L'AGENT
Moins d'une minute après, l'abbé remontait, suivi d'une personne dont il eût été assez difficile de reconnaître l'âge et le visage.
Tout ce qu'on pouvait voir, c'est qu'elle appartenait au sexe qui, jadis, s'est laissé séduire par les beaux discours du serpent dans le paradis terrestre.
Un long châle dissimulait sa taille, une voilette épaisse cachait ses traits.
— Que voulez-vous? lui dit-il d'une voix assez rude. Vous savez bien que je vous ai expressément défendu de venir ainsi à l'improviste. Je ne le veux pas, j'y mettrai ordre.
La femme, qui paraissait avoir trop chaud sous les vêtements lourds qui l'entouraient, par cette belle et tiède soirée du mois de mai, rejeta son châle et releva sa voilette.
On put distinguer alors la taille One et la figure étrange de Francine.
— J'avais à vous parler, répondit-elle d'une voix sourde, où se mêlaient la crainte et l'irritation causée par cet accueil brutal.
— C'est possible, mais il fallait me prévenir.
— Au sujet de mademoiselle Delmont, continua-t-elle. L'abbé tressaillit.
— Qu'y a-t-il ? demanda-t-il d'un ton plus doux, avec une expression de vive curiosité.
— Je suis déjà venue, hier au soir, sans vous trouver.
— Quelle imprudence! — Et l'abbé frappa du pied. — C'était dimanche, je dinais en ville. Mais enfin, de quoi s'agit-il?
— Je sais ce que vous vouliez savoir.
(jlj LA REVANCHE DE (XODION
— Ah ! ah ! Je ne m'étais pas trompô, n'est-ce pas?
— Non.
— Ils s'aiment?
— Oui.
— Et ils se le sont dit?
— Oui.
L'abbé fit deux ou trois tours dans la chambre, en silence.
Francine le suivait de ses grands yeux fauves, avec une expression singulière, indéfinissable. L'abbé ne pouvait s'en apercevoir, car, chaque fois qu'en se retournant il se trouvait en face de Francine, l'œil de la jeune femme s'éteignait, devenait vague, ne regardait plus.
L'abbé s'arrêta.
— J'en étais sûr, grommela-t-il entre ses lèvres lourdes, la mère ne voit rien... Et, d'ailleurs, il ne faut pas qu'elle sache que je m'en doute... Gomment t'y es-tu prise ? ajoutat-it plus doucement, en s'adressant à Francine.
— Je le guettais. Je l'ai suivi. Il allait chez la demoiselle à une heure où elle est seule. J'ai attendu quelque temps, puis, voyant le concierge occupé, je me suis glissée dans le jardin, sans qu'il m'aperçut. Arrivée au premier étage, j'ai reucontré un domestique, à qui j'ai dit que je venais rapporter de l'ouvrage à mademoiselle, qui m'attendait. Il m'a laissé passer. Il me connaît. En approchant de la porte du salon, j'ai entendu un murmure de voix, j'ai collé mon oreille à la serrure...
— Que disaient-ils?
— Je n'ai pas bien distingué. Ils se tutoyaient. Cependant j'ai entendu la fin d'une phrase dite avec plus de force : « Je ne serai jamais la femme d'un autre que toi! »
L'abbé fit, d'un mouvement brusque, craquer toutes les articulations de ses doigts osseux, comme il lui arrivait souvent, sous l'empire d'une émotion quelconque.
-- Après?
— Alors j'ai tourné doucement, doucement, le bouton de la porte, et je l'ai ouverte brusquement, de façon à les surprendre.
— Très-bien!
— Ils étaient près l'un de l'autre, tout près, le visage animé... des vraies tètes d'amoureux, enfin ! Ils ont tressailli. Lui, s'est rejeté en arrière, en me lançant un coup d'oeil de colère. Elle, elle a mieux conservé son sang-froid. Elle est venue à moi, en souriant.
— Voilà tout?
— Ça ne suffit pas?
— Si fait. Ils n'ont pas eu de soupçon?
— Je ne crois pas. Cependant M. Olivier Steinbach m'avait remarquée, quand je le suivais. .
