LE POISON NOIR
M* Steinbach commença en ces termes :
— Lorsque je vis que vous étiez traduit devant la cour d'assises, et que tout espoir de démontrer votre innocence ou d'obtenir un acquittement était perdu, — car je ne me faisais aucune illusion à cet égard, — je résolus de vous sauver, cotite que coûte, et à votre insu. D'abord, c'était quelque chose que d'éviter à votre nom, d'épargner à votre famille, la honte et l'horreur d'une exécution publique ; ensuite , vous sachant non coupable, je me disais qu'un jour ou l'autre nous retrouverions le ou les vrais coupables, et que ce jour-là, ma foi! il ne serait pas de trop que vous fussiez encore en vie pour poursuivre vousmême votre réhabilitation et y assister. J'allai donc trouver le docteur X...
— Le médecin de la Roquette ?
— Lui-même 1 C'était un mien ami, un ami à qui j'avais eu le bonheur de rendre, dans une circonstance capitale, un de ces services qui ne s'oublient pas. Tout mon pian reposait là-dessus. Je savais que je pouvais compter sur lui d'une façon absolue. Homme de cœur, d'ailleurs, de science et de bon sens, que la médiocrité de sa fortune avait contraint d'accepter une position officielle dont il souffrait. Je lui exposai la situation.
Nous discutâmes longtemps ensemble, les moyens de vous éviter l'échalaud.
S'échapper de prison, après une condamnation capitale, cela est aujourd'lmi impossible, de toute impossibilité. Il n'y a qu'un procédé pour cela : la mort leinte. On en a abusé
dans les romans. Mais les romans ont du bon, comme vous l'allez voir.
Toute la question était d'arriver à feindre la mort, de façon à tromper les argus de la police. Quant au médecin qui serait appelé à la constater, rien à craindre, puisque ce serait le docteur X... lui-même.
Je lui demandai donc s'il connaissait ou possédait une substance qui pût donner la mort apparente ? Le docteur bésita beaucoup. Il connaissait, il possédait cette substance, mais l'emploi en est terriblement dangereux ! — Il me pria de lui accorder quinze jours pour se livrer à des expériences patientes et approfondies. — Nous avions le temps, puisque trois semaines nous séparaient encore de la session des assises.
Au bout de quinze jours, le docteur X. . . me remit enfin une petite pilule, de consistance solide et facile à dissimuler dans la boucbe. par exemple, où elle pouvait séjourner, grâce à son enveloppe, sans se dissoudre immédiatement.
— Me Steinbach, me dit-il eu me la remettant, la substance dont je vous parlais me fut envoyée d'Amérique par un médecin portugais dont je suis l'ami. C'est un poison extrêmement rare, et peu ou point connu, dont se servent seulement les Indiens du Mexique et les esclaves marrons du Brésil. Eux seuls en possèdent le secret. Dans ces pays, on l'appelle le poison noir. J'ignore pour quelle raison. Je comptais eu faire l'analyse et me créer ainsi peut-être une réputation, qui m'eût rendu l'indépendance. Mais ce service est le premier que vous me demandiez, et, bien que je risque ma position et même mon honneur professionnel, je n'ai rien à vous refuser, vous le savez.
D'ailleurs, vous m'assurez qu'il s'agit d'un innocent. Je vous crois, et cela rassure, tout au moins, ma conscience d'homme.
Pour cette fois donc, la science et ma fortune à venir auront tort.
Cette pilule contient tout ce qui me reste de ce poison, après les expériences que j'ai faites sur divers animaux.
Suivant la dose à laquelle il est pris, il produit soit les
symptômes d'une attaque d'apoplexie, avec la rigidité et le froid cadavériques, soit la folie, soit la mort !
Dans le premier cas, en laissant à lui-même celui qui l'a pris, la mort réelle, au bout d'un certain temps, succède à la mort apparente, sans amener aucune modification visible dans l'état extérieur du corps. Mais si on emploie à temps certains réactifs connus, la léthargie cesse et la vie revient.
A vous de tenter l'aventure, si vous vous croyez assuré de réussir dans la suite de votre projet.
— Oh! la suite n'est pas ce qui m'inquiète, lui rêpondisje. Pourvu que Georges sorte de la prison pour aller au cimetière, je ne crains rien. Ce qui m'inquiète davantage, c'est votre poison. Êtes- vous sûr de l'effet et de la dose?
