‹ La revanche de ClodionChapitre 26 sur 64 · LE VŒU D'UNE ITALIENNE · texte numérisé non relu

LE VŒU D'UNE ITALIENNE

Marie , continua M" Steinbach , n'avait jamais cessé d'aimer Hrcole Pdccanii. Au bout de deux ans, elle ne put y tenir davantage, et vous suggéra l'idée d'un voyage à Milan , sous prétexte du désir de revoir son pays natal, en réalité pour retrouver l'homme dont on l'avait séparée, et qui , ne craignant plus de la voir tomber à sa charge, l'accueillerait sans doute à bras ouverts. Cette persévérance, ce

calcul, cette ingratitude dans la trahison, tout cela est odieux, et je devine ce que yous ressentez ; mais y il a des natures lâches, égoïstes, ingrates, et le type de Marie, vous le savez aussi bien que moi, n'est rare nulle part. En Italie, les femmes y ont cette excuse de plus, que l'homme ne les protège ni ne les estime. Il ne s'occupe d'elles que pour son plaisir, ne leur demande ni cœur, ni esprit. On les élève dans la paresse, l'ignorance, la superstition. Elle ne savent rien, ne font rien, s'amollissent dans l'oisiveté , privées même de lectures. Elles mourraient d'ennui, d'inanition intellectuelle et morale, sans le confesseur et l'amant. Les mœurs y étaient faites , car je parle de l'ancienne Italie, non de la nouvelle, et Marie, de très bonne foi, se croyait beaucoup moins coupable, et l'était, par conséquent , beaucoup moins qu'elle ne nous parait.

A Milan, vous savez ce qui arriva, et comment votre femme vous présenta les frères Riccardi , qui devinrent les hôtes assidus de votre maison et vous lancèrent avec eux dans les conspirations mazziniennes de l'époque contre la domination de l'Autriche.

— Les misérables ! murmura Delmont.

— Certes. Mais Ercole Piiccardi, en reprenant ses relations avec Marie, — car elles furent reprises tout de suite, — y apporta cette absence absolue de sens moral, qui n'était que trop fréquente dans l'Italie d'hier aux mains de l'Eglise, et qui disparait rapidement de la jeune Italie régénérée par le souffle des idées modernes. Il écoutait sa passion et son intérêt, et ne s'en trouvait nullement blâmable. De fait, ce n'est pas un méchant homme , et , pourvu que sa vanité soit satisfaite et son bien-être assuré à tous les points de vue , il ne ferait pas gratuitement de mal à une mouche. D'abord cela le fatiguerait , et il n'aime point le mouvement inutile. Seulement,— et ici se présente un détail que je vous prie de noter, car il a, ainsi que vous le verrez, son importance capitale, — Marie avait confessé sa passion et sa faute au prêtre italien qui dirigeait sa conscience à Milan. Elle lui avait déclaré , de plus , qu'elle ne pouvait ni ne voulait y renoncer. Ce prêtre, — qui était sévère, — lui avait alors

imiiosé, commo condition de l'ai^solulion, de ne jamais rerevoir Uiccardi que dans une obscurité complète, lorsqu'ils auraient un rendez-vous ensemble.

Cette contrainte devait servir de rançon au péché d'adultère et assurer le salut de Marie dans l'autre monde, en y ajoutant quelques messes pour les âmes du purgatoire et quelques cierires brûlés en l'Iionncur de la vier^^e. Un sem- ])lable compromis paraîtrait absolument ridicule à une Française de dévotion ordinaire. A une Italienne, il parut merveilleux, et si jamais sa conscience avait eu quelques remords, ils se calmèrent et disparurent comme par enchantement.

Compromis à Milan, signalé à la police autrichienne, menacé par elle, vous dûtes quitter l'Italie et revenir en France, à Paris. Les deux amants avaient promis de s'y rejoindre. En effet, quelques mois plus tard , les frères Riccardi débarquaient dans la capitale et reprenaient leurs relations' avec vous.

Georges, sans relever la tôtc, sans dire un mot, sans faire un geste, enfonçait ses doigts crispés dans la cliair de son crâne.

Steinbach l'enveloppa d'un regard de tendre pitié, et poursuivit :

— Ippolito Riccardi avait, vous vous le rappelez, un caractère bien différent de celui d'Ercole. Autant ce dernier était expansif , bruyant en dehors , bon enfant, en un mot, autant le premier était sombre, taciturne, en dessous, comme le disait fort bien son frère en déposant devant le tribunal.

