MADAME RICCARDI
Marie Bonelli, veuve Delmont, devenue madame Piiccardi, avait aussi supporté le poids des sept années écoulées depuis le jour où, devant la cour d'assises, nous l'avons vu figurer parmi les témoins à charge de son premier mari.
Les femmes du Midi, en général, résistent peu aux atteintes de l'âge. Leur beauté se compose d'un printemps vile
disparu. Pour elles, l'été se confond avec l'automne, et l'automne c'est déjà l'hiver.
Bien que madame Uiccardi n'eût que trente-cinq ans, sa fraîcheur avait disparu, ses longs traits s'étaient encore allongés, elle avait pris cette teinte de cire propre aux dévotes et aux gens qui vivent dans l'obscurité, ayant conservé l'habitude italienne de fuir la lumière et le soleil, et de maintenir dans ses appartements une nuit factice à l'aide des Persiennes closes et des rideaux épais.
Elle sortait peu, seulement pour aller à lu messe ou à confesse, ne marchait point, ne faisait rien, ne lisait même pas, existait le moins possible.
Ajoutez à cela qu'elle se négligeait beaucoup dans son intérieur, ne peignant ses admirables cheveux noirs que pour sortir, et apportant aussi peu d'attention et de soin à ses vêtements de chambre, qu'elle apportait de recherche et de luxe tapageur à ses toilettes de ville, par un mélange de vanité et de négligence méridionales.
Tant qu'elle avait trompé son mari pour Ercole Riccardi, le désir de plaire à son amant avait entretenu sa coquetterie et combattu, chez elle, le laisser-aller originaire. Une fois devenue madame Uiccardi, l'amant s'étant transformé en mari, elle le traitait en mari avec un sans-gène absolu.
Hâtons-nous d'ajouter que Riccardi, habitué à ces façons des femmes de son pays et a leur peu de goût pour et dans les choses de l'intérieur, ne s'en offusquait et ne s'en plaignait nullement.
A vingt ans, quand on a les trésors de la jeunesse et l'éclat d'une matinée ensoleillée de mai, la coquetterie est un luxe. — Plus tard, elle est une nécessité.
Ce n'est pas que madame Riccardi fût devenue laide ou déplaisante. Loin de la. Mais elle avait perdu le charme, et le bigotisme, joint à sa nonchalance extrême et au vide absolu d'idées, ne laissait plus sur son visage qu'une expression monotone d'ennui et de maussaderie.
Il est vrai qu'un brin de toilette et l'éclair d'une émotion pouvaient effacer tout cela, et la rajeunir encore, en une minute, de dix bonnes années.
E1!p avait aimé Riccardi avec violence. Elle l'aimait toujours. Les femmes italiennes, il ne faut pas l'oublier, sont, en générai, fort constantes dans leurs amours. Cette passion, à laquelle elle avait tout sacrifié, restait le point lumineux de son existence, le foyer encore allumé où se fondait parfois la glace de son égoïsme et de sa nullité.
Quant à (Teorgette, elle la respectait et la craignait même un peu, ne l'aimant guère. La nature active, énergique, librepenseuse de mademoiselle Delmont, l'étonnait et la troublait souvent. Sa fille, d'ailleurs, ne lui rappelait rien de doux. Elle n'avait pas aimé le père, et madame Riccardi, en plus, était de ces femmes qui n'ont rien de la maternité que l'instinct banal, et se détachent de leur enfant à mesure que cet enfant grandit, devient une personnalité. Elle n'était pas mauvaise avec elle, mais indifférente à la surface, malveillante au fond, et toute prédisposée à l'animosité, sans le savoir peut-être.
D'autre? motifs encore séparaient les deux femmes, ainsi que nous le verrons plus tard.
En dehors de son mari, qui représentait l'amour, ayant été l'amant, — cette Italienne n'avait de sympathie sérieuse et profonde que pour son confesseur, qui représentait Dieu et lui assurait sa tranquillité dans l'autre monde.
Son plaisir et son salut: — l'égoïsme sous ses deux formes, le présent et l'avenir, — tels étaient les pôles de cette nature insignifiante et molle, mais capable pourtant de haine et de violence, dès qu'elle se sentait menacée dans les seules choses auxquelles elle attachât quelque importance.
L'abbé Glodion, resté son directeur, exerçait donc sur elle une iniluence prépondérante. Il était le véritable maître de cet intérieur, où, pourvu qu'il ménageât la corde amoureuse de l'épouse, il faisait la loi.
