‹ La revanche de ClodionChapitre 21 sur 64 · DON RAMON LLORENTE · texte numérisé non relu

DON RAMON LLORENTE

Le lendemain de ce jour , qui était un dimanche, M« Steinbach prenait le café, après son déjeuner, avec sa femme et son fils.

Un silence profond régnait entre ces trois personnes, si unies de cœur et d'esprit.

L'avocat, encore sous l'impression des événements de la veille, se livrait à mille réflexions, et se demandait surtoot si (reorgette, que l'amour filial avait rendue si perspicace, n'en savait pas plus long qu'il ne l'avait supposé et qu'il ne l'aurait voulu dans l'intérêt de la jeune tille.

Olivier se rappelait sa dernière conversation avec mademoiselle Delmont, la promesse faite par elle de le tenir au courant de ses découvertes. Il sentait que la visite à }a maison de Sceaux marquait un pas en avant dans les recherches de Georgette, que ce pas la rapprochait de la vérité. Le rapprochait-il, lui, du Loaheur ? Et quand Georgette connaîtrait la vérité toute entière, si elle y arrivait jamais,

cette connaissance ne serait-elle pas de nature à fortifier encore l'opposition de la jeune lille à leur mariage ?

Un sombre pressentiment lui disait qu'il en serait ainsi, lui disait que, derrière le drame révélé devant la cour d'assises, se dissimulait un autre drame bien autrement terrible, et que tout espoir d'amour heureux pour les deux jeunes gens sombrerait peut-être devant cette révélation poursuivie cl qu'il se prenait à redouter.

Quant à madame Steinbach, mise au courant des faits, elle comprenait et respectait la préoccupation de son mari et de son fils: car, elle aussi, elle aimait tendrement la fille du condamné.

En ce moment, la porte de la salle à manger s'ouvrit, et le domestique entra.

— Il y a là, dit-il à M^ Steinbach, un monsieur qui demande à vous parler immédiatement.

— Vous savez bien, François, que le dimanche je n'y suis pour personne. C'est bien le moins que j'aie un jour pour moi et pour les miens.

— Aussi ai-je dit que monsieur ne pouvait recevoir.

— Eh bien ?

— Eh bien, ce monsieur a insisté !

— Vous ne le connaissez pas ?

— Je ne l'ai jamais vu.

— Il ne vous a pas dit son nom, donné une carte?

— Il a refusé.

— Qu'on revienne demain. Je n'y suis pas, ajouta l'avocat avec humeur.

Le domestique sortit.

Une minute après, il rentra.

— Qu'y a-t-il encore ?

— Ce monsieur m'a chargé de vous remettre cette lettre. Il attend la réponse.

M« Steinbach prit brusquement la lettre, déchira l'enveloppe, qui ne portait point de suscription, et jeta les yeux sur un papier qui ne contenait que quelques mots sans signature.

Me Steinbach bondit.

— Où est celte personne ? demanda-t-il.

— Elle est au salon.

— Faites entrer dans mon cabinet.

— Qu'y a-t-il, mon apai? s'écria madame Steinbach frappée de l'émotion et de la surprise de son mari.

— Tiens, lis ! lui dit-il. C'est bien étrange I Et il lui passa la lettre.

«Pour l'affaire De Imont ! » lut tout haut madame Steinbach.

— En effet, c'est étrange, murmura Olivier.

Il se retourna vers son père comme pour l'interroger ; mais Me Steinbach ne l'entendit même pas, car il avait déjà quitté la salle à manger pour se rendre dans son cabinet.

En y entrant, il s'y trouva en face d'un homme assez grand, extrêmement maigre, portant une longue barbe blanche et les cheveux très ras, mais blancs également. Le teint était fortement basané, comme celui d'un homme qui a longtemps habité les pays chauds. La moustache recouvrait la bouche, des lunettes sombres cachaient les yeux. La figure restait donc une véritable énigme, aussi indéchiffrable que derrière un masque.

On ne voyait que le front intelligent. La tournure et l'aspect général étaient d'un homme comme il faut, et même distingué.

Quant à l'âge, on n'eût pu se prononcer avec certitude, car, si la barbe et les cheveux annonçaient la vieillesse, .l'attitude du corps annonçait une extrême vigueur.

— C'est vous, monsieur, qui désirez me parler au sujet de l'affaire Delmont ? demanda M^ Steinbach, en s'adressant à l'inconnu.

— Oui, monsieur, répondit celui-ci.

A la voix, l'avocat tressaillit légèrement, puis il secoua la tête.

— Veuillez donc vous asseoir, monsieur. Je suis à vos ordres. Et il poussa un fauteuil vers l'étranger.

Mais ce dernier, au Ueu de s'asseoir, s'avança vers son interlocuteur, lui saisit la main, l'amena près de la fenêtre, de façon à se placer en plein jour, et lui dit :

— Ainsi, vous ne me reconnaissez pas?

M« StL'inbach tressaillit de nouveau, regarda le mystérieux visiteur cl répliqua :

— Non ! Et pourtant... Mais c'est impossible! L'inconnu ôta ses lunettes.

M* Steinbach poussa un cri de surprise, fit un mouvement pour se jeter dans ses bras, puis regarda autour de lui avec terreur.

— Ah ! malheureux ! s'écria-t-il, quelle imprudence !

