L'INTERROGATOIRE
Georges Delmont avait écouté la lecture de l'acte d'accusation, immobile et le front entre ses deux mains.
Aux passages relatifs à sa femme, on put distinguer un léger tremblement du corps, et comme une sorte de tressaillement nerveux quand on parla de sa petite fille, âgée de dix ans. Mais, dès que le réquisitoire écrit du ministère public entra sur le terrain politique, parla de l'affiliation du prévenu aux Sociétés secrètes d'Italie, de la part prise par lui au complot de rOpéra-Comique,il releva la tête et se tint droit, l'œil brillant, la bouche ironique.
L'effet produit sur le public par ce morceau d'éloquence judiciaire fut double.
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Les uns parurent triompher, les autres semblaient, au contraire, visiblement inquiets et déroutés.
C'est que les faits étaient, en vérité, accablants pour l'accusé, et que ses explications paraissaient bien peu concluantes, et surtout bien peu vraisemblables.
Allait-il se relever pendant l'interroiratoire?
Quelques regards sympathiques et pleins d'angoisse des amis les plus convaincus de Georges Delmont, se reportèrent sur le visage du défenseur, M« Steinbach, afin de lire sa pensée, de deviner s'il conservait quelque espoir, s'il croyait à une victoire possible.
La figure de M" Steinbach ne disait rien. p]lle était de marbre. 11 avait écouté cette longue lecture, la tôte renversée en arrière, les yeux obstinément tixés au plafond. Pas un muscle de son visage, ordinairement si mobile, n'avait bougé. Il portait un masque impénétrable.
Après un léger murmure et comme un chuchottement universel de quelques secondes, un silence profond se rétablit à la voix du président commençant l'interrogatoire.
— Georges Delmont, vous venez d'entendre l'acte d'accusation. — Q'avez-vous à répondre?
Georges se leva et s'écria avec animation :
— J'ai à répondre que je suis innocent, que j'ai dit la vérité, la vérité tout entière, lorsque j'affirme qu'IIippolyte Riccardi gisait à terre, un couteau dans la poitrine, au moment où j'entrai dans la pièce, attiré par son cri et par le bruit de sa chute; lorsque j'affirme que j'ignorais sa prése ce chez moi, que j'ignore absolument encore quel motif ava:tpu l'y amener.
— C'est votre système. Il n'a pas le sens commun. Vous l'avez soutenu déjà devant le juge d'instruction. Nous espérions que vous en changeriez, comprenant qu'il vous perd.
— Je ne puis rien changer à la vérité, et je ne mentirai pas pour me sauver.
— Le 12 juillet, au matin, vous aviez prévenu votre femme que vous ne rentreriez pas le soir. — Pourquoi cela?
— Parce que je jiensais que mes occupations aie retiendraient à Paris. iMe trouvant libre plus tùl (|uc je ne l'cspé-
rais, j'ai voulu retourner à la campagne, près des miens.
— L'accusation affirme que vous vouliez seulement par là être assuré de rentrer sans que personne vous attendit, — et les faits de la cause démontrent qu'il en est ainsi. — Hippolyte Riccardi était votre ami?
— Mon ami est trop dire. Je le connaissais beaucoup, et je lui avais rendu quelques services. C'est sur ma recommandation qu'il était entré dans la maison de commerce où il remplissait la fonction de comptable.
— Vous vous étiez connus en Italie?
— Oui, monsieur le président.
— A quelle époque ?
— Dix-huit mois après mon mariage, en 185... J'avais conduit à Milan ma femme désireuse de revoir son pays.
— Les frères Riccardi ont eu alors avec vous les relations les plus suivies. Tous deux étaient Carbonari. Ils vous ont fait entrer dans une société secrète dirigée par Mazzini, avec lequel même vous avez eu des rapports.
— Je n'ai aucune raison pour le nier. L'Italie gémissait sous d'abominables jougs. Je me suis mis du côté des vaincus et des opprimés. Je m'en fais honneur.
