‹ La revanche de ClodionChapitre 23 sur 64 · LE RECIT DU MARI · texte numérisé non relu

LE RECIT DU MARI

— Maintenant, continua Georges, il ne s'agit plus de moi. 11 s'agit de Marie et de Georgelle, de ma femme et de ma lille. Dites -moi ce qui les regarde. Parlez en toute sincérité. D'ailleurs, à quoi bon me cacher quelque chose? Je suis là, et ce que vous voudriez me taire, je le saurais bien vite par nioi-même.

Me Steinbach rélléchissait profondément.

— Oui, dit-il enfin, vous saurez tout. Tôt ou tard, je vous l'aurais appris. J'attendais toujours d'en savoir davantage. Vous avez avancé l'heure. Je m'exécuterai.

— Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il donc? Ah! vous me faites mourir à petit feu ! Parlez, parlez !

— Tout à l'heure. J'ai besoin, d'abord, de vous interroger sur plusieurs points. J'ai réuni un certain nombre de faits incontestables, mais il y a des lacunes, et j'ai dû les remplir par des hypothèses que je crois vraies. Avant de vous exposer ce que je sais, il faut que vous me racontiez votre mariage, comment vous avez connu votre femme, quelle a été votre vie intime jusqu'au jour du crime. J'étais absent de Paris, lorsque vous avez épousé madame Delmont. Quand nous nous sommes revus après, vous avez évité de répondre à

mes questions à ce sujet, et je me suis abstenu par discrétion.

— Soit, interrompit Delmont, brûlé par la fièvre de l'impatience, je vais tout vous dire. C'est plus simple, et ce sera plus court que vous ne croyez.

— J'écoute.

Le père de Georgette commença en ces termes :

— Je venais de sortir de prison, après avoir fait l'année à laquelle j'avais été condamné pour ma participation au complot de rOpéra-Comique. Comme tout prisonnier libéré, j'étais avide de grand air et de mouvement. Je flânais donc, chaque jour, dans Paris, en reprenant, pour ainsi dire, possession par la vue, me grisant de son activité bruyante et de son infinie diversité, allant rechercher des souvenirs et des impressions partout où j'avais vécu jadis ou simplement passé.

Un jour, je me trouvais rue des Vosges, petite rue étroite, assez triste et sombre, conduisant à la rue de Rambuteau par une succession de ruelles plus maussades et plus sombres encore, quand j'aperçus devant moi, à la hauteur delà place Royale, la silhouette d'une jeune fille marchant à peu de distance et d'un pas précipité.

Sa taille élégante, sa tournure étrangère, son costume où se mêlaient aux marques visibles d'une misère très-réelle les restes fanés d'un ancien luxe, attirèrent mon attention et piquèrent ma curiosité.

Je la suivis. Elle avait des cheveux noirs admirables, et un long voile à la façon italienne, retombant sur les épaules et encadrant le visage allongé, lui servait d'unique coiffure. Sa démarche était tout à la fois rapide et hésitante. On y lisait l'agitation, le trouble, et comme la fièvre. J'entrevis un drame. Ma curiosité, d'abord banale, devint plus vive.

Tout à coup la jeune personne disparut sous une vaste porte cochère. Je levai les yeux, et je reconnus les murs sinistres du Mont-de-Piété. J 'étais rue des Blancs-Manteaux. J'entrai derrière elle. Elle gravissait un escalier humide, boueux, rempli du mouvement d'allée et de venue de toute une population misérable, où dominaient les femmes, pauvres créatures hâves et déguenillées, et des enfants aux vêtemeats sordides. Je poursuivis mon chemin et j'arrivai

dans la salle d'attcnle. Là, je pus tout ù mon aise étudier le visage de mon incouiiue.

Inulile de vous le décrire; vous le connaissez, puisque vous connaissez Marie.

Son tour venu, elle s'approcha du giUL-liet, ei tira de sa poche un petit paquet enveloppé de papier qu'elle présenta en tremblant à l'employé.

Je m'étais approché, je pus voir que ce petit paquet contenait une paire de boucles d'oreilles et deux bagues.

— Six francs! Vous acceptez? dit après un court examen l'employé.

— Oui, monsieur, répondit- elle à voix basse.

— Vos noms '(

— Marie Bouelli.

— Votre adresse ?

— Rue de Turenne, numéro 107.

Marie prit les six francs qu'en lui temlail avec la reconnaissance, et je vis deux larmes bi'iller a l'extrémité de ses longs cils noirs

Elle se retira rapidement.

J'étais prol'ondéraent ému. Sa beauté, sa jeunes.^e m'avaient ravi; la triste position où elle se trouvait, bieu qu'elle appartint évidemment par ^a naissance aux classes supérieures, me touchait. Je résolus de savoir qui elle était, et comment elle eu était arrivée à ce degré de pauvreté.

Je la laissai d'abord s'éloigner, puis je me rendis par une autre rue à l'adresse que j'avais entendue.

— Mademoiselle Bonelli ? demandai je a la concierge.

— C'est ici.

— Est-elle chez elle?

— Je ne crois pas, mais sa mère y est à coup sûr, la pauvre femme I

— Elle est infirme, ou malade, sans doute ?

— Malade, oui, monsieur.

— Je viens lui apporter des secours.

— Oh ! alors, vous seiez le bienvenu, car je crois que les malheureuses sont au bout de leur rouleau.

— Veuill£z m'indiquer le logement.

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— Troisième cour, cinquième étage, porte à gauche. Je m'élançai... Le cœur me battait. Je frappai à la porte

désignée. Une voix faible avec un fort accent étranger me cria d'entrer, et je me trouvai dans une affreuse mansarde, presque sans air et sans jour, au fond de laquelle, sur un raisérab'e grabat, était étendue une femme âgée.

D'un coup d'oeil, je m'assurai que sa fille n'était pas encore rentrée. J'en fus bien aise. Je dis à la vieille dame que j'avais appris sa triste position, et que je venais lui faire mes offres de services.

La malade alors m'accabla de remerciements avec la volubilité méridionale.

En ce moment Marie rentra.

Elle s'était arrêtée en route pour acheter un petit pain et du lait qu'elle tenait d'une main . De l'autre, elle portait une (iole, qui sortait évidemment de chez quelque pharmacien.

En l'apercevant, je m'étais rejeté dans l'ombre, de telle sorte qu'elle ne me vit pas tout d'abord.

Elle s'approcha de sa mère et lui dit en italien :

— Non ho ricevuto che sei franchi. Ho comprato guesto pella collazione^ poi pagato la ricetta ciel medico. Adesso ci reslano cinguanta centesimi. Cosa faremo? (1)

Elle allait continuer, sa mère me montra du geste. Elle se retourna, me vit et rougit.

Elle me reconnaissait, m'ayant remarqué dans la rue et au Mont-de -Piété, sans que je m'en fusse douté.

(l) Je n'ai reçu que six francs. J'ai acheté ceci pour le déjeuner, puis j'ai paj'é l'ordonnance du médecin. A présent il nous reste cinquante centimes. Que ferons-nous ?

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