PROTECTEUR ET PROTÈGE
Celui dont le coup de sonnette avait si brusquement interrompu l'entretien que nous venons de rapporter , n'était autre que Jules Florestan.
La scène du café l'avait vivement ému, et les plaisanteries cruelles dont on avait salué la nouvelle prématurée de ses projets de mariage, lui cuisaient encore.
Se marier, et se marier bien, telle était la seule réponse, la seule vengeance possible. Aussi arrivait-il chez l'abbé, plein d'angoisse et de sourde irritation, décidé à obtenir une solution positive, immédiate.
— Je vous attendais, lui dit ce dernier , après l'avoir introduit dans la petite pièce que nous connaissons. J'ai à vous parler.
— Et moi aussi! s'écria Jules Florestan, en s'asseyaiit près de la table , tandis que l'abbé resté debout , appuyé
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contre la cheminée et les mains derrière le dos, profitait ainsi, par sa position plus élevée , de la zone d'ombre que formait l'abat-jour épais de la lampe, et qui cachait en partie son visage.
— Voyons, d'abord, ce que vous avez à me dire.
— Comment se fait-il , monsieur l'abbé , que le bruit de mes projets de mariage coure déjà les rues de Paris, quand ces sortes d'affaires doivent rester secrètes, jusqu'au moment où elles sont décidées, certaines ?
— Que vous importe, — répondit sèchement l'abbé, qui avait, à dessein , répandu lui-même le bruit, ~ si effectivement vous vous mariez ?
Cette réponse tomba comme un baume sur le cœur ulcéré de Jules Florcstan.
— Oh ! alors, dit-il, c'est différent ; bien que j'eusse préféré éviter , ou plutôt retarder tous les sots commentaires dont les ennemis, les envieux ne se priveront pas . .
L'abbé esquissa, dans l'ombre, un pâle sourire, qui échappa au regard de son interlocuteur.
— Ainsi, monsieur l'abbé, vous avez trouvé ?
— Je vous avais promis de chercher, j'ai cherché et j'ai trouvé.
— Et puis-je savoir de qui il s'agit ?
— C'est une jeune personne. . .
— Ah ! elle est jeune !
— Environ dix-sept ans.
— Et riche ?
— Trois cent mille francs de dot immédiatement !
— Immédiatement !
— ■ Et plus tard, autant, à la mort de sa mère.
— Et
Jules Fiorestan hésita une seconde. Il craignait évidemment de trouver quelque défectuosité inattendue, quelque tache, quelque ver caché dans ce fruit savoureux dont la promesse lui faisait venir l'eau à la bouche.
— Quoi ? demanda l'abbé.
— Et la jeune personue... est bien ?
— Très jolie.
— Tn^s jolie I répéta Florestan. — Ma foi , ajouta-t-il en se levant joyeusement, on a raison de parler du pouvoir de l'Eglise, car c'est à votre bienveillance que je dois ce succès, et c'est à l'influence de votre caractère sacré que vous devez d'avoir trouvé si vite et si bien. Me voilà au comble de mes vœux ! Merci monsieur l'abbé, merci !
Et il s'avança vers lui, les mains tendues.
L'abbé Clodion ne parut pas apercevoir ce mouvement, car il garda ses mains derrière le dos et répondit tranquillement :
— Vous m'étiez recommandé par l'évêquede... , et, d'ailleurs, les services que vous rendez dans la presse à la cause de la religion vous désignaient naturellement à la protection de ses serviteurs, dont je suis un des plus humbles.
— Je crois, en eflfet, que ma polémique quotidienne et le dévouement absolu que je montre à la cause royaliste et catholique n'ont pas été sans importance, répliqua- t-il d'un air satisfait.
— Cependant la chose n'est pas encore faite.
— Sans doute , sans doute , mais elle se fera , ajouta Florestan, avec une nuance d'inquiétude.
— Je me charge d'obtenir le consentement des parents, de vous présenter dans la famille. . .
— Eh bien ?
— Ce sera à vous , après , d'obtenir le consentement de la jeune fille.
— Et pourquoi refuserait-elle ?
— Je ne dis pas qu'elle refusera, et encore là je vous soutiendrais, mais cela vous regarde spécialement.
— Pùen de plus juste. Du reste , si elle a été élevée par une mère pieuse , dans de bons principes, — et votre intervention m'en est garant,— je ne vois pas qu'elle puisse dire non, quand ceux qui ont autorité sur elle auront dit oui. — A pri'pos, monsieur l'abbé, il me reste deux questions à vous poser.
— Lesquelles ?
— Quel est le nom de cette demoiselle, et est- elle bien apparentée ?
/.: LA REVANCHE DE CLODIOiX
— Ou'entendez-vous par là ?
