ON DENOUMENT IMPREVU
Depuis le crime dont la maison de campagne de Georges ûelmont, à Sceaux, avait été le théâtre, madame Delmont était revenue habiter son appartement d'hiver, à Paris.
Cet appartement confortable et même luxueux, car on sait que Georges Delmont avait quelque fortune, occupait tout le premier étage d'un vaste hôtel de construction moderne, situé dans le milieu de la rue de la Tour d'Auvergne, en plein quartier des artistes et des journalistes, qui se trouvent là à proximité du boulevard Montmartre, tout en jouissant d'un calme relatif et de la vue des rares jardinets échappés à la fièvre d'embellissement du préfet Haussmann.
C'est là que, deux jours après le jugement de la cour d'assises, dont on connaît tous les détails intéressants, se présentait Me Steinbach, vers les trois heures de l'après-midi.
Il avait, pour la circonstance, revêtu un costume plus sévère et surtout plus soigné qu'à l'habitude, car l'avocat ne
brillait point par la coquetterie de sa personne, et se laissait aller assez souvent à une sorte de nciilicé pittoresque, qui frisait de près le débraillé.
Ce n'était point, du reste, affectation de sa part, mais négligence d'un homme absorbé par le travail et peu soucieux du qu'en dira-t-on, pourvu qu'il remplisse ce qu'il regarde comme ses devoirs importants. — bon paletot n'était pas toujours brossé., et sa cravate se livrait parfois à des fantaisies coupables; mais sa conscience était nette et ses dossiers étaient toujours scrupuleusement classés.
Sa figure énergique et généralement préoccupée avait, ce jour-là, une expression de gravité allant jusqu'à l'angoisse.
Son regard fixe, ses lèvres serrées, ses gestes saccadés, dénonçaient l'homme profondément absorbé par quelque pensée douloureuse, et en même temps surexcité par une inquiétude intolérable.
Ajoutons à cela que que son teint, habituellement coloré, était fort pâle.
Il sonna vivement à la porte de l'appartement, et demanda madame Delmont, d'une voix brève, au domestique qui vint lui ouvrir.
Le domestique parut embarrassé, et hésita, un moment, avant de répondre.
— Ne me reconnaissez-vous pas? demanda l'avocat avec impatience. Je suis M^ Steinbach.
— Oh ! si je reconnais parfaitement monsieur : c'est que madame...
— Eh bien, quoi?
— A donné l'ordre de ne recevoir personne.
— Cet ordre ne peut me regarder.
— Elle est occupée...
— .l'en suis fâché, mais j'ai à lui parler.
— Très-occupée...
— Elle trouvera le temps de recevoir l'avocat de son mari. Allez lui dire que je suis là, et que je veux lui parler.
— C'est que je ne puis l'interrompre... Si, monsieur veut attendre...
— J'attendrai.
En ce moment, une dps deux portes intérieures donnant sur la pièce d'entrée où se passait ce dialogue, s'ouvrit vivement, et une petite fille d'une dizaine d'années apparut.
En apercevant M« Steinhach, elle accourut à lui.
— Le défenseur de papa ! — s'écria-t-elle. — Oh ! venez ! entrez !
Puis se retournant vers le domestique :
— Mais allez donc prévenir maman!
— Mademoiselle sait bien que je ne puis entrer chez madame, quand madame est avec son...
— C'est bien, — dit la petite fille d'un air résolu, — j'y entrerai, moi.
Le domestique se retira sans répliquer et laissa M** Steinbach et Georgette Delmont seuls ensemble.
M« Steinbach s'était assis, et, attirant à lui la tête bouclée de l'enfant, il la contemplait avec une sorte d'admiration attendrie.
11 eût été difiQcile, en effet, de voir une enfant plus gracieuse et plus adorable que la fille du condamné.
Quoiqu'elle resssemblàt d'une façon frappante à son père, elle avait pris de sa mère ces grands yeux noirs fendus en amande et ce teint mat particuliers aux races du Midi. — Une forêt de cheveux, châtain clair, encadrait son visage ovale, où resplendissaient rintelligence et l'énergie. Sa bouche rose et mignonne, faite pour le sourire, offrait une expression de gravité touchante, et Ton voyait, au cercle brun qui entourait ses yeux, qu'elle avait ou beaucoup pleuré, ou mal dormi depuis plusieurs nuits.
