ÉTUDE APPROFONDIE DE DIVERS EFFETS D'ACOUSTIQUE
Nos visiteurs s'arrêtèrent peu de temps au rez-de-chaussée, et seulement pour la forme.
Ils avaient hâte d'arriver au premier étage, de voir la
pièce témoin de l'assassinat , car c'était pour cela évidemment , que Georgette les avait amenés dans cette maison , pleine de sinistres souvenirs.
Mais quelle était son idée vraie ? Voulait-elle simplement raviver dans son cœur de tristes émotions ? Avait-elle , au contraire, une arrière-pensée secrète ?
Voilà ce que Me Steinbach se demandait avec quelque inquiétude , la démarche de la jeune lille lui paraissant assez inexplicable.
Quand ils entrèrent dans le petit salon que nous connaissons par l'acte d'accusation, les volets hermétiquement fermés y faisaient une obscurité complète. — Le concierge ouvrit la fenêtre, repoussa les contre-vents, et la lumière et le soleil pénétrèrent à flots.
M« Steinbach, Georgette, Olivier étaient fort pâles tous les trois , et chacun devina sa propre pâleur en constatant celle des deux autres.
Depuis la fatale nuit, la pièce était restée dans le même état.
Le lourd guéridon occupait sa place habituelle entre la fenêtre et la porte conduisant à la cbambre à coucher de Madame Delmont, et, sauf les livres de Georges, transportés plus tard dans le nouvel appartement occupé par sa veuve, chacun put reconnaître les objets qu'il avait vus sept années auparavant.
— Oh ! tout est en bon état, s'écria le concierge, se trompant sans doute sur la cause de l'attention avec laquelle ceux qu'il accompagnait interrogeaient chaque meuble du regard. — Depuis notre entrée dans la maison , ma femme et moi nous balayons, nous époussetons , nous aérons toutes les semaines. Le mobilier n'a nullement souffert.
Tout à coup Georgette se pencha en avant, et ses yeux se fixèrent sur un point du parquet oti la couleur du bois indiquait un lavage énergique, suivi d'une nouvelle couche de peinture.
C'était là qu'était tombé Hippolyte Riccardi, là que son sang avait coulé, pénétrant dans la planche de chêne.
M« Steinbach s'approcha du concierge , et l'emmenant à quelques pas :
— Mon ami, lui dit-il, laissez-nous seuls un instant. Mous vous retrouverons au jardin.
Et il lui glissa une pièce de vingt francs dans la main.
Le concierge empocha rapidement la pièce d'or, et se retira discrètement , sans dire une parole. Mais , au moment où il poussait la porte du fond, qui s'ouvrait en dehors , pour sortir, il dut faire un certain effort comme si un obstacle l'arrêtait , et si les divers personnages de cette scène n'eussent été absorbés par leurs préoccupations, ils auraient pu voir s'effacer vivement, dans l'ombre du corridor, un pan de jupe de femme qui ressemblait absolument à la jupe de la corpulente épouse du concierge.
Dès qu'ils furent seuls, Me Steinbach s'adressa à Georgette.
— Voyons, ma chère enfant, lui dit-il, vous n'êtes pas venue ici uniquement pour y chercher de cruelles émotions et nous affliger tous. Vous avez une idée , un but ; quels sont-ils ?
— V'ous avez raison , répondit Mademoiselle Delmont. J'avais un but. Veuillez passer dans cette pièce, — elle montrait l'ancien cabinet de son père, — et vous y tenir debout contre la cheminée, la porte de communication fermée. Je resterai ici avec Olivier.
Me Steinbach tressaillit et regarda Georgette.
— En effet I murmura-t-il. Je comprends. Et dire que je n'y avais pas pensé !
Il entra vivement dans la chambre de gauche, et referma la porte derrière lui avec le plus grand soin.
Georgette alors, amenant Olivier près du guéridon, à l'extrémité opposée de la pièce, se mit à parler au jeune homme, à voix basse, en le priant de lui répondre de même.
Ils échangèrent ainsi quelques paroles , en élevant progressivement la voix, sans, cependant, parler tout à fait haut.
Cela fait, elle ouvrit la porte de communication. M» Steinbach, debout devant la cheminée, tendait l'oreille pour écouter.
— Eh bien ? demanda Georgette violemment émue.