Au moment où nous retrouvons la veuve de Georges Delmont, l'abbé Glodion justement venait d'arriver chez elle, et tous deux se livraient à une conversation animée dans une petite pièce précédant la chambre à coucher de madame Riccardi.
— Sans doute, disait cette dernière, en ce qui me concerne
personnellement, je ne demanderais pas mieux, mais...
— Mais? répéta l'abbé.
— Mais j'ai tâté le terrain avec précaution, et je crains de trouver de iirandes résistances.
— De la part de qui? ^
— De la part de mon mari, d'abord.
— Pourquoi cela?
— Aous connaissez sa situation. Toute la fortune vient du père de Georgette. Il m'en a reconnu la moitié, soit. Mais si Georgette se marie, il faudra lui donner sa part, trois cent mille francs. Riccardi ne verra pas sortir avec plaisir une si grosse somme qui pourrait rester à la maison pendant plusieurs années encore, — et cela surtout avec les habitudes de luxe, de bien être, de large dépense, qu'il a prises, à mon grand regret, depuis son mariage.
— Ce n'est pas une raison sérieuse, madame, et je me charge d'obtenir, dès que cela sera nécessaire, l'acquiescement de M. Riccardi. N'oubliez pas que le premier devoir des parents est de songer à l'avenir des enfants. D'ailleurs, M. Riccardi n'a aucun droit sur mademoiselle Delmont, et je crois que le monde, d'accord en ceci avec la religion, vous blâmerait vivement de ne pas saisir l'occasion qui se présente pour vous de faire faire à mademoiselle Delmont un mariage brillant et tout à fait inespéré dans la situation particulière que les circonstances lui ont créée.
M. Jules Florestan est un homme jeune encore, dans une belle position, qui a consacré son talent et sa vie à la défense des bons principes. — Mademoiselle Delmont ne peut espérer mieux. Il appartient même à une mère chrétienne comme vous l'êtes, de donner sa fille à un mari chrétien, dont l'influence combattra certainement et vaincra à la longue les idées fausses et le libertinage d'esprit que mademoiselle Delmont a hérités malheureusement de son père, malgré les exemples de religion que vous lui donniez.
— Hélas! répliqua madame Riccardi en levant au plafond ses grands yeux noirs, c'est là une de mes douleurs. Georgette n'a pas la foi, et je ne sais réellement où elle a puisé CCB sentiments d'irréligion que je remarque en elle.
— Où votre faiblesse maternolle a échoué, l'autorité maritale réussira sans doute. Du reste, c'est un devoir absolu pour vous de veiller à ce que la fortune que possédera un jour mademoiselle Deiraont, ne tombe pas entre des mains impies, n'apporte pas une nouvelle force, et la plus redoutable de toutes, aux adversaires de la foi, aux contempteurs de la morale.
— Ah ! j'avais rêvé pour elle la vie sainte et calme du couvent. Elle eût prié pour moi, et racheté mes fautes.
— Il y faut renoncer. Raison de plus pour veiller à sou salut dans le monde, puisque vous n'avez pu assurer ce salut à l'abri des murs du cloître.
— C'est que vous ne connaissez pas Georgette, reprit madame lliccardi avec un soupir de lassitude irritée, son caractère résolu, sa volonté de fer. A la première parole de mariage que je lui ai dite, sans désigner personne, j'ai entrevu qu'elle était décidée à un refus formel. Si vous saviez combien ces luttes me sont pénibles! ajouta-t-elle d'une voix languissante, en laissant tomber ses bras.
— Chacun porte sa croix, madame. Bénissez le ciel qu'elle ne soit pas plus lourde. C'est encore lui qui vient ici à votre secours. La Providence vous protège visiblement.
Madame Riccardi releva la tète et regarda l'abbé d'un air d'étonnement.
— Que voulez-vous dire, monsieur l'abbé?
— Ceci, madame : c'est que non-seulement, en donnant votre fdle à M. Jules Florestan^ vous ferez un acte chrétien, je le répète, mais aussi un acte utile, urgent pour votre repos. Dieu lui-même, bien évidemment, m'a dicté cette inspiration. Je l'ignorais, quand je vous en ai parlé pour la première fois. Les voies du Seigneur sont impénétrables, et il n'abandonne jamais ceux qui mettent leur confiance en lui.
— Je ne vous comprends pas.
— Vous allez me comprendre.