— Maladroite!
— Ce n'est pas ma faute. C'est ma diable de chevelure rousse, qui tire l'œil.
— N'en dis pas de mal, Francine! Bien des grandes dames, bien des beautés à la mode, donneraient la moitié de leur fortune pour la posséder.
— Vous êtes content? dit-elle d'une voix sourde.
— Oui.
— Alors, donnez-moi ma récompense.
— Ta récompense ? Tu veux de l'argent ?
Et l'abbé s'éloignant, reprit son ton sec et son expression de fausseté rude.
— Je n'en ai pas. Je t'en ai donné, il y a peu de jours. Et, d'ailleurs, je te procure de l'ouvrage. N'est-ce pas moi qui t'ai fait avoir, indirectement, la pratique de mademoiselle Delmont, et d'autres encore ?
— De l'argent? — reprit Francine d'un air de mépris, — Je ne vous en demande pas, bien que vous me laissiez dans la misère..., par avarice ou par calcul, je ne sais.
— Ta mourais de faim, quand je t'ai connue r
— C'est possible, mais ce n'est pas pour çà que je vous ai écouté. Je n'avais et je n'ai encore qu'à dire un mot pour trouver des hommes qui me feront riche !
— Avise-t'en! On ne joue pas avec moi, on ne me résiste pas, lu devrais le savoir !
— Oui, je le sais, répéta Francine, reprenant tout à coup son air soumis et cette attitude à la fois caressante et rési-
gnée du chien beaucoup battu qui vient lécher la main du raaitre.
— A la première tentative de révolte, à la première infraction, je te brise ! J'ai le bras long, ne l'oublie pas. Des yeux, que rien ne trompe, veillent sur ta conduite, pour moi... Ecoute un amant, et, demain, Saint-Lazare se referme sur toi, et ton enfant... eh bien, tu ne le reverras plus !
— Mon enfant I murmura Francine , en joignant les mains. — Il vit, n'est-ce pas ?
— Oui.
— Vous me le jurez?
— Je le jure.
— Vous m'avez promis de me le rendre.
• — Et je tiendrai ma promesse, si tu marches droit.
— Eh bien, puisque vous êtes content de moi, laissez-moi le voir. Non? Alors, dites-moi seulement où il est. Je ferai tout ce que vous voudrez. C'est là la récompense que je venais vous demander.
— V^ous êtes folie !
L'abbé lui tourna le dos, en haussant les épaules.
— niodion, je t'en supplie !
— Plus tard! Tu n'as rien fait encore.
— Comment, je n'ai rien fait! Que vous faut-il donc? J'espionne pour vous, je me suis faite moucharde, je trahis, je dénonce une jeune fille qui a toujours été bonne pour moi, et cela ne sulïil pas! Ah! ça, croyez-vous que ce métier lâche ne me dégoûte pas, et que ce si ce n'était pour ravoir mon fils...
L'abbé ricana.
— Justement ! c'est par là que je tiens. J'aurai encore besoin de toi.
Francine eut un mouvement terrible. Ses grands yeux devinrent fixes et s'emplirent d'une férocité efi^rayante.
— Ah ' prenez garde ! dit-elle, ne me poussez à bout! L'abbé s'arrêta, la regarda un instant en silence.
— Je t'aime ainsi, reprit il. Il y a du fauve chez toi. J'aime à te sentir trembler de colère contenue^ à te voir ramper, furieuse et à regret, comme la lionne devant le dompteur.
Un sourire de triomphe et de luxure illumina sa large face aux pommettes saillantes.
En ce moment un coup de sonnette retentit à la porte de la rue.
L'abbé Clodion redevint calme et froid.
— J'ai un rendez-vous. Tu,entends, on sonne. Va t'en vite. Nous nous reverrons cette semaine.
Francine resta immobile.
— Va. Je te répète que ton enfant vit, et que tu l'auras, mais plus tard. Nous en reparlerons. Pars, pars! N'oublie pas les précautions.
Francine hésita une seconde, courba la tête, reprit son chàle, rabaissa sa voilette, et sortit silencieuse, accompagnée de son maitre.