HISTOIRE D'DN VEUVAGE
— D'abord, monsieur Florestan, continua l'abbé, bien que vous possédiez une plume de journaliste rompu au métier et que vous ayez beaucoup vécu à tous égards, vous me paraissez manquer d'une faculté maîtresse, essentielle : vous ne vous rendez pas un compte exact de la réalité des situations. Vous parlez en maître, vous demandez des faveurs comme on réclame un dû, vous menacez, vous exigez! C'est un tort. Ne savez-vous pas que la défiance de soi-même et l'humilité sont le commencement de la sagesse ?
Florestan , blême , dévorait des yeux l'abbé et se taisait.
•— Vous dites que vous rendez de grands, d'incontestables services. — Sans doute. — Vous prétendez que vous pourriez, à volonté, ne plus les rendre, et tourner contre les vrais principes l'arme que vous employez à les défendre. — C'est une erreur. — Vous n'êtes qu'un instrument qu'on peut briser demain. — Vous ne tenez pas l'Église, c'est l'Eglise qui vous tient !
— Je ne comprends pas, essaya de balbutier le journaliste d'ordre moral.
— Vous allez me comprendre.
L'abbé se recueillit un instant et reprit du même ton sec, tranquille, cassant, monotone, qui lui était habituel :
— Il y a environ dix ans, vous arriviez à Paris, sans position, sans avenir et sans fortune. Vous sortiez du petit
séminaire de , oîi vous aviez été reçu par charité, sur la
recommandation de l'évêque du diocèse. Vous ne vous étiez pas senti la vocation religieuse, et vos professeurs euxmêmes, ne trouvant pas en vous l'étolfe nécessaire pour faire un bon prêtre, ou un prêtre utile, vous avaient, tout les
premiers, enijacé à rentrer dans la vie laïque. Muni de quelques lettres de recommandation, vous donniez des levons, et viviez pauvremetit, misérablement, logé dans une maison d'ouvriers, sur les hauteurs de Montmartre.
Vous étiez jeune, pas vilain ganjon, de complexion amoureuse. Vous portiez la redingote noire du professeur, vous aviez les façons du bourgeois. Il n'en fallait pas tant pour séduire une petite ouvrière dont la famille habitait le même palier que vous. Cette jeune fille, nommée Lucette, était, d'ailleurs, jolie, mais dépourvue de cervelle et de volonté, capable seulement d'aimer , impressionnable , nerveuse , pleine d'imagination, ardente, se portant tout entière sur ce qui la frappait, et s'y butant, sans un atome de fermeté, ni de bon sens. Vous ne rêviez alors ni d'actrices en vogue, ni de courtisanes à la mode. Cela coûte trop cher, et vous étiez trop loin d'elles. La petite ouvrière ne coûtait rien, donnant son cœur sans demander de retour en argent. Elle se croyait aimée, aimée d'un monsieur, cela suiTisait pour la satisfaire et même la griser.
La chose allait donc à merveille, — d'autant plus que , vous étant lié avec la famille, vous acceptiez volontiers la soupe chez les parents, — ce qui allégeait encore les charges de votre maigre budget.
Florestan &t un geste comme pour protester.
— Vous voyez, — poursuivit l'abbé, — que je suis bien renseigné ! Malheureusement, le père, honnête ouvrier, peu instruit, mais clairvoyant et très-vigoureusement musclé, — détail important, — s'aperçut de l'intrigue. Il commença par donner une danse à sa fille, puis vint vous trouver avec l'intention de vous appliquer le même traitement, un peu plus sévère. Il est de fait qu'en s'expliquant avec vous, il vous tenait à la gorge et serrait un peu fort. Pas assez cependant pour que vous n'eussiez pu lui faire entendre que vous étiez prêt à réparer votre faute, en épousant celle que vous aviez séduite. Cela calma le père. Lui parti, et loin de sa poigne redoutable, vous regrettiez déjà votre promesse. Mais, quand vous avez peur, vous ne raisonnez plus. D'ailleurs, la poigne paternelle était toujours là, à portée. Ce
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sont de ces arguments auxquels vous n'avez jamais su résister. Il fallut s'exécuter, et Lucelte devint madame Florestan. — Est-ce bien cela r
— Evidemment, répondit Florestan d'une voix mal assurée ; tout le monde sait que j'ai été marié.
