaine Johnstone, ressentait-il déjà les atteintes du mal qui devait l’emporter quelques jours après? eut-il un moment de faiblesse? toujours est-il que M. Shaw fut relaxé et que la France lui paya une indemnité de 25,000 fr. C’est pour reconnaître cette excessive indulgence de l’amiral, que M. Shaw le calomnia indignement et essaya de souiller la mémoire de ce brave officier, mort à la peine en faisant respecter les droits de la France sur Madagascar et en osant lutter ouvertement contre les menées de l’Angleterre.

Quelques jours après ces événements, l’amiral Pierre était obligé d’abandonner le commandement de la division et se rendait à Bourbon, pour de là gagner la France; nos lecteurs savent qu’il n’eut même pas la joie de revoir sa patrie, et qu’il expira quelques jours avant son arrivée à Marseille, qui lui fit des funérailles magnifiques.

Qu’on nous permette de retracer en quelques mots la vie du contre-amiral Pierre.

Né à Dijon le 28 février 1827, Pierre, Pierre- Joseph-

L’amiral Pierre.

Gustave, entra à l’Ecole navale en 1841; nommé aspirant deux ans après, il embarquait sur le Suffren et assistait aux combats de Mogador et de Tanger, où il se fit remarquerpar sa bravoure et son sang-froid. De 1846 à 1858 il prit part, comme enseigne et lieutenant de vaisseau, à diverses croisières, notamment dans la mer des Antilles, et à Terre-Neuve, d’où il rapporta de remarquables travaux hydrographiques.

En 1859, il fit la campagne de l’Adriatique, comme adjudant du capitaine de la Roncière. Nommé capitaine de frégate en 1862, il resta attaché à la personne de l’amiral de la Roncière, commandant en chef l’escadre cuirassée; puis il prit, en 1868, le commandement de la Néréide d’abord, et ensuite de la Sibylle, avec lesquelles il fit deux voyages à Taïti et à la Nouvelle-Calédonie.

A son retour en France, en novembre 1870, le capitaine Pierre assista au combat d’Orléans et fut ensuite chargé de la défense des lignes de Carentan. Promu en 1871 au grade de capitaine de vaisseau, il fit de 1873 à 1876, comme commandant de VInfernet , une longue et laborieuse campagne de trois années dans l’océan Pacifique.

De 1877 à 1879, il commanda la frégate-école d’application la Flore. En septembre 1880, il était promu au grade de contre-amiral.

En 1881, l’amiral Pierre était chargé d’une mission à Londres conjointement avec M. Challemel-Lacour ; il s’agissait de régler certaines questions relatives à nos

droits de pêcherie à Terre-Neuve. Mieux que tout autre, l’amiral, qui était resté cinq ans en station dans ces parages, connaissait le désir de l’Angleterre de nous évincer des territoires qui nous sont réservés. Il défendit les intérêts de la France avec une telle vigueur , une telle énergie , qu’il s’attira non seulement la haine du gouvernement anglais , mais encore l’inimitié de M. Çhallemel -Lacour qui , pour des motifs que nous n’avons pas à apprécier ici, semblait disposé à faire aux commissaires britanniques toutes les concessions qu’ils demandaient. Cet ardent patriotisme de l’amiral Pierre, auquel nous ne saurions trop rendre hommage, devait, deux ans plus tard, lui coûter la vie. Nous avons vu comment il fut désavoué par ce même Çhallemel- Lacour, alors ministre, pour son attitude énergique envers le commandant Johnstone et envers M. Shaw. Il y eut à ce moment toute une conspiration ourdie contre l’amiral ; mais la nature de cet ouvrage ne nous permet pas d’entrer dans de plus grands détails.

Le 1er février 1883, le contre-amiral Pierre prenait le commandement en chef de la division des Indes ; le 29 septembre, il mourait en vue de Marseille.

Nous rendons ici un public hommage à la mémoire de l’amiral Pierre, à son savoir, à sa bravoure, à son énergie ; c’était un vrai marin, un vrai Français, dont toute la vie peut se résumer dans ces mots : Fais ce que dois.

L’amiral Pierre fut remplacé par l’amiral Galiber ;

au moment où il allait reprendre les opérations, les Hovas demandèrent à parlementer. Il est difficile d’imaginer quelque chose de plus puéril que ces conférences’ qui n’avaient qu’un but, gagner du temps.

Le 19 mai 1884, l’amiral Miot, qui avait succédé à l’amiral Galiber, reprit l’offensive; il s’empara de Vohémar, Diégo-Suarez et Passandava, et de toute la partie septentrionale de l’île ; mais, pour mener à bien cette expédition et en finir une bonne fois avec les Hovas,, il eût fallu des renforts pour aller jusqu’à Tananarive ; ces renforts, on ne voulut pas les envoyer.

Le 1er février 1886,1a Chambre ratifiait le traité conclu avec la reine des Hovas, et le gouvernement nommait M. le Myre de VillerS résident général à Tananarive. Entre autres choses., il est stipulé dans ce traité que nous occuperons Tamatave jusqu’au paiement de l’indemnité due à nos nationaux, et la baie de Diégo-Suarez d’une façon définitive.Nos troupes viennent d’évacuer Tamatave.

Nous pouvons prédire que ce traité n’aura servi à rien qu’à permettre aux Hovas de gagner du temps ;ilne sera pas plus exécuté que ceux de 1862 etde 1868 ; ces Hovas que, nous ne savons dans quel but, on s’est plu à nous montrer comme des hommes honnêtes et pacifiques, sont fourbes et menteurs, nous croyons l’avoir surabondamment démontré ; en signant ce traité, ils n’ont eu qu’un but, retarder l’action décisive que tôt ou tard la France entreprendra contre eux.

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