— Vous avez parlé '{
— Oui.
— Je n'ai rien entendu !
Le visage de la jeune fille prit une expression de triomphe.
— Oui ! oui! répéta Me Steinbach en venant rejoindre les deux jeunes gens, c'est étrange et concluant. Et, triple imbécile que je suis, je n'y ai pas pensé !
— Je ne comprends pas, fit Olivier.
— Comment, tu ne comprends pas! Eh bien, Georgette vient de faire une découverte qui pouvait peut-être amener l'acquittement de son père! Elle vient de constater que Georges Delmont n'a pu entendre la conversation qui a précédé le crime. Elle vient de prouver qu'il disait la vérité. Elle vient de mettre à néant l'une des charges qui pesaient le plus sur lui... Et moi , vieil avocat retors , moi , son ami , je n'y ai pas songé ! Ah ! les femmes! les femmes !
— Georgette, murmura Olivier avec une admiration contenue, vous avez autant d'esprit que de cœur , et autant de courage que d'esprit.
— Gela ne suffit pas , reprit la jeune fille , il faut faire la contre épreuve. Il faut que vous descendiez dans le petit sentier qui passe sous cette fenêtre , que vous vous mettiez à la place oîi se trouvaient les agents de police , lorsqu'ils entendirent le murmure confus qui attira leur atten tion et précéda la chute du corps.
M^ Steinbach, comme s'il avait retrouvé ses vingt ans, bondit hors de la chambre.
Moins d'une minute après, il était dans le sentier.
Les deux jeunes gens recommencèrent à parler , en ayant bien soin de conserver les mêmes intonations qu'auparavant, et de ne pas élever la voix plus qu'ils n'avaient fait.
M« Steinbach entendit parfaitement le murmure confus signalé par les gendarmes, sans distinguer, mieux qu'eux , une seule parole.
La figure de l'honnête avocat, lorsqu'il rentra, exprimait un désespoir véritable.
— 11 y avait là de quoi sauver Georges Delmont, répétaitil avec une fureur concentrée contre lui-môme, de quoi jeter
yi LA REVAN'CHE DE CLODION
le cIoutLMlans l'esprit des jurés, de quoi leur arracher un acquittement... 11 est évident, certain , en effet, que Georges n'a pas entendu les voix , et par conséquent , toutes ses explications, qui paraissaient absurdes et mensongères, deviennent possibles, vraisemblables!
M*= Steinbach se promenait de long en large , en proie à une agitation violente.
— Ce n'est pas tout , reprit alors Georgelte d'une voix moins assurée. J'ai encore une autre expérience à faire, et celle-là, c'est moi qui la ferai.
— Laquelle? demandèrent les deux hommes.
— J'entre ici , répondit Georgette en ouvrant d'une main qui tremblait la porte de l'ancienne chambre à coucher de sa mère. Olivier, placez-vous, avec votre père, là où nous étions tous deux , et parlez avec lui à voix basse , comme nous parlions ensemble dans les épreuves précédentes.
Sans attendre de réponse, elle pénétra dans la pièce à droite, dont elle referma la porte sur elle.
Au bout de peu d'instants, elle rentrait. Une pùleur mortelle couvrait son visage.
— Qu'avez- vous , Georgette? s'écria Olivier en s'élancant vers elle.
— Rien ! répondit-elle à voix basse.
L'avocat enveloppa la jeune fille d'un regard profond. . — On entend, n'est-ce pas? lui dit-il.
— Oui,... et très distinctement!.... répliqua-t-cllc d'une façon presque inintelligible.
— J'en étais certain ! grommela-t-il entre ses dent'S.
M« Steinbach et la jeune fille se regardèrent un instant d'une façon étrange , puis tous deux détournèrent les yeux en silence, et comme s'i-ls craignaient de se trop bien comprendre.
— Partons! dit-il alors brusquement. Nous n'avons plus rien à faire ici.
Un quart d'heure après leur départ, le vieux concierge ouvrait précipitamment la grille, et s'élançait de son pas le plus rapide vers le bureau d'e l'a poste.
Sa femme le suivait et le surveillait de l'œil. Il teiî«it une lettre à la main. Sur l'enveloppe , on lisait l'adresse suivante :
Monsieur Vabhé Clodion,
Carrefour de r Observatoire.