— Alors, je poursuis. Si je fais erreur, vous me reprendrez. Ce mai-iage ne fut pas heureux. Votre femme vous adorait, mais elle était jalouse et faible dQ caractère en même temps. Elle vous craignait, ne savait que pleurer, se désespérer , faire des scènes , et obéir. Ce que voyant, vous vous vengiez sur elle des terreurs que vous inspirait son père, sans qu'elle osât se plaindre. Elle mentait même, et assurait que vous étiez tendre et bon pour elle. Sur ces entrefaites , le père mourut. Il fut pris par un engrenage de machine et broyé. La mère , depuis longtemps maladive et de cerveau faible comme sa fille, devint folle de désespoir. Elle fut, sur votre demande , placée dans un asile , loin de Paris , et vous voilà libre et seul en face de votre compagne. Vers la même époque, vous entriez dans le journalisme , d'abord dans de petits journaux de bas étage, puis, grâce à l'appui qui vous fut accordé par quelques personnes influentes, — appui dû aux relations que vous aviez toujours conservées avec certains membi'es du clergé qui devinaient quels services votre plume pourrait rendre un jour à la bonne cause, — on vous vit bientôt écrire dans des journaux plus importants , et finalement devenir rédacteur en chef d'une feuille boulevardière. Là, sans en changer le genre qui lui assurait des lecteurs , vous arborâtes le drapeau des principes conservateurs et des saines traditions. — Suis- je toujours dans le vrai?
— Oui, chacun sait cela.
— Je continue. A ce moment vous gagniez beaucoup d'argent. Votre vie changea. Vous vous installez sur un grand pied. Vous prenez des domestiques. Vous êtes un homme arrivé. Tous vos appétits longtemps contenus se développent, toutes vos convoitises se satisfont. Vous devenez aussi ambitieux. Vous courez les théâtres, vous avez vos entrées dans les coulisses et dans les boudoirs. Les actrices et les courtisanes vous honorent de leur intimité. Vous
jouez, VOUS soupez, vous êtes heureux ? — Non. — La haine rempht votre cœur , la haine contre votre femme ! Vous ne lui avez jamais pardonné de l'avoir épousée dans un moment de terreur et de misère, bien que, par vos duretés, vos mauvais traitements calculés, vous vous fussiez déjà vengé depuis quatre ans. — Cela ne vous sullit plus. — Elle est un obstacle ! Vous pourriez maintenant aspirer à un riche mariage, à un mariage comme celui que vous venez réclamer près de moi.
Ni son amour, ni sa soumission, ni son état maladif, car elle souffre d'une maladie nerveuse créée par vous, ne vous touchent. Il faut en linir, — Comment ? — La tuer ? — Oui. — Mais il y a plusieurs moyens. — V'ous prenez le moins dangereux pour vous. — Votre femme vous aune , elle est jalouse, elle est ardente. . . Vous introduisez chez vous, sous couleur de femme de chambre, une petite coquine dont vous faites votre maîtresse , sous les yeux de votre femme, la forçant d'assister à vos plaisirs , — la condamnant au veuvage anticipé !
— Monsieur l'abbé, c'est faux! s'écria Florestan, hors de lui.
— Comment , c'est faux ? Mais Mademoiselle Clara existe encore. On pourrait la retrouver , et, au besoin, elle témoignerait, aujourd'hui qu'elle n'a plus rien à espérer de vous.
Florestan atterré, baissa la tète.
— D'ailleurs, ces faits sont de notoriété publique, vous le savez bien. Je reprends. Cela dura quelque temps. La tête de votre femme n'y pouvait résister toujours. Cela amenait entre vous d'horribles scènes de violence qui achevaient de détraquer ce pauvre cerveau, sans lui donner l'énergie qui lui manquait. Elle se mit enhn au lit, avec une hèvre cérébrale. Le délire la secouait, et l'épuisait. Elle vous appelait, vous reprochant votre conduite, en termes à la fois touchants et passionnés. Vous étiez là, attisant sa fièvre, soufflant le feu qui la dévorait, exaspérant son exaltation. Tout à coup, elle se redresse, en proie à la folie, se jette à bas du lit, se dirige vers la ienêtre. .. vous habitiez le quatrième étage.
L'abbé avait ralenti son débit.
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On entendait claquer les dents de .Iules Florestan. La sueur inondait ses traits convulsit's et collait les mèches de ses cheveux sur son front plat et ses tempes jaunes.
— Elle ouvrit cette fenêtre, et s'élança ! Vous n'aviez pas fait un geste pour la retenir, vous écartant même, aiin de lui livrer passa^je, avec un ricanement gouailleur, qui éperonnait sa lièvre à travers les ténèbres de sa raison obscurcie.
Florestan se leva d'une pièce.
— Eh bien, après? dit-il d'une voix rauquc. Est-ce que je suis responsable de cela ? . . . Une femme qui se jette par la fenêtre, dans un accès de fièvre chaude... c'est un accident ! Ce n'est pas moi qui l'ai jetée. . . Je me suis élancé pour la retenir ; il était trop tard !... Je ne suis pas un assassin pour cela...
