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L'ACTE D'ACCUSATION

Georges Delmont, rédacteur en chef de la Foi nouvelle, occupe, pendant l'été, près de Sceaux, une maison de campagne avec jardin. C'est là que sa femme et son enfant, une petite fille âgée d'une dizaine d'années, passent la belle saison. Quant à l'accusé, qui se rend tous les jours à Paris pour veiller à la direction et à la rédaction de son journal, il lui arrive assez souvent, lorsque ses occupations l'exigent, de coucher à Paris, dans l'appartement qu'il a conservé, et où il habite tous les hivers avec sa famille.

La maison de campagne du prévenu, située à l'extrémité de la ville de Sceaux, s'élève au fond d'un jardin assez vaste, ouvrant, par une grille, sur la rue de

A gauche de l'entrée principale, et près de la grille, se trouve une maisonnette en forme de chùlet suisse, qui sert d'habitation au jardinier-concierge. — Non loin, et c'est un détail important, comme on le verra plus tard, se dresse la niche d'un chien de garde, extrêmement vigilant et cité, dans tout le pays, pour sa férocité contre les étrangers qui, la nuit, essayeraient de pénétrer dans la propriété.

Le derrière de la maison donne sur un chemin vicinal de grande communication, bordé de l'autre côté par des terrains vagues. Il y a là une petite porte bâtarde, et, au rez-dechaussée, une lucarne grillée. Au-dessus, à une hauteur de 2 mètres 50 environ, s'ouvrent les baies de trois fenêtres.

Celle de droite, quand on regarde la maison, éclaire la chambre à coucher de Mme Delmont. Celle du milieu donne sur un petit salon-boudoir qui relie cette chambre au cabinet de travail du prévenu, recevant le jour par la dernière fenêtre à gauche.

Ces trois chambres communiquent ensemble par deux portes, une de chaque côté du salon-boudoir. Une troisième porte au fond, faisant face à la fenêtre, s'ouvre sur un corridor qui conduit à d'autres pièces, et rejoint le palier de l'escalier menant au jardin.

Enfin, une dernière porte met le cabinet de travail de Georges Delmont en communication directe avec ce même escalier, ainsi que le montre le plan très-exact soumis à MM. les jurés.

Le 12 juillet dernier, des gendarmes en tournée sur le territoire de Sceaux, passant, vers minuit, dans le chemin vicinal, furent frappés de voir, à cette heure avancée delà nuit, la fenêtre de la pièce du milieu complètement ouverte, — bien qu'aucune lumière n'y brillât.

Cela leur parut suspect. Leur première idée fut que des voleurs avaient pu s'introduire par eflraction dans cette maison assez isolée, — car il est facile d'arriver jusqu'à cette fenêtre en se hissant sur le rebord de la lucarne grillée dont il a déjà été parlé, et l'inculpé jouissait dans le pays d'une réputation de richesse de nature à éveiller les convoitises.

La nuit était fort obscure. Les deux gendarmes s'arrêtèrent pour se consulter sur ce qu'il convenait de faire. Tout à coup leur attention fut attirée par un bruit de voix étouffé partant de la chambre au-dessus de leur tête.

Ils ne purent distinguer aucune parole. Il était évident qu'on parlait avec précaution. Ils entendirent presque aussitôt le bruit d'un meuble assez lourd, d'une table, ainsi qu'on l'a constaté, .poussé brusquement, puis un cri aigu, suivi de ces mots :

~ Je suis mort ! au secours I

Et enfin le son mat d'un corps tombant pesamment sur le parquet.

Les agents de la force publique, n'écoutant que leur devoir, n'hésitèrent pas à s'élancer dans la chambre, ce qui leur fut facile, en s'appuyant sur le rebord de la lucarne, et en se hissant, à force de poignet, jusqu'à la fenêtre ouverte.

La pièce était toujours dans l'obscurité, et le silence y régnait.

b LA KEVANCHE DE CLODIOX

Ils allaient s'avancer à tout hasard, quand la porte de droite, celle de la chambre à coucher particulière de Mme Delmont, s'ouvrit. Une femme apparut une lumière à la main, en peignoir de nuit, comme une personne reveillée en sursaut.

A la lueur de la lampe qu'elle portait, ils aperçurent devant eux le cadavre d'un homme étendu sur le dos, et, accroupi prés du cadavre, un autre homme tenant encore à la main un poignard ensanglanté.

La femme fit deux pas en avant et regarda. L'homme accroupi releva la tête, et l'on put voir sa figure.

La femme alors poussa un cri d'horreur, et, laissant échapper la lampe, s'enfuit dans sa chambre.

Cette femme, c'était Mme Delmont.

Le cadavre était celui d'Hippolyte Riccardi.

L'homme accroupi et encore armé du couteau homicide, — c'était Georges Delmont !

Que s'était-il donc passé?

La version de l'accusé ne mérite aucune créance, et ne peut résister à une minute d'examen.

D'après lui, ayant fini son travail plus tôlqu'ilne croyait, à Paris, il se serait décidé à revenir passer la nuit à la campagne. — Comme il était tard, et qu'il supposait tout le monde couché et endormi, il aurait ouvert avec précaution la grille du jardin, en se servant de la clef qu'il avait toujours sur lui, serait entré dans la maison, aurait monté jusqu'à son cabinet de travail, qui communique directement avec l'escalier. Arrivé-là, et ne voulant pas réveiller sa femme, il aurait cherché des allumettes pour se procurer de la lumière et se rendre ensuite danssa chambre personnelle, qui donne sur le jardin.