C'était une nature envieuse et basse. Il était jaloux de son frère aîné mille fois plus brillant que lui et dont l'éclat l'effaçait ; jaloux surtout de ses succès auprès des femmes , car Ercole est un homme à bonnes fortunes. Il en a môme beaucoup vécu, au temps de sa jeunesse besoigneuse. — Avec sa faconde habituelle et sa vanité tapageuse, dès qu'il n'a pas intérêt à se taire, Ercole ne manquait jamais de raconter à Ippolito toutes ses conquêtes amoureuses , de les faire miroiter devant ses yeux. Il lui raconta donc aussi ses relations avec Marie , et lui donn^ les plus grands détails , et sur la

manière dont ils se voyaient, et sut la façon dont il escaladait, à Sceaux , la fenêtre du petit salon, oii votre femme , Georiies , l'attendait toujours dans une obscurité complète , fidèle à la promesse faite à son confesseur milanais.

Or il paraît qu'Ippolito était , lui aussi , amoureux de Madame Delmont, bien qu'il n'eût jamais osé ni le dire ni le montrer, et que, selon toute apparence, elle fût loin de s'en douter.

Muni de tous les renseignements fournis par la vanité et la vantardise d'Ercole, sachant à quelle heure et dans quelles conditions il fallait se présenter , comptant surtout que l'obscurité le protégerait, en empêchant qu'il ne fût reconnu, Ippolito conçut le projet infernal de se substituer une nuit à son frère.

Depuis un instant , Georges avait relevé la tête. Il était d'une pâleur mortelle. De grosses gouttes de sueur perlaient sur son front.

— Oui, écoutez bien, reprit M^Steinbach, nous sommes ici au nœud de la question, et nous approchons de la catastrophe. Ici, d'ailleurs, je n'ai plus que des suppositions, mais marquées au sceau de la presque certitude. Vous vous en souvenez, Ercole Riccardi vint affirmer devant le tribunal que vous aviez fait connaître à son frère, le jour du meurtre, votre intention de retourner à Sceaux ?

— Oui.

— C'est même là un des faits qui vous firent condamner.

— Eh bien ?

— Eh bien, Ercole a dit sans doute la vérité. Si je ne me trompe dans mes suppositions, Ippolito ayant choisi celte nuit pour se rendre à Sceaux, à la place de son frère , dut évidemment lui dire que vous retourniez près de votre femme, afin de l'empêcher, lui, de s'y rendre, comme il arrivait chaque fois que vous restiez à Paris. L'heure où il est entré chez vous est l'heure exacte où Ercole s'y présentait. Il a suivi le même chemin que lui, et.. .

— Et? répéta Delmont, d'une voix haletante.

— Il y a trouvé la mort !

<« Mais par qui ?

— Voilà ce que j'ignore ! — Jusque-là, en six années de recherches patientes et prudentes, j'ai pu suivre la piste des événements, reconstituer tous les faits, ou, du moins, les faits principaux, expliquer enfin, éclaircir le mystère de la présence d'Ippolito chez vous, dans cette nuit fatale, au moment de sa mort. Mais là les ténèbres s'épaississent de nouveau et restent impénétrables. Que s'est-il passé ? Qui at-il trouvé dans cette pièce oîi il croyait trouver une femme ?

Qui l'a frappé de ce coup si sûr et si terrible ? Néant! Je ne sais rien de plus que le premier jour !

— Ah ! malédiction 1 murmura Georges. ~ Avoir tout perdu ! tout ! — P^t , pour prix d'une si horrible souffrance, ne pas môme pouvoir démasquer les coupables, reconquérir mon honneur par une éclatante réhabilitation !

Un sanglot souleva sa poitrine.

— Ami, reprit M« Steinbach, je vous ai fait cruellement souffrir. — Oui , j'ai reculé tant que j'ai pu devant ces révélations. — Vous comprenez maintenant pourquoi je vous écrivais : — Restez là-bas 1 — J'en savais assez pour déchirer votre cœur , pas assez pour vous dire : — Voilà les preuves de votre innocence !

— Vous avez fait votre devoir, Steinbach. Je croyais pourtant n'avoir plus rien à redouter, avoir épuisé toutes les angoisses de l'homme , du mari, du père... Hélas! Merci, néanmoins.

— Attendez, avant de me remercier. Je n'ai pas fini I

ou UN PAN DU VOILE SE SOULÈVE SANS RIEN MONTRER

Georges Del mont releva la tête et regarda M« Steinbach avec stupeur.

— Est-ce que je n'ai pas vidé la coupe jusqu'à la lie? demauda-t-il.

L'avocat garda le silence.

— Que me reste-t-il donc encore à apprendre ?