— Autant qu'on peut l'être en pareil cas, répliqua le docteur X. . . J'ai fait plus de cent expériences graduées depuis quinze jours et toutes ont réussi.
— Mais la justice n'exigera-t-elle pas une autopsie?
— C'est moi qui en serai naturellement chargé.
— Alors, lui dis-je, merci I
I^t j'emportai la pilule, bien décidé à m'en servir, comme je fis, s'il survenait une condamnation trop inévitable à mes propres yeux.
— Pourquoi ne m'avoir pas prévenu ? interrompit Delmont?
— Parce qu'il était inutile d'ajouter cette angoisse et cette émotion à toutes les émotions, à toutes les angoisses qui vous bouleversaient déjà. D'ailleurs, dans le cas d'un malheur, j'en voulais avoir seul la responsabilité à mes propres yeux.
— Eh bien, qu'arriva-t-il, après que j'eus avalé le poison?
— Ce qu'avait prévu le docteur X... L'effet fut prodigieux. La mort apparente se produisit avec une telle vérité, qu'il était impossible que le médecin le plus exercé ne s'y trompât point.
Aussi le docteur X..., appelé en toute hâte, lorsque le gardien, surpris de votre immobilité, constata votre prétendu décès, put diagnostiquer, sans crainte d'être compromis, une congestion cérébrale. Je fis immédiatement les démarches nécessaires, et, grâce à quelques relations influentes, sur
tO'l LA REVAi\CHE LK CLOUIUN
lesquelles je savais pouvoir compter, j'obtins assez facilement que votre corps serait transporté, de nuit, dans le caveau de famille que je possède au l'ère-Lacliaise, en attendant que votre femme vous fit élever une pierre sans nom, dans quelque coin retiré.
C'est alors que j'allai prévenir madame Delmont de votre mort et de mes démarches.
Le soir, à la nuit, votre corps devait sortir de la prison et je devais l'accompagner seul jusqu'au caveau, sous la surveillance d'un agent de la sûreté.
J'arrivai à la Hoquette, à l'heure dite.
Là m'attendait une horrible émotion, la plus horrible que j'aie ressentie de ma vie,
— Le corps est-il prêt ? demandai-je.
— Je le pense, me répondit l'employé auquel je m'adressais. L'autopsie doit être terminée. Je vais m'en informer,
— Ah! oui ! le docteur X !.., m'écriai-je machinalement.
— Le docteur X... et le docteur XXX..., ajouta l'employé.
— Comment ! fis-jc au comble de la stupeur et de la terreur, ils sont deux 1
— Oui, répondit tranquillement l'employé. Le procureur impérial a déléiiué un second médecin pour assister à l'opération et en dresser le procès-verbal, la mort ayant paru bien mystérieuse. Vous savez, en effet, monsieur, que jamais un condamné à mort ne meurt naturellement, avant son exécution. C'est un cas, je crois, sans exemple. On dirait que le verdict le guérit de tous les maux, et si on retardait indéfiniment l'exécution, cela équivaudrait à un brevet de longévité.
J'eus une sueur froide, et je dus m'appuyer contre un mur pour ne pas tomber.
Mes dents claquaient.
Si l'employé n'était pas sorti au même moment, il eût compris la vérité rien qu'à me regarder.
L'autopsicI Deux médecins! Mais alors le docteur X... n'avait pu empêcher son collègue d'agir.,. On vous avait tué!
Non, depuis que je suis au monde, je n'ai pas autant souffert.— En voulant vous sauver, j'étais devenu votre assassin.'
M« Steinbach s'essuya le front, trempé de sueur, au souvenir de cette effroyable émotion.
— Si j'avais eu un pistolet sur moi, continua-t-il, à cet instant, je me serais fait sauter la cervelle. L'autopsie ! J'avais tout prévu, sauf que la justice adjoindrait un collègue à X...!
L'employé de la prison m'avait quitté pour aller s'informer, et, pendant son absence, je pus eulin reprendre une apparence de calme.
Il revint me cbercher, au bout de quelques minutes, et me conduisit dans une cour où j'aperçus une voiture noire, ayant forme de cabriolet sur le devant, et terminée, derrière, par une longue caisse.
C'est là qu'on avait placé votre bière.
Je montai sur le devant, où se trouvait un agent de la préfecture ; la grande porte s'ouvrit, et le funèbre vébicule s'ébranla au trot.
Combien de temps dura le trajet de la Roquette au Père- Lacbaise ? Que dis-je à l'agent qui me parlait ? Je ne m'en souviens plus.