Au moment où il tâtait dans l'obscurité, il aurait entendu un cri étouffé suivi de la chute d'un corps pesant.

Il se serait alors élancé dans la pièce d'où parlait le bruit, aurait heurté dans les ténèbres le corps étendu du malheureux Riccardi, se serait agenouillé près de ce corps, et, en étendant la main, aurait rencontré le manche du couteau, qu'il aurait tiré à lui instinctivement.

C'est à ce moment et quand, revenu do sa première surprise, il allait appeler au secours, que sa femme est apparue avec une lumière et que les gendarmes l'ont reconnu.

Dans ce récit, les mensonges et les invraisemblances éclatent à chaque parole.

D'abord, comment Hippolyte Biccardi se trouvait-il, à cette heure indue, dans l'appartement de Georges Delmont?

Ensuite avec qui parlait-il à voix basse?

Enfin qui pourrait l'avoir frappé '?

La première idée qui se présente naturellement est celle d'un rendez-vous donné, en l'absence du mari, par une épouse infidèle.

Mais, s'il en était ainsi, Georges Delmont serait le premier à faire valoir cette excuse, à pallier, de la légitime indignation du mari outragé, l'horreur de son assassinat.

Or, non-seulement le prévenu n'ose recourir à cette accusation contre une femme au-dessus de toutes les calomnies, mais il résulte d'une enquête minutieuse et de tous les témoignages entendus que Mme Delmont, femme pieuse, imbue de ses devoirs de chrétienne, d'épouse et de mère, ne peut être soupçonnée.

Bien que l'accusé soit habitué, dans sa polémique pleine de mauvaise foi et de calomnies odieuses contre le gouvernement et la religion, à ne rien respecter, à braver l'opinion publique ; bien qu'il ait fait souffrir souvent sa sainte compagne du spectacle de son impiété et de son mépris de toute morale, il reconnaît, il affirme tout le premier, qu'il n'a jamais soupçonné et qu'il ne soupçonne point celle qui porte son nom.

D'ailleurs, si Hippolyte Biccardi fût venu à un rendezvouo donné par Mme Delmont, elle l'aurait attendu, elle se serait trouvée là, auprès de lui.

Or, quand les gendarmes pénétrèrent dans la pièce, Mme Delmont n'y était pas, — et Georges Delmont y était.

A quel rendez-vous sinistre et mystérieux venait donc l'infortunée victime?

C'est ce que la justice est parvenue à découvrir, malgré les dénégations intéressées de l'inculpé.

Il est prouvé, en premier lieu, que le soir même du crime, Hippolyte Riccardi, qui habitait avec son frère, réfugié italien comme lui, annonça à ce frère qu'un rendez-vous important l'appelait au dehors, et qu'il rentrerait probablement assez avant dans la nuit.

En second lieu, Georges Delmont, qui avait, le matin même, déclaré à sa femme qu'il passerait la nuit à Paris, revenait chez lui, à la campagne, et cela en employant de telles précautions, que le jardinier, dont le sommeil est pourtant léger, n'entendit rien.

Enfin les gendarmes, on se le rappelle, avaient entendu le bruit d'une conversation à voix basse, entre deux personnes, avant d'entendre le cri et l'appel désespéré qui les firent pénétrer dans le domicile de l'accusé.

La victime a donc été frappée par quelqu'un qui l'attendait et dont elle ne se défiait point.

La vérité, c'est que Delmont avait donné rendez-vous à Uiccardi, et que Delmont lui-même l'a introduit dans sa maison. Là, ils ont eu ensemble une courte explication, et c'est à la suite de celte explication que le crime a été commis.

L'arme qui a servi à la perpétration du meurtre appartient à l'accusé. C'est un poignard de fabrication italienne, que plusieurs personnes ont vu souvent entre ses mains, — ce que le prévenu, d'ailleurs, n'a pu nier.

Maintenant, pourquoi ce meurtre au premier aspect si inexplicable?

La justice encore a pu faire la lumière, une lumière éclatante, sur ce point obscur.

Des papiers saisis chez l'inculpé, et notamment de la pièce n" 3, signée du nom redoutable de Mazzini, il résulte que Georges Delmont et Hippolyte Riccardi ont été mêlés, avant la campagne d'Italie, aux agissements des carbonari, et que Riccardi passait pour un faux frère, ou, du moins, était soupçonné de trahison par ses odieux complices.

C'est donc entraîné par l'aveuglement et la violence des plus mauvaises passions politiques que Georges Delmont a fini par poignarder son ami Hippolyte Riccardi, sur l'ordre

venu de quelqu'une de ces sociétés secrètes qui n'ont jamais cessé d'exister ni en Italie, ni en France.

Faut-il s'en étonner?— Non!

Georges Delmont est, en elTet, un de ceux qui furent poursuivis et condamnés à la suite du complot de l'Opéra- Comique.

A cette époque, faute de preuves suffisantes, il n'eut à subir que quelques mois de prison. Mais l'horrible crime commis par lui, dans la nuit du 12 au 13 juillet 1866, éclaire d'un jour rétrospectif la part qu'il prit à cet abominable complot, et sa participation à ce complot, au début de sa vie, indique quel dangereux individu la justice a devant elle.

On s'explique alors que cet homme de sang vienne échouer enhn sur le banc des criminels vulgaires après un meurtre compliqué de guet-apens et de trahison envers les liens sacrés de l'amitié !

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