— Apparlieut-elle à une famille bien posée, influente, ayant de belles relations , surtout des relations officielles, en un mot pouvant présenter, appuyer, pousser le gendre , continua Floreslan , qui , comme tous les gens de sa sorte, lâches et plats dans la délaite , se gonllent et n'écoutent plus que leur avidité devant le succès, passant de l'extrême humilité à l'extrême outrecuidance , et laissant percer leur vanité et leur ambition dès qu'ils se croient maîtres de la situation.
— Elle s'appelle Mademoiselle Delmont.
L'abbé laissa tomber ces mots d'une voix froide et sèche.
— Delmont ! répéta Florestan surpris , Delmont ! Mais je connais ce nom-là !
— C'est possible.
— Je me rappelle , maintenant. . . C'était le nom d'un journaliste d'opposition , dont le procès , il y a quelques années, a eu le plus grand retentissement.
— En effet.
— Il a été condamné à mort pour assassinat ... On a dit qu'il s'était empoisonné dans la prison.
— Oui.
— Est-ce que cette jeune persoune serait... sa parente ?
— C'est sa fille.
Jules Florestan bondit. Il découvrait enfin le ver caché qu'il redoutait, et ce ver lui parut avoir les proportions d'un véritable serpent à sonnettes I
— C'est impossible! s'écria-t-il violemment.
— Qu'est-ce qui est impossible?
— Que j'épouse la fille d'un assassin! — Eh bien , il ne manquerait plus que cela! — Voila qui me poserait ! — C'est une plaisanterie, monsieur l'abbé.
— Je ne pluisanle jamais, — répondit fioidement l'abbé. La di'convenue de Jules Florestan était profonde ; son
irritaùon touchait à l'exaspération. 11 se croyait joué. Il se rappelait les railleries, plus que les railleries, de ses confrères , quelques heures auparavant. Il comprenait que si le mariage annoncé, commenté par tout ce petit monde veni-
meux du boulevard, ne s'accomplissait pas, il serait ridicule à tout jamais. Il comprenait aussi que ce mariap:e devait être un beau mariage , dans toute l'acception du mot , pour répondre à certains bruits, pour étouffer certains commérages qui s'étendaient sur sa réputation, depuis longtemps, comme la tache de sang de Lady Macbeth , sans que sa position de rédacteur en chef d'un journal de coulisses et de sacristie pût lui obtenir autre chose qu'un demi- silence encadré dans le mépris public.
Et c'est lorsqu'il croyait toucher au port qu'on venait lui offrir , quoi? d'épouser la fille d'un condamné à mort, d'un criminel !
La future qu'on lui proposait était jeune, était jolie, était innocente et pure? — La belle affaire ! — Elle était riche? — Cela valait plus , mais son nom à lui n'était pas de ceux dont l'honorabilité immaculée couvre et cache tout. — 11 le sentait, il le savait, il n'osait le dire. — Puis, il avait rêvé une parenté qui, au contraire, répondrait pour lui, lui donnerait l'absolution de son passé, lui permettrait de quitter le journalisme, qui ne protège qu'à moitié, pour quelque bonne position oflicielle dans l'administration, à l'abri de toutes les atteintes , où il pourrait se passer de l'opinion publique , étant au-dessus d'elle et devenu sacré par l'investiture gouvernementale.
tJN JOURNALISTE DD GRAND PARTI DE L'ORDRE
Jules Florestan n'avait pas peur de l'abbé Glodion.
Ce lièvre était doublé d'un niais 1
Il voulut donc, comme le lièvre de la fable, passer pour un foudre de guerre, et montrer les deuts, lui qui n'avait jamais montré que les talons.'
il LA HEVANCHE DE CLODION
— Monsieur l'abbé, dit-il donc, en élevant la voix, je le répète, cela n'est pas, cela ne peut pas être sérieux. Ce n'est pas un mariape comme celui-là qu'il me faut! — Je mérite mieux, j'ai droit à mieux que cela !
— La jeune fille est charmante et riche. Elle est honnête, parfaitement élevée, instruite.
— Eh ! que m'importe ? Est-ce elle qui me donnera la considération qui... il allait dire qui me manque, il s'arrêta. Non, non, j'ai rendu, je rends assez de services, je suis assez utile... pour exiger autre chose.
— Pour exiger ?
— Certainement, pour exiger ! Croyez-vous donc que c'est pour mon plaisir que je fais cet assommant métier de journaliste pieux, que je m'expose a tous les brocards des gens d'esprit, que je vante l'eau de Lourdes, que je raconte, d'un air de componction, des miracles à dormir debout, et qui m'auraient fait hausser les épaules en nourrice !
— Je sais que vous n'avez pas la foi, répondit tranquillement l'abbé Clodion.
— Ah ! mais non ! Je fais un métier désagréable, il faut qu'il me rapporte.
— Dieu se sert de tous les instruments pour le triomphe de la vérité, ajouta l'abbé sans sourciller.