— Tu aimes donc bien ton papa ? lui dit M^ Steinbach en l'embrassant sur le front.
— Oui, dit-elle. Vous l'avez vu? Comment va-t-il? Vous a-t-il chargé de m'erabrasser ? L'avez-vous embrassé pour moi? Ouand le reverrai-je?
— Chère enfant ! répondit l'avocat dont la voix tremblait, il m'a chargé de t'embrasser, et je l'ai embrassé pour toi.
— Je vous aime bien, vous, s'écria- t-elle brusquement en
'lO LA REVANCHE DE CLODION
lui jetant ses bras autour du cou. Ah! vous n'êtes pas de ces vilains hommes qui disent du mal de lui!..- N'est-ce pas qu'il est innocent? ajouta-t-elle après une minute de silence.
— Est-ce que tu en doutes?
— Oh! non. Mais, alors, on ne lui fera pas de mal, n'estce pas ? On ne le tuera pas?
Et des larmes remplirent ses yeux.
— M« Steinbach hésita un instant avant de répondre.
— Non, dit-il eufin avec effort, on ne le tuera pas ! Mais si tu devais ne plus le revoir...
— Ne plus le voir ! répéta- t-el le avec stupeur, mais c'est comme s'il était mort, puisque la mort, c'est de ne plus se voir, jamais, jamais!
M« Steinbach cherchait ce qu'il allait répondre, quand, tout à coup, un bruit de voix arriva jusqu'à ses oreilles. Il était évident que, dans l'intérieur de l'appartement, une porte de communication jusqu'alors fermée, entre deux chambres voisines, venait de s'ouvrir brusquement.
Mo Steinbach se redressa :
— Il faut que je parle à ta mère, Georgette, reprit-il vivement. N'est-ce pas sa voix que j'entends?
— Si, dit Georgette. Je vais lui dire que vous êtes là. Je serai grondée, mais cela m'est bien égal, parce que quand elle est avec...
M^ Steinbach ne lui laissa pas le temps d'achever sa phrase. Il saisit violemment la tête de l'eufant entre ses deux mains, de façon à lui boucher les deux oreilles, et se pencha, comme pour l'embrasser sur le front; mais ses yeux largement ouverts et ses traits tendus indiquaient une attention profonde.
En cU'et, les deux per.-onnes dont la voix l'avait frappé, s'étaient rapprochées de la pièce où il se trouvait, et quelques mots parvenus jusqu'à lui lui avaient donné une commotion profonde.
Ces mots, il ne fallait pas que l'enfant les entendit. De là son geste de précaution dissimulé sous une caresse.
11 écoutait avec uue curiosité passionnée.
Elle n'eût pas le temps d'être satisfaite.
La porte parallèle à celle par laquelle Georgette était entrée s'ouvrit à son tour, et l'abbé Clodion parut, accompagné de madame Delmont.
A la vue de l'avocat, tous les deux eurent un vif soubresaut de surprise mêlée d'inquiétude.
Il n'y avait pas à en douter, tous deux venaient d'avoir une discussion assez vive.
Le teint de madame Delmont était plus animé que d'habitude. On voyait dans ses yeux la trace do larmes récentes.
L'abbé, au contraire, plus jaune que jamais, ne trahissait son émotion que pardeux plaques bilieuses étendues, comme deux mares vertes, sur ses pommettes saillantes, et l'éclat du regard.
L'éclat s'éteignit aussitôt, et il baissa les paupières d'un air de componction.
— Gomment! s'écria madame Delmont, en s'avançant dans la pièce d'un air agité, vous étiez là, monsieur Steinbach, et on ne m'a pas prévenue !
— Le domestique n'a pas osé vous déranger dans votre conférence avec M. l'abbé, répondit M« Steinbach, d'un ton fort naturel, et c'est moi qui ai retenu cette chère enfant, qui voulait vous annoncer ma visite.
— Eh bien, quelle nouvelle m'apportez-vous de mon mari? demanda-t-elle vivement. — Vous l'avez vu, sans doute ?
— Georgette, — reprit l'avocat, — va-t'en, ma chérie.
