MAISON MEUBLÉE
Avec grand jardin
à lioucr
S'adresser au concierge.
Après une minute d'examen silencieux, Georgette prit la parole.
— Olivier, dit-elle, sonnez.
Olivier tira le bouton de cuivre. Une cloche, au son aigu, retentit, et, au bout de quelques secondes, un homme d'un certain âge parut sur la porte de la loge, occupée autrefois par le jardinier de Georges Delmont.
En apercevant les visiteurs, il montra quelque étonnement, ce qui ne l'empêcha pas de venir ouvrir la grille, d'un pas lourd et traînant.
— Nous désirerions voir cette propriété qui est à louer, dit vivement Georgette.
— Rien de plus facile, répondit le vieux concierge, en regardant avec curiosité celle qui lui parlait. Ces messieurs et
dame sont, sans doute, étrangers au pays ; veuillez vous donner la peine d'entrer.
— Qu'est-ce que c'est, Onésyme ? qu'est-ce que c'est ? demanda une voix criarde de l'intérieur de la loge .
— C'est du monde qui vient pour visiter la maison, répliqua Onésyme.
On entendit une sorte d'exclamation sourde, et aussitôt apparut, dans l'encadrement de la porte, la figure à la fois fausse et brutale d'une femme âgée, haute en couleur et de corpulence imposante.
Ses petits yeux gris et rusés se portèrent rapidement, d'abord sur l'avocat, et elle fit un mouvement de surprise ; ensuite sur mademoiselle Delmont, qu'ils dévisagèrent attentivement.
— Il y a longtemps que cette maison est à louer? demanda Me Steinbach, pour dire quelque chose et se donner une contenance.
— Mais, oui, monsieur, répliqua la grosse femme, iL,y a déjà quelque temps. Mais monsieur peut voir, le parc est magnifique, et la maison en très boa état et très-bien meublée.
— Elle est, sans doute, à louer, depuis le crime qui s'y est accompli, reprit Georgette d'une voix ferme et résolue.
— Ah ! mademoiselle sait... s'écria le vieux portier, qui ressortait à l'instant de la maisonnette, où il était allé prendre un trousseau de clefs.
— Oui, oui, nous savons, répondit sèchement M° Steinbach, espérant couper court à des commentaires qui lui paraissaient cruels pour Greorgette.
Mais Georgette ne l'entendait pas ainsi. Aussi reprit-elle vivement :
— Je connais en partie cette histoire,
— Ah I une vilaine histoire, quoi ! Pourtant, c'est des bêtises, car ça ne change rien à la maison, pas vrai? Belle exposition , beau mobilier, jardin magnifique , caves superbes ! Eh bien, depuis que les imbéciles du pays l'ont appelée la Maison du crime, c'est à qui n'en voudra pas ! Sauf quelques Anglais venus par curiosité, et qui coupent des
branches aux buissons, pour avoir un souvenir, comme // disent, personne n'y a mis les pieds. Croireriez-\ous qu'un de ces dindons voulait déchirer un morceau de rideau de la clianibre du premier, et que j'ai presque dû me battre avec lui pour l'empêcher?
— Oh ! ce n'est pas cela qui nous arrêterait, si la maison nous convient, interrompit Georpettc d'un ton assez naturel, mais OLi Olivier, avec la seconde vue de l'homme amoureux, sentait résonner une sourde et profonde émotion. Ainsi, elle est restée dans le même état depuis sept ans ?
— Oh ! mon Dieu oui, mademoiselle.
— Veuillez nous conduire, nous voulons la voir en détail.
Et (jreorgette se dirigea vers la maison.
Mo Steinbach avait pris les devants.
Il marchait d'un pas précipité, en homme qui a vaincu sa répugnance, et comme si la curiosité l'emportait enfin chez lui sur toute hésitation.
Olivier offrit son bras à Georgette. — Leurs deux mains se rencontrèrent et se serrèrent avec force.
Le vieux concierge s'apprêtait à les suivre, quand sa femme, l'arrêtant, lui glissa ces mots à l'oreille :
— Veille sur ta langue. — C'est l'avocat et la fille de celui qui a fait le coup !
Le concierge tressaillit, regarda sa femme qui mit un doigt sur ses lèvres, et, poussé par elle, hâta le pas, afin de rejoindre les visiteurs, déjà au tournant de la première allée.