COMMENT ON SE MARIE
Après une courte minute d'interruption, causée par l'émotion de ces souvenirs de jeunesse, Delmont reprit :
— En pende mots, la mère m'apprit leur histoire. Restée veuve d'un employé du gouvernement, à Milan, de mauvais parents avaient achevé sa ruine par d'injustes procès. Ne sachant plus que devenir, elle avait vendu ses meubles, réuni une petite somme d'argent, et était venue à Paris, espérant y trouver des ressources pour elle et sa fille, tout le monde leur ayant dit qu'à Paris, avec un peu de bonne volonté, on était toujours sûr de gagner sa vie. Malheureusement, peu de jours après son arrivée, éiant tombée malade, l'argent apporté n'avait pas tardé à disparaître. Depuis trois semaines, ne connaissant âme qui vive dans la grande ville, elles avaient dû, pour subsister, payer le médecin et les médicaments, engager au Mont-de-Piété tout ce qu'elles possédaient de linge et de vêtements.
Sa fille venait d'engager, le matin même, ses derniers bijoux... Il ne leur restait plus qu'à mourir, la mère de maladie, la fille de faim.
— Et quel effet vous produisit Catherine Honelli, car c'est bien là son nom, n'est-ce pas? demanda l'avocat.
— Oui, elle s'appelait ('atherine de son petit nom Quant à l'etfet qu'elle me produisit, je vis seulement une femme âgée et mourante, et je ne pus me former une opinion sur son caractère.
— Son récit vous parut vraisemblable?
— (comment, vraisemblable ! Il n'y avait pas à en douter. Les faits parlaient assez clairement.
— Je veux dire que vous avez trouvé naturel qu'une lia-
lienne, qui ne connaissait point Paris, et qui n'y connaissai personne, soit venue ainsi, sans ressources, avec une jeune fille, pour y gagner sa vie, chose toujours infiniment plus difficile en pays étranger que dans le pays natal.
— Je ne vis qu'une chose, c'est qu'elles étaient dans la misère et que Marie allait se trouver orpheline, sans un toit, sans un morceau de pain.
— C'est que les beaux yeux d'une Milanaise de dix-huit ans vous aveuglaient.
— Que voulez-vous dire ? demanda Delmont avec angoisse.
— Plus tard. Continuez.
— Vivement touché de leur affreuse situation, je les fis transporter dans un appartement sain et convenable, et je fis appeler le meilleur médecin de Paris. Hélas ! Il n'était plus temps. Caterina était atteinte d'une phthisie galopante. Eien ne put enrayer le mal. Six semaines plus tard, elle expirait sous mes yeux, dans les bras de sa fille, après me l'avoir recommandée, confiée comme à son seul protecteur désormais... J'aimais déjà profondément Marie. Pour un jeune homme de mon âge, il n'y avait qu'une manière de la protéger.. . Quelque mois écoulés, je l'épousai.
Il y eut un silence.
— Si je ne vous ai pas raconté ces détails autrefois, — reprit Georges, — c'est qu'ils me faisaient jouer un rôle de Don Quichotte secourant la veuve et l'orphelin, et que, d'autre part, je savais que cela etit choqué la fierté de Marie, qui ne tenait nullement à publier de quelle triste position je l'avais retirée.
Il y eut encore un silence.
— Avez- vous été heureux en ménage? demanda brusquement l'avocat. — N'aviez-vous rien remarqué chez votre future épouse qui fiit de nature à vous donner quelques inquiétudes ? — Voyons, soyez absolument sincère. — Il faut l'être.
Georges eut une légère hésitation.
— J'avais remarqué, dit-il enfin avec quelque embarras, qu'elle était fort dévote, assez vaniteuse, et peu entendue
I 1 (j LA REVANCHE DE CLODION
aux choses de la vie ; mais, étant italienne, cela ne m'étonnait pas.
— Oui, oui, grommela l'avocat entre ses dents, les femmes de la vieille Italie, écrasée sous le joug étranger et clérical, étaient les femmes les plus nulles de l'Europe. Elles n'étaient bonnes à rien, et ne savaient rien... que faire l'amour, far lamore^ comme elles disaient. C'est entendu, c'est connu, et cela devait suffire pour inspirer de l'hésitation à un homme intelligent, ajouta-t-il plus haut.
— Qu'elle ne fût pas femme de ménage, ainsi qu'on l'entend, que m'importait ? reprit vivement Delmont. J'étais assez riche pour qu'elle n'eût à s'occuper d'aucuns des détails pénibles de l'intérieur, et j'espérais la convertir... Puis, je l'aimais !
— A la bonne heure, voilà la vérité I Vous l'aimiez ! Du reste, pourquoi vous blâmerais-je ? Vous vous êtes marié comme se marient tous les hommes. Les quatre-vingt-dixneuf centièmes épousent une dot; le centième, et le meilleur, épouse un minois, plus ou moins affriolant, ou une nuance de cheveux qui lui plait. Pas un ne songe qu'il prend une compagne pour la vie, de qui son bonheur, et souvent son honneur dépend, et que cette créature qui l'enrichit, ou caresse ses désirs déjeune homme, sera la mère de ses enfants.
— Vous êtes dur, Stembach !
— C'est vrai, mais j'ai raison. Finalement, après le mariage, vos espérances de conversion et autres se sont-elles réalisées?
— Vous savez bien que non. Marie était nonchalante, indifférente atout, mais sur la question religieuse inébranlable. D'ailleurs, je ne me crus pas le droit de violenter sa conscience...
— C'est-à-dire que, pour avoir la paix, éviter les scènes, la mau?sacierie et les bouderies, vous avez abdiqué I Nous combattiez l'Église dans votre journal, et vous l'introduisiez à votre foyer! C'est Phisloire universelle. Voilà pourquoi le monde marche si mal et si lentement. Nous écrasons la superstition à la tribune et dans nos écrits, mais nous la prenons par la main pour lui remettre femme et enfants! Et nous
sommes tout surpris, un beau jour, de trouver l'isolement ou la honte au domicile conjugal, et de voir debout la religion que nous sabrons de si belles phrases! C'est que, pendant que monsieur la pourfend de sa plume, madame la panse de ses blanches mains !
— Soit! interrompit Delmont. J'ai été faible, mais...
— Peu de temps après votre mariage, demanda brusquement Me Steinbach, sans écouter l'interruption, votre femme voulut aller en Italie, n'est-ce pas ?
— Oui. Elle m'exprima le désir de revoir Milan, sa patrie. Georgette avait alors un an. Qu'y a-t-il là d'extraordinaire ?
— Et c'est à Milan, tout de suite, qu'elle vous présenta les frères Riccardi ?
— Sans doute. C'étaient les seuls amis qui fussent restés fidèles à sa mère, après la mort de son père. Trop pauvres eux-mêmes pour l'aider, ils lui avaient, du moins, montré une vive et sincère sympathie.
— C'est bien, ajouta Me Steinbach. Je connais le reste de votre histoire, c'est-à-dire votre retour à Paris, et, quelques mois plus tard, l'arrivée des frères Riccardi, plus ou moins proscrits. Naturellement ils trouvèrent chez vous, en France comme en Italie, l'accueil le plus fraternel.