— Conspirer contre les gouvernements établis n'est jamais un honneur.— Il reste donc prouvé que vous aviez des relations politiques avec les frères Puccardi. Or, à la suite d'une conspiration, qui avorta, ces derniers ayant dû quitter l'Italie pour se réfugier en France, il s'éleva des soupçons sur leur compte.
— Contre l'un d'eux seulement.
— Vous avez raison. Je me trompais... Contre celui qui fut votre victime! — En effet, diverses pièces saisies chez vous, notamment une lettre de Mazzini, prouvent qu'Hippoiyte Riccardi vous était signalé et qu'on vous engageait à vous défier de lui.
Le président donne lecture de quelques lettres et de plusieurs notes, dans lesquelles il est dit que, sans avoir de preuves contre Hippolyte Riccardi, on a trouvé sa conduite étrange, et qu'il sera bon à l'avenir de le surveiller, en évitant toutefois de le mettre sur ses gardes.
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— Rpconnaissoz-vous avoir reçu ces lettres, notamment celle de Mazzini, la seule qui soit si^jnée?
— Oui, monsieur le président, mais veuillez en donner la date.
— Elle est du mois de septembre 1858.
— 11 y a donc huit ans de cela !
— Sans doute, mais depuis votre retour en France, où cette lettre vous était adressée, retour qui précéda de peu de mois l'arrivée à Paris des frères Uiccardi, vos relations avec eux n'ont point cessé. 11 est donc établi que vous aviez des motifs de haine et de vengeance contre l'un des deux frères.
— S'il en était ainsi, si j'étais homme à me faire le justicier d'un autre homme, je n'aurais pas attendu huit ans pour accomplir un semblable acte, alors que la situation politique a complètement changé en Italie.
— Tel est votre système de défense. — MM. les jurés apprécieront. — Le 12 juillet vous avez vu Hippolyte Riccardi?
— Oui.
— Et vous avez causé avec lui sans témoins ?
— Cela est vrai. — Riccardi ne se plaisait pas dans la maison de commerce où il se trouvait. Il aurait préféré un service plus actif. Il m'avait prié de lui trouver une autre position. — Avant de me rendre à mon journal, j'allai lui dire de prendre patience, et que je saisirais la première occasion de le satisfaire.
— C'est là votre version. Mais il est établi que, le soir môme, en rentrant chez son frère, il lui annonça qu'un rendez-vous le tiendrait absent une partie de la nuit. Et, en effet, à minuit, on le trouve chez vous, percé d'un coup de poignard. — C'est donc vous qui lui aviez donné ce rendezvous?
— Je le nie absolument. A ce moment, je croyais moimême passer la nuit à Paris.
— Des témoins prouveront le contraire. — En tout cas vous êtes revenu à la campagne. Vous avouerez que voilà de singulières coïncidences, et que vous les rendrez difficilement vraisemblables.
— Je ne puis les rendre vraisemblables,— mais elles sont vraies.
— Maintenant, reprit le président, venons aux faits accomplis dans la nuit du 12 au 13 juillet. — A quelle heure êtes- vous rentré chez vous?
— Je suppose qu'il devait être près de minuit, ou même minuit.
— Vous ne pouvez préciser le moment exact ?
— Non, monsieur le président. La nuit était obscure, et je n'avais pu consulter ma montre, depuis mon départ de Paris.
— Comment êtes-vous rentré?
— En ouvrant la grille du jardin avec ma clef.
— C'était contraire à vos habitudes.
— C'est-à-dire que, lorsqu'on attendait mon retour dans la soirée, le jardinier veillait et venait souvent m'ouvrir luimême. 11 m'accompagnait avec une lanterne jusqu'au fond du jardin où se trouve la maison.
— Pourquoi ne l'avez-vous pas appelé pour vous éclairer, ce soir-là, puisque la nuit était particulièrement obscure, ainsi que vous venez de le constater vous-même ?