L'abbé le laissa parler sans l'interrompre, puis , quand il se tut :
— Malheureusement , continua l'abbé , un pan de la chemise s'était accroché à la ferrure de la fenêtre et retenait l'infortunée suspendue au-dessus de l'abîme ! De la rue, on avait vu l'accident. On criait..., on montait..., on allait venir, entrer, la sauver peut-être !...
L'abbé s'arrêta encore à dessein.
Florestan était effrayant, mais il garda le silence. Le son ne pouvait se faire jour à travers sa gorge serrée par l'angoisse du condamné à mort.
— Alors, reprit son impitoyable interlocuteur, vous vous élancez, en effet, en avant, vous saisissez de vos doigts crispés ce pan d'étoffe, vous le déchirez..., et Lucette tombe !
Jules Florestan laissa d'abord échapper un cri sourd, puis la voix lui revint :
— Qui vous l'a dit ? s'écria-t-il. Il n'y avait personne dans la chambre !
— Voici un aveu ! ajouta tranquillement l'abbé Glodion.
— C'est faux! c'est une infâme calomnie I
— Il y avait quelqu'un dans la chambre , qui a tout vu I Florestah, qui s'était avancé vers l'abbé, recula.
— Il y avait Françoise, votre cuisinière, une femme pieuse, qui vous avait été recommandée. Cette personne , connais-
sant l'indignité de votre conduite , avait mission devons surveiller.
— Mission de me surveiller ! répéta machinalement le veuf.
— Oui, monsieur. Si l'Église accepte les services de tous, elle a besoin de veiller sur les serviteurs qu'elle emploie , ne fût-ce qu'en prévision d'une de ces volte-faces dont vous me menaciez tout à l'heure. Françoise donc vous surveillait. Sachant votre femme malade, entendant sa voix dont le délire élevait le diapason , elle s'était approchée de la porte , elle écoutait. Elle entendit Madame Florestan se lever, courir vers la fenêtre... Elle ouvrit la porte pour empêcher un malheur irréparable. Dans votre trouble, car on est quelque peu troublé en accomplissant uti pareil crime, vous n'avez rien entendu. Au moment où Françoise entra, votre femme s'était déjà élancée. Elle arriva juste pour vous voir déchirer l'étoffe qui retenait votre victime. La stupeur et l'horreur la clouèrent surplace. Puis elle aperçut votre visage... II parait que l'expression en était épouvantable. Elle eut peur! Vous étiez capable de la tuer aussi pour assurer votre secret. Elle s'enfuit. Elle alla trouver son confesseur, et là, au tribunal de la pénitence , car il ne voulut pas l'entendre ailleurs , elle lui raconta ce qui venait de se passer , lui demandant conseil.
On entendait la respiration de l'assassin sifflant entre ses dents, que la terreur serrait à les briser.
— Ce confesseur ordonna à sa pénitente, jusqu'à nouvel ordre, le silence, afin d'éviter un scandale qui pouvait compromettre des intérêts sacrés. Lorsqu'il dut quitter Paris pour remplir les nouvelles fonctions auxquelles il était appelé, il se contenta de me mettre au courant, moi qui devais désormais avoir l'œil sur vous.
— Et voilà donc le secret de la confession ! hurla enfin Jules Florestan, passant , par l'excès même de la terreur , à une sorte de fureur.
— Le secret de la confession ! répéta l'abbé. Il a été parfaitement gardé, puisque vous êtes ici, causant avec moi, au lieu de traîner la cliuine du forçat, dans quelque bagne.
Florestan s'était redressé. D'un coup-d'œil rapide, il fouilla tous les recoins de la chambre. Lui et l'abbé étaient bien seuls !
Il se retourna vers le prêtre.
L'expression de son regard était, sans doute, fort claire, car l'abbé lui dit, sans s'émouvoir :
— Françoise vit toujours, bien qu'elle ait été éloignée de
. vous et de Paris. On lui a fait écrire et signer , de plus , sa déposition. Cette déposition est en mains sûres. De telle sorte que, s'il m'arrivait un accident dans un tête-à-tète avec vous , Françoise parlerait ; et que même , si Françoise était morte , sa déposition écrite , et très nette , parlerait encore pour elle.
Le veuf retomba sur son siège.
Il y eut un long silence.
— Monsieur l'abbé, dit enfin Florestan d'une voix basse t tremblante, que veut-on de moi ?
— Je vous l'ai dit, vous faire épouser une charmante jeune fille, trois cent mille francs de dot... et des espérances !