— Puis, ricana Jules Florestan, exaspéré par le sangfroid de son inlerloculeur, où il entendait siffler l'ironie, l'Église n'a pas le choix de ses instruments. Un homme de foi qui ait du talent, la plume alerte et mordante, l'oreille du public,, voilà ce qu'elle ne trouve plus depuis longtemps ! Or, si moi je n'ai pas la foi, mon journal est lu. On redoute mes attaques, mes articles vont partout, font de la propagande dans tous les mondes, ne restent pas dans les cures de village, bien qu'ils y aillent, et même y soient préférés. Ils ont leurs entrées dans les salons et dans les boudoirs, amusent les maris, charment les femmes, font rougir les jeunes filles, affriolent les sacristains ! Y en a-til un autre comme moi? Et sont-ce vos hommes pieux, vos hommes sincères, vos hommes de foi, qui vous feraient cette propagande enragée, qui vous fourbiraient cette arme terrible?
LA RETANCHE DE CLODION 7a
— Ce que vous dites là est parfaitement exact, répliqua l'abbé du même ton paisible et froid.
— Vous voyez donc bien, — s'écria Florestan, grisé du bruit de son propre éloge et de plus en plus rassuré par le calme de l'abbé, — que je ne suis pas le premier venu, et que j'ai le droit d'exiger un peu mieux que ce que vous venez de m'ofTrir là !
— D'exiger? répéta pour la seconde fois son imperturbable interlocuteur.
— Parfaitement. Tenez, jouons cartes sur table. Vous avez besoin de moi, — quand je dis vous, j'enteads le parti conservateur et clérical. Qu'arriverait-il si je changeais brusquement de camp ? si je retournais mon drapeau? si je passais à l'opposition avec armes et bagages? si je me ralliais à la République ? si j'employais mon influence à combattre le clergé, à ridiculiser ses miracles que je vante, à dévoiler les secrets de la boutique, les manœuvres qui s'accomplissent dans la coulisse? Ça me connaît, voyez-vous! J'ai vécu au séminaire, j'ai fréquenté les prêtres et le monde religieux :
Nourri dans le sérail, j'en connais les détours !
Il s'interrompit pour ricaner, puis reprit :
— Vous êtes Tun des meilleurs prêtres que j'aie rencontrés, bien que je vous soupçonne d'être ambitieux.
L'abbé Clodion ne put retenir un haussement d'épaules.
— Vous me croyez incapable de ce changement de front? s'écria Jules Florestan.
— Au contraii-e, répondit doucement l'abbé, je vous en crois très-capable!
— A. la bonne heure, et vous avez raison. Et, croyez-le aussi, mon tirage quotidien n'en baisserait pas d'un exemplaire, parce qwe j'attaquerais la religion, au lieu de la porter aux nues. Mon public, sachez-le, pas plus que moi n'a la foi, comme vous dites. Au fond, il est indiffèrent. Que demande-t-il ? Qu'on l'amuse ! Eh bien, je l'amuserais aux dépens de rimmaculée Conception au lieu de l'amuser aux dépens de la llépublique. Je raconterais les fredaines des
curés ot des frères ignorantins, au lieu d'inventer des calomnies contre... les autres. Je restituerais quelques abonnements à ïUnivers, mais mon public, composé de cocottes, de badauds, de bourgeois idiots, de banquiers ventrus, de gommeux éreintés, de niais de province, d'officiers absintheurs et de chanoines égrillards, ne diminuerait point, et, au contraire, je regagnerais amplement du côté libéral ce que j'aurais perdu du côté clérical sincère.
— Gela est absolument vrai.
— Il faut donc compter avec moi, monsieur l'abbé, et me traiter plus sérieusement que cela.
Et Jules Florestan, le regard cyniquement audacieux, la bouche tordue par un rictus de bravade et de vanité, essaya de percer la pénombre où se cachait le visage de l'abbé, pour y lire l'effet de cette sortie qu'il croyait habile.
Il y eut une minute de silence.
— Donc, reprit lentement l'abbé de son accent mordant et tranquille, vous craignez , si vous épousiez mademoiselle Delmonl, qu'on ne dit que la fille d'un meurtrier est devenue la femme d'un assassin!
La foudre tombant aux pieds de Jules Florestan ne lui aurait pas causé une commotion plus brusque et plus terrible que ces simples paroles prononcées du ton le plus paisible.
Sa figure devint d'une pâleur cadavérique, ses yeux agrandis restèrent fixes, tandis que le sourire d'impudence victorieuse se figeait sur ses lèvres blêmies.
L'abbé, se décidant enfin à quitter l'appui de la cheminée , s'approcha de la table, s'assit, et montrant du geste une chaise, en face, à son protégé, qui s'y laissa choir machinalement, la sueur au front, il lui dit :
— Voyons, monsieur Florestan, causons comme des gens sérieux et des hommes de bon sens.