Une affreuse angoisse me serrait au cœur et à la gorge. J'étais plus froid que vous dans votre linceul!
Mon compagnon de route, sacbant que j'avais été vot.-'e avocat, et que j'étais votre ami, attribua sans doute mon trouble à une émotion toute naturelle.
Enfin le fourgon s'arrêta. Je descendis. Mes jambes flageolaient sous moi. On ouvrit le coffre, on tira la bière, on la déposa à sa place, et je me retrouvai dans la rue, seul !
L'agent et la voiture étaient partis.
Dix heures du soir sonnaient !
ou LE DOCTEUR X... S'AVOUE VAINCU
Me Steinbacli s'arrêta un instant.
— Pauvre ami ! murmura Belmont en lui prenant les mains. Comment pourrai-je jamais reconnaître tant de dévouement , et vous remercier de tant d'angoisses souffertes pour moi !
— En ne faisant pas d'imprudence qui vous perde ! répliqua l'avocat, qui avait retrouvé son sang-froid. — Mais je poursuis.
Vous savez que le monument de la famille Steinbach, au l'ôre-Lacliaise, se compose d'une sorte de chapelle avec porte massive en bronze ouvrage, dont je possède naturellement la clef. A l'intérieur de cette chapelle se trouve la pierre scellée qui donne entrée dans le caveau où sont déposées les bières. On avait simplement placé la vôtre dans l'intérieur de la chapelle, sans la descendre dans le caveau, ce qui avait semblé inutile, puisqu'avant peu de jours elle devait être transférée dans un terrain spécial acheté par moi, le matin même, au nom de votre femme. C'était là-dessus que je comptais.
Trois Italiens , anciens carbonari, de ceux avec qui vous aviez été en rapport autrefois à Milan , et qui étaient venus habiter Paris, devaient accomplir le reste de la besogne. Pour cela, je n'aurais osé m'adresser à des Français, toujours trop bavards.
Les Italiens sont, au contraire, les meilleurs et les plus habiles conspirateurs du monde. Dans ces circonstances, ils sont d'une discrétion à toute épreuve, d'une audace extrême et d'une finesse merveilleuse.
Vers le milieu de la nuit, ayant pris toutes les mesures d'avance , ils devaient pénétrer dans le cimetière avec une
échelle de corde, entrer dans la chapelle, munis de ma clef, dévisser la bière, en tirer votre corps, y mettre en place des rouleaux de plomb d'un poids calculé, revisser le cerceuil, vous faire passer par-dessus le mur, et, avec une voiture qui les attendait , et dont un quatrième Italien faisait l'office de cocher , vous ramener chez le docteur X.
Il y avait là bien des diffi cultes , mais pas une qui fût insurmontable.
Bien que vous croyant mort par suite de l'autopsie, il me restait une sorte d'espoir irraisonné, fou, irrésistible pourtant ! Je laissai donc l'entreprise s'accomplir jusqu'au bout. Tout réussit à souhait. A trois heures du matin votre corps , enveloppé de son linceuil, reposait immobile et glacé sur un lit chez le docteur X.
Le «docteur, retenu près d'un ami mourant, et sachant que votre corps ne pouvait arriver avant une heure avancée de la nuit, n'était pas encore là.
Bouleversé, écrasé sous le poids de ma responsabilité, désespéré , je n'osais même vous regarder pour constater mon malheur.
Heureusement le docteur rentra cinq minutes après.
— L'autopsie ! lui dis-je d'une voix haletante.
— Il n'y en a pas eu, me dit-il en riant ; mais j'ai eu bien peur.
Je bondis jusqu'au lit.
En effet, votre corps était intact.
Je crus devenir fou de joie.
Voici ce qui s'était passé.
Le collègue adjomt à mon ami avait rendez-vous au chevet d'une malade fort riciie, fort exigeante et fort capricieuse. Il ne demandait donc qu'à s'éviter une corvée ennuyeuse qui risquait de lui faire perdre sa meilleure cliente, une dame de la cour, dont l'appui lui était de la plus grande utilité pour sa fortune à venir.
Le docteur X..., lui ayant démontré en quelques mots, d'après les symptômes les plus évidents, la cause toute naturelle de votre mort, lui proposa de lui rendre sa liberté, en se chargeant seul des formalités imposées par la justice.