— Je veux aussi entendre les nouvelles de mon papa. Me Sleinbach se pencha vers elle, et lui murmura à l'oreille :
— C'est en son nom que je te prie de t'en aller.
— Cela lui ferait de la peine, si je restais?
— Oui, beaucoup.
Deux grosses larmes remplirent ses yeux; mais, sans ajouter un mot, sans retourner la tête, elle se retira lentement par la porte qui lui avait donné entrée, et qu'elle referma soigneusement derrière elle.
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— Pauvre enfant! murmura-t-il en la regardant partir avec attendrissement.
— Madame, — dit alors l'abbé Glodion, — je me retire également. Je compte sur votre résignation, votre courage et votre soumission^ — (ce mot prononcé avec un accent tout particulier), — aux décrets de la Providence.
Madame Delmont eut comme un frisson, et regarda le prêtre avec angoisse.
— La nouvelle dont il s'agit, — reprit alors M' yicinbacli, qui n'avait rien perdu de ce jeu de scène, — peut être dite devant tout le monde, car, avant une heure, tout l'aris la connaîtra.
— Qu'y a-t-il ? demanda madame Delmont d'une voix mal assurée et semblant prévoir quelque coup inattendu.
— Madame, mon ami Georges Delmont, votre mari, a été trouvé mort, ce matin, dans sa cellule.
— Mort! répéta-t-elle en reculant.
— Mojt ! s'écria l'abbé d'un air profondément surpris.
— Oui, mort! J'ai vu moi-même son cadavre, tout à l'heure, en me rendant auprès de lui, pour lui faire signer son pourvoi en cassation.
Madame Delmont se retourna avec violence vers l'abbé Glodion.
— Vous l'entendez, monsieur l'abbé, mort! mort! Et vous m'aviez juré qu'on sauverait sa vie, oui, qu'on sauverait sa vie, qu'on obtiendrait une commutation de peine. Ah ! c'est horrible !
Et elle cacha sa figure dans ses mains. L'abbé Glodion, d'abord immobile et stupéfait, s'approcha enfin de l'avocat.
— Monsieur, lui dit dit-il, cette nouvelle est tellement inattendue, incroyable-.. Le malheureux Georges Uelmont se serait-il suicidé ? Aurait-il ajouté, au crime dont l'accusaient les hommes, un crime qui perdrait son âme devant Dieu?
Me Steinbach regarda d'abord fixement le prêtre d'un air de colère et de menace si marqué, que ce dernier fit un léger mouvement en arrière, mais ce ne fut qu'un éclair, et l'honnête homme reprit une froideur impénétrable.
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— Non, monsieur l'abbé, Georges Delmont n'est pas plus coupable de ce second crime que du premier. Un condamné à mort ne se suicide pas dans sa prison... Il est entouré pour cela de soins trop prévoyants et trop méticuleux !
Des sanglots déchiraient la poitrine de madame Delmont, qui s'était laissé tomber sur une chaise. L'abbé se retourna vers elle.
— Madame, vous êtes chrétienne ! Soyez résignée et acceptez la nouvelle épreuve que vous envoie l'intervention divine. Jamais le doigt de Dieu n'a été plus visible. Il a frappé l'impie qui doutait de lui, qui niait sa justice et sa bonté, mais il a eu pitié de vos larmes, de vos prières, en sauvant votre nom du scandale de l'échafaud ou de la honte du bagne. Remerciez le Seigneur et priez avec moi pour le salut du pêcheur.
— Encore un mot, interrompit froidement M» Steinbach. J'ai obtenu, par une protection puissante, que le corps du malheureux Delmont fût remis à sa famille. Cette nuit, je le ferai transporter momentanément dans un caveau que je possède au Père Lachaise. Plus tard, je viendrai m'entendre avec vous , madame , pour qu'on lui élève une modeste pierre, — sans nom, ia justice l'exige, — où ses parents et ses amis pourront venir pleurer celui qui n'est plus... J'ai rempli ma pénible mission. Je vous laisse aux consolations et aux exhortations de M. l'abbé.
Et M« Steinbach, sans attendre qu'on lui répondit, sortit, laissant, en effet, madame Delmont en larmes, le visage caché dans ses mains, seule avec l'abbé Olodion.