— Le plus cruel peut être ! murmura M" Steinbach. Soyez donc courageux.

Georges fît un geste de promesse. Il dévorait des yeux le visage énergique et attristé de son vieil ami, attendant les nouvelles révélations qui allaient évidemment le frapper au cœur.

— Madame veuve Delmont, reprit l'avocat d'une voix grave, ne porte plus votre nom.

— Comment !

— Elle s'appelle aujourd'hui Madame Riccardi. Elle a épousé...

— Ah ! les infâmes ' s'écria Delmont hors de lui. Elle n'a pas eu honte d'accepter le nom de cet homme, de donner à notre enfant, à ma fille Creorgette , un pareil beau-père ! de devenir la femme, aux yeux du monde, du misérable dont la déposition m'envoyait à l'échafaud ! Mais pourquoi ne me l'avez-vous pas écrit ? Pourquoi me l'apprenez-vous seulement ?

— Parce que ce mariage s'est accompli quinze mois après votre prétendue mort. A ce moment, vous étiez encore fou. Quand la raison vous est revenue, j'ai jugé inutile de vous annoncer une nouvelle qui eût, certes, ajouté à vos tortures, sans résultat, puisque la chose faite, personne n'y pouvait plus rien. Vous auriez voulu revenir, vous auriez commis quelque imprudence, et c'est ce que je devais éviter, car nous n'aurions rien su.

— Et que savons -nous ?

— Nous en savons assez, pour que \ou> n'aimioz plus cette femme, pour que vous ne la regrettiez plus, pour qu'elle ne puisse plus vous tromper, vous abuser ; — c'est beaucoup,

Delmont froissait l'une contre l'autre ses mains crispées.

— Et ce mariage, dit-il enfin, n'a pas révolté l'opinion . publique?

— Il a indigné tous vos amis, du moins , qui ont aban-^

donné aussitôt votre veuve. Moi seul lui suis resté fidèle, et parce que je vous avais promis do veiller sur Georgette, et parce que je ne voulais perdre de vue ni elle, ni lui,

— Comment ai-je pu jamais aimer une pareille créature ? murmura Delmont.

— Enfin, reprit Me Steinbach, Madame Riccardi sait pertinemment que vous êtes innocent, et connaît le véritable coupable !

Georges bondit sous la secousse intérieure que lui causa cette révélation. Ses lèvres devinrent blêmes , ses yeux lancèrent un éclair. Il saisit le poignet de l'avocat et lui demanda d'une voix rauque :

— Elle connaît le coupable?... Elle connaît l'assassin ?,.. Depuis quand ?

— Depuis le jour de l'assassinat !

— Ah ! murmura le malheureux Delmont , et il chancela comme un homme ivre.

Steinbach le soutint.

— Voyons, du courage ! lui dit-il.

Georges passa la main sur son front, il se redressa, il était effrayant.

— Ainsi, reprit-il, elle connaissait le coupable, quand elle est venue témoigner. Et elle a gardé le silence, et elle m'a laissé condamner ! Savez-vous que c'est plus horrible, plus hideux cent fois qu'un assassinat brutal ! Quoi! cette femme, la mienne, celte créature qui portait mon nom, n'a pas craint de m'envoyer à la mort infamante des meurtriers, et de traîner ce nom dans la fange d'une cour d'assises^, alors que , d'un mot, elle pouvait me sauver ! Quoi ! cette mère livrait le nom de sa fille à la honte, faisait de cette enfant plus qu'une orpheline, alors que, d'un mot... Ah I c'est abominable ! C'est à en perdre la raison !.. Je me demande si je ne deviens pas fou !

— Vous avez toute votre raison.

— Est-ce possible ? Est-ce possible ?

— Gela est !

— Je comprends tout à présent. Cette femme et son amant voulaient ma mort. Ils l'attendaient pour s'unir, pour

se débarrasser d'une contrainte qui leur pesait. . . C'était un coup monté entre eux. . . Je suis la victime de quelque horrible complot !

— Je ne le crois pas. Je ne crois pas que cela fût prémédité.

— Et que m'importe? poursuivit-il au comble de l'exaltation. Prémédité ou non n'ai-je pas le droit de me venger , le devoir de les punir , de me baigner dans leur sang et d'étaler leur infamie au grand jour ? Ah ! nous ne serons jamais quittes, quoi que je fasse ! Jamais je ne pourrai leur rendre ce que j'ai souffert pendant cet abominable procès, durant ces six années d'exil, loin d'elle, que j'aimais encore, époux sans femme, père sans enfant, honnête homme sans honneur, réduit à cacher mon existence comme un crime !

