LE RECIT DE L'AMI
Me Steinbach se leva, fît quelques tours dans son cabinet, puis revint s'asseoir en face de (reorges, et lui dit d'un ton grave où perçait une émotion profonde :
— Ainsi, le moment que je redoutais et que j'éloignais le plus possible est arrivé. Il faut s'exécuter, déchirer tous les voiles, dire la vérité vraie, la regarder en face comme des hommes. Vous en sentez-vous capable ?
— Oui, répondit Delmont pâlissant et d'une voix dont il cherchait en vain à dissimuler l'altération.
— Vous me jurez d'être cahne, de tout entendre, sans violence inutile, colère vaine ou désespoir d'enfant?
— C'est donc bien terrible ?
— Donnez moi votre parole d'honneur de m'écouter jusqu'au bout, de rester maître de vous, et de ne prendre aucune résolution brusque , irréfléchie , qui n'ait obtenu mon approbation ?
— Vous avez ma parole, Steinbacli ; mais vous me faites mourir, parlez, parlez !
— Vous venez de me raconter ce que j'appellerai le roman de votre mariage. A moi de vous en faire l'histoire. La voici :
— Catherine Bonelli était bien, en effet, la veuve d'un employé mort sans fortune. — Vous avez habité l'Italie. Vous savez ce qu'y sont les employés, et comment on les rétribuait à cette époque. Il était impossible de vivre avec le traitement servi par la munificence gouvernementale. — Je crois, du reste, que cela n'a guère changé. — Il fallait donc avoir recours à d'autres ressources, d'autant plus que, sauf les joueurs d'accordéon et les montreurs de singes, tout le monde, en Italie, affecte le luxe extérieur, le luxe défi vêtements. M. Bonelli, gagnant moins de cent francs par mois , devait donc être vêtu comme un prince, et Madame lîonclli porter des robes de soie, de velours, de satin , dont la queue balayât tous les ruisseaux de Milan.
Caterina était jolie femme. Antonio, son époux, n'était point jaloux. Tant qu'elle fut jeune , le prgblême n'offrit aupunc difïîculté. Quand les années apportèrent des rides, il fallut aviser. On avisa, et Caterina , après avoir fait commerce de ses propres charmes , fit commerce des charmes des jeunes femmes ou filles de sa connaissance qu'elle avait précédées dans la carrière. Caterina possédait , de plus , une fille, Marie, qui grandissait à côté d'elle, et promettait d'être une beauté, promesse qu'elle a tenue, vous en savez quelque chose. Le père et la mère la couvaient et la soignaient comme la prunelle de leurs yeux. C'était l'avenir de la famille et Ip pain deg vieux jours que cette enfant.
Elle avait seize ans, quand Antonio Bonclli mourut jeune d'une indigestion de rkollo.
Un mallieur n'arrive jamais seul !
Peu de jours après , la veuve découvrait que sa fiile , cette enfant sur laquelle elle avait compté jusqu'alors pour quelque brillant mariage, était devenue éperdùment éprise...
M« Steinbach bésita.
— Achevez, dit sourdement Delmont.
— D'un certain Ercole Riccardi... et n'avait plus rien à lui refuser !
— C'est faux ! hurla Georges en se redressant. Vous men...
— Arrêtez , dit tristement Me Steinbach. Vous alliez dire que je mens! Est-ce ainsi que vous tenez votre parole., Georges? Faut-il vous alTirmer que j'ai en mains toutes les preuves de ce que j'avance ? Et, enfin, m'estimez-vous assez peu, me connaissez-vous si mal, que vous me croyiez capable de calomnier une femme, et de briser votre cœur par plaisir ?
Delmont était retombé sur la chaise, le front dans ses mains. Il garda le silence.
— Je continue, reprit Steinbach.
— Colère, désespoir de la mère, qui interdit à sa fille de revoir ledit Riccardi , et alla môme jusqu'à la maltraiter.
Marie qui aimait pour la première fois, et ne devait pas connaître d'autre amour, — vous savez que les Italiennes sont fort constantes, — quitta un beau matin la maison maternelle, et courut demander asile et protection à son amant.
Or, Ercole, vous ne l'ignorez point, était extrêmement pauvre. De là même venait la fureur de Madame veuve Bonelli. Riccardi adorait la jeune fille, mais Riccardi est U!i homme prudent, sage, avisé, et que la passion n'entraînera jamais à méconnaître ses intérêts. Marie était aussi pauvre, que lui. Il était jeune, il vivait péniblement. La mère s'opposait au mariage, et lui-même n'en avait pas trop envie. Celle qu'il adorait comme maîtresse lui semblait une lourde charge comme épouse. Finalement, il ramena la jeu: e fille à sa mère, lui faisant entendre raison et lui jurant de l'épouger plus tard, quand il aurait fait fortune.
Les aventures de la jeune Marie avaient fait quelque bruit dans Milan. Un bon mariace pour elle y devenait à peu près impossible, en tout cas difficile. Tant que Riccardi était là, Marie se montrait peu maniable. A tous les points de vue , il fallait la dépayser. C'est ce qui décida Madame veuve Bonelli à venir à Paris tenter la fortune , et rechercher le gendre riche de ses rêves. Marie résista d'abord. P^lle ne voulait pas s'éloigner de celui à qui elle avait donné son cœur. Mais enfin, comme elle avait grand' peur, elle aussi, de la misère qui arrivait tambour battant, elle obéit et partit.
A Paris, en effet, la mère tomba malade, , les ressources s'épuisèrent, la détresse se montra. Vous savez la suite , jusqu'à votre départ pour Milan, après la naissance Georgette.
Georges, immobile et le visage caché dans ses mains, gardait toujours le môme silence.
— Je suis brutal, reprit alors l'avocat, mais il le faut. On ne peut gazer ces choses-là, et j'aime mieux, pauvre ami, vous assommer tout d'abord sous le coup que vous faire passer par langoisse de mille piqûres d'épingle, pour aboutir un peu plus lentement à la cruelle vérité. Rassemblez donc vos forces : ce qui suit est pire !
Georges ne fit pas un mouvement.