L'autre , bien convaincu de la n-alité d'une conctpstion cérébrale et plein de conliance dans les lumières de son confrère , accepta avec empressement l'offre qui le rendait à ses affaires personnelles et signa le certificat en blanc , s'en remettant au zèle du docteur X... Celui-ci, une fois maître de la position, avait rempli le certificat à sa guise , en apposant sa signature à la suite de celle de son collègue.
L'employé que j'avais vu et qui m'avait parlé de l'autopsie ignorait naturellement ces détails , dont personne ne s'est jamais douté.
La seule question, dès lors, était de vous ramener à la vie.
Nous passâmes, le docteur et moi , par les plus cruelles angoisses, et, plus d'une fois, le désespoir s'empara de nous. Pendant des heures tous les efforts furent vains , tous les réactifs les plus énergiques employés inutilement. Je voyais s'assombrir le visage de mon ami et le découragement s'emparer de lui.
Enfin, au moment où, brisé de fatigue, il allait renoncer , la chaleur vous revint petit à petit avec le mouvement.
Hélas! ce fut tout! La vie musculaire avait reparu, mais l'intelligence resta morte. Vous marchiez quand on vous le disait, vous mangiez quand on vous offrait des aliments, vous répondiez oui ou non à certaines questions simples et d'ordre purement matériel , mais vous aviez absolument perdu la mémoire , la volonté , le raisonnement, et vous ne reconnaissiez personne.
Soit que la dose fût trop forte, soit que votre tempérament, exceptionnellement nerveux, fût trop sensible à certains effets toxiques, votre raison avait sombré. Vous étiez doux , inoffensif, ni triste, ni gai, mais réduit à l'état végétatif. Vous n'aviez plus conscience de votre personnalité, et vous ne saviez même plus votre nom.
Pendant un an, le docteur X... vous garda chez lui, vous entourant des soins les plus intelligents, épuisant pour vous toutes les ressources de la science , sans obtenir une amélioration quelconque.
Au bout de ce temps, il me déclara que vous étiez incurable.
— N'y a-t-il donc absolument aucun espoir ? lui demandai-je.
— Non, me répondit-il, du moins ici et par moi.
— Que voulez- vous dire ?
Il réflécliit un moment.
— J'ai essayé de tout , et rien n'agit. Mais comme la substance employée vient de l'Amérique, il est possible, il est même probable^ suivant une loi générale de la nature, que le contre-poison, — s'il en existe un, — pousse à côté du poison.
— Ah ! m'écriai-je, vous croyez qu'en Amérique on pourrait le guérir ?
— Je ne crois rien. Je dis seulement que cela est possible et que cela n'est possible que là. Mais à quoi bon en parler ? On ne peut, dans l'état où il est, l'y envoyer. Sans cela, j'ai déjà pensé bien des fois à le confier à l'ami de llio- Janeiro à qui je dois le poison noir, et qui... peut-être...
Je ne le laissai pas achever.
— C'est bien, lui dis-je. C'est moi qui ai fait le mal , je le réparerai. Je conduirai moi-même Georges Delmont au Brésil.
— Et vous l'avez fait ? s'écria ce dernier en se levant ému.
— Je l'ai fait. Je répandis le bruit que j'allais là-bas suivre un grave affaire d'héritage pour un client, et je vous emmenai, .le vous remis aux soins du docteur Benito , avec recommandation pressante du docteur X... Je lui expliquai ce qui vous était arrivé, en taisant votre nom véritable, et en changeant les causes de votre procès, de votre condamnation. Puis, je retournai en France. Je laissais pour vous, entre les mains du docteur Benito, une longue lettre qu'il devait vous remettre si la connaissance vous revenait.
— Et, au bout de six mois, interrompit vivement Delmont, les prévisions du docteur X... se réalisaient. Son ami, en employant les moyens dont se servent les nègres et les Indiens, en pareil cas, me rendait la raison. Il me donnait alors cette lettre où vous me disiez de rester en Amérique , de cacher mon nom et mon passé , de me refaire une nouvelle existence et une nouvelle fortune personnelle, ce que j'ai fait, me jurant de veiller sur Georgette, de poursuivre
ma réhabilitation cl de me dire : Venez I quand il serait temps.
Et Georges, serrant l'avocat dans ses bras, ajouta : — Se plaindre, lorsqu'on a un ami tel que vous, serait de l'ingratitude et de la lâcheté. Vous n'avez point désespéré dans les circonstances les plus alFreuses. C'est un exemple que je saurai suivre. Moi non plus je ne veux pas désespérer!
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