Delmont se tut, la fureur l'étouffait. Steinbach le laissait parler, espérant que cette explosion le calmerait.

— Mais regardez-moi donc, Steinbach, reprit enfin Delmont d'une voix entre-coupée; regardez ces traits labourés par la souffrance, ces rides creusées par le désespoir, ces sillons tracés par les larmes, ces cheveux blancs qui ont fait du jeune homme un vieillard, qui l'ont rendu méconnaissable à ses propres yeux, comme aux yeux de ses meilleurs amis i... El je ne me vengerais pas !

Georges saisit son chapeau et s'élança vers la porte Me Steinbach se plaça résolument devant lui.

— Arrêtez! Où allez-vous?

— Où je vais ? Chez eux, pardieu ! Je veux les tenir lu, là ! Georges, en parlant ainsi, tendait dans le vide ses poings

serrés à faire jaillir le sang sous les ongles qui mordaient sa chair.

— Je veux, continuait-il, leur cracher leur infamie au visage, les voir à mes pieds trembler et demander grâce, et les broyer sous mes talons!

— Georges, pitié !

— Pas de pitié !

— Pour Georgetie !

Delmont s'arrêta.

— Georgette! répéta-t-il, comme s'il ne comprenait pas.

— Oui, Georgette, qui est innocfinte,ctqui sera la première victime de vos violences.

— (vomment cela ? Est-ce qu'en punissant une femme indigne et un coquin, je ne lui rendrai pas aussi un p(}re ?

— Vous oubliez, don Rainon, que Georges est condamné à mort, et que ce n'est pas en tuant sa femme et Riccardi qu'il prouvera son innocence.

— Mais je leur arracherai la vérité.

— Qu'en savez-vous ? Et s'ils se taisent ? D'ailleurs, je demanderai au père de Georgette, s'il aime sa fille réellement, sérieusement...

— Si je l'aime! interrompit Delmont, et deux larmes, les premières depuis cette longue agonie, mouillèrent ses paupières.

— Alors, je lui demanderai encore s'il croit qu'il rendra service à cette jeune fille, en lui apprenant que sa mère est une coquine, en portant le scandale, le déshonneur et la honte sous le toit qui l'abrite, comme si elle n'avait pas déjà assez souffert, comme si elle n'était pas déjà assez cruellement atteinte I

Delmont gardait le silence, moitié farouche, moitié dompté !

— Que faire donc? dit il enfin. Puis-je laisser ces monstres impunis? Puis-je, elle, mon enfant, la laisser sans défense à la discrétion de ces deux infâmes ? Dois-je renoncer à jamais, à tout espoir de réhabilitation?

— Je ne prétends pas cela, — répondit Stcinbach soucieux, et avec une ccrtai-ie hésitation. — Je prétends seulement qu'il faut agir sans colère, sans violence, d'une façon sage et prudente, tenir la parole que vous m'avez donnée. — Je prétends surtout qu'il y a une jeune fille innocente et pure, digne de tous les ménagements et de toutes les joies, qui serait la première victime de votre vengeance irréfléchie.

Delmont se laissa tomber sur un fauîeuil. La réaction se faisait. Après le premier cri de la douleur aiguë, la raison revenait.

L'avocat profita de cette accalmie.

— Vous ne m'avez pas laissé achever, reprit-il plus doucement. Madame Riccardi n'est pas la seule à connaître la vérité.

— Il y a son mari, parbleu I

— C'est possible, c'est probable, mais je l'ignore. Georges le regarda avec une surprise profonde.

— Pour Riccardi, pouruivit-il, je suppose, mais je n'ai pas de preuves, tandis que pour un autre...

— Quel autre ?

— Je veux parler de l'abbé Glodion.

— De l'abbé Glodion ?

— Oui, le confesseur de votre femme, celui qui témoigna contre vous avec une malveillance et une pciiiciie qui m'avaient frappé le jour de l'audience publique.

— Tenez ! s'écria Delmont, ma tête s'y perd ! Plus j'avance dans cette sombre affaire, plus vous m'en parlez, plus vous me donnez de détails, plus je m'égare, plus les ténèbres s'épaississent autour de moi.

— Je le comp] ends. J'ai éprouvé d'abord celte impression, et je réprouve encore.

— Mais enfin, reprit Georges, comment savez-vous que l'abbé Glodion a trempé si directement dans ce hideux complot? Gomment savez-vous tout, en un mot, sauf...

— Sauf la vérité ? interrompit M^ Steinbach. — Je vais vous le dire.

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