— Qui me reconnaîtrait, puisque mon meilleur ami ne m'a pas reconnu ? répondit l'étranger avec un sourire amer.

— Georges! moucher Georges !' murmura enlin l'avocat devenu très pâle, — et il le serra avec force contre son cœur, — comment ètes-vous ici ?

— Georges Delmont est mort! JesuisdonRamon Llorente!

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ou L'ON APPREND QUE L'ON PEUT VIVRE SANS SAVOIR COMMENT CELA SE FAIT

— Oui, oui, reprit vivement l'avocat. — Même entre nous votre nom ne doit pas être prononcé, car nul au monde, sauf moi, ne doit savoir que vous existez.

L'avocat alla s'assurer que personne ne se trouvait dans la salle voisine, puis, en rentrant, il ferma la porte à clef.

— Nous sommes seuls, mais n'importe, Georg... Don Uamon, vous avez commis une imprudence bien grave. Encore, si vous m'aviez prévenu de ce retour! Mais non, rien, rien '

— Vous m'auriez répondu ce que vous me répondiez depuis des années: « Restez là-bas. Il n'est pas encore temps. »

— Et j'aurais eu raison. Que venez-vous faire ici?

— Ce quo je viens faire ? Je veux savoir ce que deviennent ma femme et ma fille, Marie et Georgette.

— Ne vous écrivais-je pas qu'elles se portaient bien toutes les deux; que Georgette, — que j'aime comme si elle était la propre sœur de mon fils, — devenait une belle et grande jeune fille, dont vous seriez fier un jour ?

— Oui, certes. Mais ce sont là des renseignement bien banals, convenez-en, pour un père et pour un mari. Je veux les voir. J'ai senti que je deviendrais fou, si je résistais plus longtemps à la force qui m'appelait, qui m'entraînait... et me voilà !

— Pauvre ami! Je comprends vos angoisses... Mais j'ai bien peur que vous ne regrettiez amèrement votre résolution, ajouta M« Steinbach d'un air sombre, en baissant la voix.

— Vous le voyez bien, vous ne m'avez pas tout dit!... Vous ne me disiez pas tout! Le regretter amèrement. . . Il y a donc un malheur? Ah! je m'en doutais !

— Un malheur... pour elles, non...

— Pour moi, alors ? Je ne comprends pas quel malheur pourrait désormais m'atteindre, moi, mort vivant et déshonoré , si elles vivent, elles, si elles sont heureuses, si je puis les voir, les aimer, les adorer, même de loin, respirer l'air qu'elles respirent, entendre une fois leurs voix, moins que cela, le bruit de leur robe frôlant le pavé de la rue oîi elles passeront sans me regarder, sans que les battements de mon cœur arrivent jusqu'à elles et les préviennent de ma présence !

M» Steinbach se promenait avec agitation dans son cabinet, les mains derrière le dos, le sourcil foncé. Il s'arrêta brusquement devant son ami.

— Tenez, puisque vous êtes là, puisque vous avez commis ce coup de tète que je redoutais, il faut nous expliquer.

-- Oui, dit Georges. Je ne sais rien, moi, et j'ai besoin de tout savoir. Et d'abord, comment je vis, car je l'ignore. Il y a, dans mon existence, une lacune de dix-huit mois. Un beau jour je me suis trouvé en Amérique, vivant! ... Voilà tout ce que je sais, et, quelles qu'aient été mes instances, vous n'avez jamais voulu m'expliquer ce mystère. Que s'est-il

passé après ma condamnation? Comment se fait-il que dixhuit mois de mon existence n'aient laissé aucune trace dans ma mémoire ?

— Il y a des détails que je ne pouvais vous donner par écrit. Une lettre se perd, tombe en des mains infidèles ou ennemies...

— Soit ! mais vous allez parler aujourd'hui.

— Volontiers ! s'écria l'avocat, comme soulagé de pouvoir ainsi reculer d'autres explications plus pénibles.

— C'est vous qui m'avez sauvé, n'est-ce pas?

— Certes!

— Comment?

— Ah! ce n'a pas été sans peine, et j'ai bien cru vous avoir tué, d'abord physiquement, puis moralement... Écoutez, si cela était arrivé, je crois que je me serais brûié la cervelle I

— Je sais que vous êtes le meilleur et le plus dévoué des amis!

Et Georges serra avec force la main de maître Steinbach.

— j\Iais parlez ! ajouta-t-il. Que je connaisse enfin la vérité. Me Steinbach garda un instant le silence.

— Vous vous rappelez bien toutes les circonstances de votre procès ? reprit-il lentement.

— Comme s'il avait eu lieu hier.

— Lorsque le jugement fut rendu , je vins vous faire signer un pourvoi en cassation, et, en vous embrassant, au moment de vous quitter, je glissai entre vos lèvres une pilule que j'avais cachée dans ma bouche,

— Je me le rappelle.

— En vous disant : « Maintenant, couchez-vous. »

— Parfaitement. Je ne comprenais pas votre intention. J'ignorais ce que vous vouliez, mais j'avais en vous une confiance absolue. Je me jetai donc sur ma couchette, et je broyai la pilule entre mes dents. Ici mes souvenirs s'arrêtent. Je perdis connaissance... je ne la recouvrai que dix-huit mois plus tard, en Amérique.

— Je vais donc vous raconter ce qui s'est passé, et qu'elle était mon idée.

LA i'lLva-ncue de clodion lui

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