— Je n'ai pas voulu interrompre son sommeil. Mon intention était de rentrer sans éveiller personne, et de gagner immédiatement ma chambre à coucher.
— Arrivé dans votre cabinet de travail, qu'avez-vous fait?
— J'ai cherché les allumettes, qui devaient se trouver sur la cheminée, pour allumer une bougie.
— A ce moment, vous n'avez rien entendu ?
— Rien.
— Pas même le bruit de deux personnes parlant à voix basse dans la pièce à côté?
— Non, monsieur le président.
— Cependant, ces voix ont été entendues du dehors par les deux gendarmes stationnant sur la route.
— La porte de communication était fermée, et je n'ai entendu qu'un grand cri suivi de la chute d'un corps sur le parquet .
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— Voilà qui ost étrange.
— Je ne puis dire autre chose.
— Avec votre systôme, évidemment. Si vous déclariez avoir entendu parler dans la pièce à côté, vous devriez déclarer éfïalement que vous vous êtes élancé dans cette pièce pour voir quelles personnes parlaient chez vous, à cette heure avancée, alors que tout le monde dormait dans la maison. Et, dans ce cas, l'assassin, effrayé par votre arrivée, n'aurait pu accomplir son meurtre. Or, le meurtre ayant été accompli, il faut bien que vous disiez n'avoir rien entendu avant l'appel suprême de la victime.
— Je ne sais rien, je ne puis rien dire à cet égard.
— Un fait également certain, c'est que l'assassin ne pouvait être une personne étrangère à la maison.
— La fenêtre était ouverte, et l'on pouvait facilement l'atteindre du dehors.
— Sans doute, mais la femme de chambre a déclaré qu'après avoir couché sa maîtresse, madame Delmont, elle avait fermé soigneusement cette fenêtre, à onze heures et demie, — et il est prouvé que la fenêtre n'a pas été forcée. Elle a été ouverte du dedans, sans violence.
— Je ne m'explique point ce fait. Je maintiens seulement que, la fenêtre une fois ouverte, quelqu'un a pu pénétrer dans la chambre.
— En effet, il est certain que l'infortuné Biccardi est entré par cette fenêtre, puisqu'on a relevé ses empreintes sur le chemin qui passe au-dessous. AdmTettons, pour un moment, qu'un autre ait suivi cette voie. Par où aurait-il fui, le rrime une fois accompli? — i'ar la fenêtre? Les deux agents de la force l'occupaient. — Par la porte du fond? KUe était fermée au verrou, en dedans. — S'il fut sorti par là, il n'aurait pu remettre le verrou, qu'on avait tiré. — Par la chambre de madame Delmont? Elle n'a point d'issue. Et madame Delmont, éveillée à cet instant, l'aurait vu. — Par votre cabinet? — Mais il se serait rencontré avec vous, et l'on aurait aperru ses traces sur le sable fin du jardin, où l'on n'a relevé que les vôtres. Puis le chien de garde aurait aboyé, et il s'est tu. D'autre part, les gendarmes qui péné-
trèrent instantanément dans la pièce où venait do s'accomplir le drame, affirment que personne n'a marrhé dans cette pièce, n'y u ouvert une porte, qu'un silence de mort y régnait ! — Donc les deux personnes dont on avait distingué la voix ne peuvent être que vous et Hippolyte lliccardi !
Georges Delmont écoutait celte accumulation terrible de preuves, sous l'empire d'une émotion violente. Les veines de son cou se gonflaient, la sueur mouillait la racine de ses cheveux.
— Le juge d'instruction m'a déjà dit tout cela ! s'écriat-il enfin. C'est horrible, car je suis innocent et je ne puis le démontrer ; car je dis la vérité et je sens bien qu'elle est invraisemblable. Pourtant, que puis-je faire? Oh! c'est affreux !
Et Georges Delmont porta à son front ses poings fermés, dans un accès de désespoir amer.
