‹ La revanche de ClodionChapitre 17 sur 64 · UN CAPRICE DE GEORGETTE · texte numérisé non relu

UN CAPRICE DE GEORGETTE

On comprend bien que Georgette allait peu dans le monde. Les circonstances tragiques au milieu desquelles elle s'était trouvée jetée la condamnaient à une sorte d'isolement qu'elle eût recherché par dignité, alors même que le vide ne se fût pas fait dans l'entourage de sa mère, à la suite du procès de Georges Del mont.

La jeune fille vivait donc fort retirée, par nécessité et par goût, et la maison de M^ Steinbach était la seule où elle allât, de même que, de tous les anciens amis de son père,

M* Steinbach était le seul qui eût conservé des relations suivies avec la veuve de Georges.

C'iHait une habitude qu'elle passât la soirée, et souvent la journée du jeudi, chez l'avocat, liarcment sa mère l'y accompagnait. Au fond, cette dernière avait peu de sympathie pour l'avocat, et l'avocat n'en avait aucune pour elle. Georgette formait le seul lien qui unît ces deux personnes en excellents termes aux yeux du monde et pour qui ne voyait que la superficie.

Quant à Georgette, elle attendait chaque jeudi avec une vive impatience. Non-seulement c'était la seule distraction de sa vie monotone et retirée, mais encore c'était une occasion de plus pour elle de se rencontrer avec Olivier, de passer près de lui une journée entière, bien que le jeune homme vint à Passy deux ou trois fois par semaine, soit avec son père, soit seul, le plus souvent.

Il avait joué, enfant, avec la petite Georgette, et nul n'avait songé à interrompre ou à ralentir ces relations qui le faisaient considérer par les domestiques et les habitués de la famille, comme étant presque lui-même de la maison.

Du reste, la veuve de Delmont, quels que fussent ses sentiments vrais à l'égard de M« Steinbach, tenait vivement, et avec raison, à tous les dehors d'une intimité d'autant plus précieuse pour elle que l'intègre avocat jouissait de l'estime universelle, et qu'il était, nous le répétons, le seul des anciens amis de Georges resté fidèle à sa femme.

Le jeudi qui suivit les événements que nous venons de rapporter, Georgette, accompagnée seulement de sa gouvernante, se rendit assez tard dans la journée chez Me Steinbach.

Gomme madame Steinbach, — grosse femme un peu vulgaire d'aspect, mais pleine de cœur et de bon sens, — lui reprochait de n'être pas venue plus tôt, Georgette se plaignit d'une légère indisposition, déclara qu'elle n'avait entrepris le voyage de Passy à la rue du llelder que pour ne pas inquiéter ses amis, et qu'elle se retirerait de bonne heure.

Olivier la regardait et l'écoutait avec une surprise inquiète, lui trouvant l'air bien plus préoccupé que malade.

Peu d'instants après, M° Steinbach rentra, de retour du Palais.

— Vous ne sortez pas assez, dit-il à mademoiselle ûelmont, en apprenant qu'elle ne voulait pas rester à dîner, et qu'elle se sentait un peu souffrante. — A votre âge, on a besoin d'exercice et de grand air.

— Eh bien, répondit Georgette en souriant, je vais vous prendre au mot. Êtes- vous libre, après-demain ?

M« Steinbach chercha un moment.

— Pourquoi cela ? dit-il enfin.

— Vous le saurez après.

— Avez- vous besoin que je sois libre ?

— Oui.

— Je serai donc libre.

— Alors venez me prendre en voiture et conduisez-moi à la campagne.

— Oh ! la bonne idée ! s'écria Olivier,

— Excellente ! mais où irons-nous ?

— Où je voudrai 1 répliqua la jeune fille.

— Voilà qui n'est pas très-clair, mais qui est très-catégorique, reprit l'avocat en riant.

— Venez à une heure, avec votre voiture, Olivier en sera. Je veux vous enlever tous les deux, si madame Steinbach y consent.

— Ah ! de tout mon cœur, ma chère enfant, s'écria l'excellente femme. Vous prenez si peu de distractions et vous demandez si peu de chose, que c'est bien le moins qu'on vous accorde la première fantaisie que vous manifestez depuis que vous êtes grande fille.

— Alors c'est convenu ?

— Convenu.

— Mais vous comprenez bien à quoi vous vous engagez ? Je serai maltresse, maîtresse absolue. On ira où il me plaira, on fera mes volontés, pendant toute la journée.

— Voilà ma main, en signe d'engagement.

— C'est bien. Je vous attendrai samedi. Je compte sur vous, ajouta-t-elle en riant à demi, et surtout sur votre sou-

mission complète. Quant à celle d'Olivier, je n'en parle pas, j'y suis liabltuée.

Le surlendemain, en effet, à l'heure dite , la voiture de l'avocat s'arrêtait devant la maison de mademoiselle Delmont, et M« Steinbach, accompagné d'Olivier, pénétrait dans le salon que nous connaissons déjà pour y avoir vu les deux jeunes gens.

Ils trouvèrent Georgette tout habillée et le teint plus animé qu'à l'habitude.

L'avocat l'embrassa paternellement sur le front, tandis qu'elle tendait la main à Olivier.

Olivier trouva cette main moite et comme pleine de fièvre. Mais il ne fit aucune observation. Depuis le jeudi il était inquiet et il étudiait en silence celle qu'il aimait, résolu à lui obéir, quelle que fût sa fantaisie.

— Maintenant, partons ! dit vivement Georgette.

— Et votre mère? demanda M« Steinbach. Est-ce que nous ne la verrons pas ?

— Elle est en conférence avec M. l'abbé Clodion. C'est le jour ordinaire de sa visite. Il vient tous les samedis.

— C'est vrai. Elle est prévenue ?

— Oui.

— Eh bien, Georgette, marchez, nous vous suivrons ; commandez, nous obéirons.

Et les deux hommes, en effet, suivirent Georgette qui descendit l'escalier avec rapidité.

Arrivés auprès de la voiture, ils trouvèrent le cocher debout, qui ouvrit la portière.

Ils montèrent tous trois. — Georgette s'installa sur la banquette du fond, avec M« Steinbach, tandis qu'Olivier se plaçait en face de la jeune fille.

— Où va monsieur? demanda le cocher.

— A Sceaux ! répondit mademoiselle Delmont.

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