— Vous le reconnaissez vous-même, — s'empressa de dire le président, — les preuves de l'accusation sont éclatantes.
— Mais enfin pourquoi aurais-je attiré ce malheureux chez moi ? Pourquoi ne serait-il pas entré avec moi par le jardin?
— Pourquoi? Je vais vous le dire. Vous vouliez que tout le monde ignorât sa présence chez vous. S'il s'hélait pi'ésenté à la grille du jardin, le chien de garde eût réveillé le jardinier par ses aboiements.
— Mais cet homme ne m'avait rien fait! Je n'avais aucune raison pour le tuer. Je ne suis pas un iissassin !
— Vous avez obéi à la consigne de quelqu'une de ces abominables associations secrètes qui ne reculent devant aucun crime pour assouvir leurs détestables passions.
— C'est faux ! Je le jure, c'est faux !
— Voici le poignard qui a servi à l'assassinat. — Le reconnaissez-vous?
— Oui. Il me servait souvent de couteau à papier. Je ne le portais jamais sur moi. Ce jour-là, je me le rappelle parfaitement, il était resté sur la table du petit salon.
— Cela encore vous condamne. Le crime a été commis dans l'obscurité. Il y a eu lutte, le corps portait diverses
traces qui le prouvent. La cravate était arrachée, ainsi que deux boutons du gilet, le chapeau avait roulé à l'autre extrémité de la pièce. — Oui donc aurait pu prendre, sans y voir, ce poignard qui vous appartient, — sinon celui qui savait exactement à quelle place il l'avait posé?
Georges Delmont garda le silence. On voyait qu'il renonçait à lutter, qu'il se sentait perdu, et qu'une résignation désespérée s'emparait de lui.
— Vous vous taisez ? — continua le président, — Vous reconnaissez...
— Je reconnais que la fatalité m'écrase, — rien d'autre. Puis, se redressant, il ajouta, d'une voix dont l'accent
profond émut l'auditoire :
— Et pourtant, s'il est quelqu'un ici qui me connaisse, il doit bien savoir, celui-là, que je suis innocent!
— Je le sais, moi ! s'écria brusquement Me Steinbach, en se levant tout à coup; et, prenant la main du jeune homme, il ajouta :
— Et, croyez-le bien, même à ce moment cruel, je suis heureux et lier de me dire votre ami!
Ce coup de scène inattendu produisit une vive impression sur le public.
Quelques applaudissements éclatèrent, qui furent promptement réprimés par une admonestation sévère du président, et les huissiers expulsèrent au hasard les prétendus perturbateurs.
— Vous voyez, M« Steinbach, dit alors le président avec une sourde irritation, l'inconvénient de ces manifestations. Attendez votre tour de parole, il viendra, et vous pourrez plaider ce que vous croirez le plus propre à lu défense de votre client.
— L'avocat, tout à l'heure, défendra celui qu'il croit innocent, répliqua vivement M^ Steinbach. Mais l'homme n'a pu s'empêcher de témoigner de sa profonde estime pour l'ami, je le répète, dont il comprend et dont il partage les angoisses.
— Maintenant, reprit le président, en se retournant vers i'accusé, passons aux derniers faits.
L'accusé semblait avoir recouvré toute sa force dans ce témoignage public d'estime que venait de lui donner son défenseur. Il relevait fièrement sa belle tête pâle, où se dessinait un sourire d'amère résolution.
— C'est inutile, monsieur le président, dit-il froidement. Je ne nie pas les faits patents. Je reconnais que les gendarmes m'ont trouvé agenouillé auprès du corps du malheureux Riccardi, et tenant à la main le poignard que je venais de retirer de la blessure, après avoir heurté, dans l'obscurité, contre le cadavre, sans savoir, comme je l'ignore encore aujourd'hui, ce qui s'était passé.
— En effet, cela suffit, ajouta le président; je crois que la cause est entendue pour tout le monde.