‹ La revanche de ClodionChapitre 29 sur 64 · LE DOIGT DE DIEU · texte numérisé non relu

LE DOIGT DE DIEU

L'abbé rapprocha son sié^c du fauteuil de madame l!iccardi, et lui dit en baissant la voix :

— Vous savez, madame, quel culte mademoiselle Delmont a voué à la mémoire de son père?

Madame Riccardi ne répondit que pai- un iioste de tête résigné et une sorte de soupir ù demi élouiïé. L'abbé poursuivit :

— Bien que ce sentiment s'adresse à la mémoire d'un homme qui fut coupable envers l'Eglise, et employa ses remarquables facultés à combaltrre, à décrier, à calomnier tout ce qu'on doit respecter, l'amour filial est chose trop sacrée, trop recommandée par la religion, pour que nous puissions songer à l'en blâmer. Malheureusement les plus belles vertus, quand elles ne sont pas éclairées à la lumière de la foi, ne produisent que des fruits amers. Il s'y trouve toujours un point oij le démon marque sa griffe. J'ai cru m'aperce voir, en effet, que mademoiselle Delmont n'avait pas une affection égale pour la mère pieuse que la Providence lui avait accordée, dans le but, sans doute, de contrebalancer la fâcheuse inlluence du sang athée et des opinions hérétiqu(-s de son pore.

— Ahl monsieur l'abbé, elle en a toute la nature. C'est son portrait vivant. Elle ne tient rien de moi! s'écria madame Riccardi avec quelque aracrtumo et une visible irritation .

— Je dois ajouter, continu;" l'ahbé (îlodion, qu'entretenue dans cette admiration, celte passion pour son père, par M® Steinbach...

— Est-ce ma faute? interrompit vivement la veuve de

Georges. Gel homme est nourri iIcs plus détestables principes; mais il est universellement estimé et cité pour son honnêteté... et puis d'autres raisons encore...

— Parfaitement, madame. Et vous devez vous rappeler que je fus le premier à lever vos scrupules, à combattre vos 'antipathies à son égard, —antipathies trop justifiées par son irréligion et ses coupables aspirations de nivellement révolutionnaire, — à vous faire comprendre que, dans votre position,, veuve de Georges Deimont, vous deviez au soin de votre réputation de conserver des relations suivies, amicales môme, avec le défenseur de votre mari. Le monde eût mal interprété une conduite différente de votre part.

— Et pourtant, reprit madame Pàccardi, s'il vient ici, ce n'est point pour moi, mais pour Georgette, qu'il entoure de sfi sollicitude et pour ainsi dire de sa surveillance, comine si sa uière ne. lui suffisait pas. Cela est fort blessant, fort humiliant!... Je sens, au fond, qu'il n'est point mon ami.

— Et moi, je le sais !

Madame Riccardi se redressa.

— Vous savez?... dit-elle.

— .le sais qu'il n'a cessé, depuis la condamnation de Georlies Delniont, de rechercher les preuves de son innocence, .le sais qu'il s'est livré à une enquête patiente, minutieuse; qu'il a retrouvé, interrogé d'anciens amis des frères Riccardi ; qu'il est même allé jusqu'à faire un voyage en Italie, à Milan, où il a sans doute appris...

L'abbé s'arrêta.

Madame Riccardi s'était à demi-soulevée, sur son fauteuil, et, penchée en avant, elle dévorait l'abbé des yeux.

— Ah ! fit-elle enfin d'une voix sourde.

Lf's deux interlocuteurs échangèrent un regard qui voulait probablement dire beaucoup de choses, car l'al)bé baissa la tète en signe d'affirmation comme s'il répondait à une interrogation muette, et madame Riccardi se laissa retomber avec découragement sur son siège. , ..,.,,

— Oui, oui, c'est un ennemi ' murmura-t-ëlie. — je l'af toujours deviué !

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Et la haine alluma un éclair dans ses prunelles sombres.

— Comment l'avez-vous su ?ajouta-t-elle après un silence de quelques secondes.

— L'Église, madame, ne perd jamais de vue ses adversaires, les ennemis de Dieu.

— Pourquoi ne pas m'avoir prévenue?

— C'était inutile, tant qu'il n'y avait pas danger pour vous.

— Alors, aujourd'hui?...

— Il pourrait y avoir danger, oui, madame, si la Providence qui veille sur vous, grâce aux ferventes prières que je ne cesse de lui adresser pour votre salut ici-bas et dans l'autre monde, ne m'avait inspiré l'idée de ce mariage.

— Mais comment le danger a-t-il augmenté, et depuis quand? demanda-t-elle avec une inquiétude marquée.

— Par mademoiselle Delmont, et depuis huit jours. Alors l'abbé Clodion raconta à madame Riccardi, à voix

très-basse et dans les plus grands détails, la visite faite à Sceaux par Georgette en compagnie de M« Steinbach et de son hls, ainsi que ce qui s'était passé dans la maison du crime.

Madame Riccardi, les lèvres pâles, le regard fixe, écoutait son directeur de conscience, en proie à une terreur qu'elle n'essayait point de dissimuler.

— Que je suis à plaindre! s'écria-t-elle enfin, quand il eut terminé son récit. Ma fille! Je n'aurais jamais cru cela d'elle. La voilà devenue ma pire ennemie! Ah ! j'expie trop cruellement les lautes que j'ai pu commettre.

— Prenez garde, madame, ces plaintes frisent l'impiété. Rappelez-vous tout ce que le ciel a fait pour vous, au contraire, dans ces pénibles circonstances ! .lamais, d'ailleurs, le doigt de Dieu n'a été plus visible qu'à cet instant où vous semblez douter de l'infinie bonté du Seigneur et de sa protection incessante. C'est lui, encore lui, toujours lui qui, par l'entremise d'un de ses plus humbles serviteurs, vient à votre secours.

— Ah I mon père, pardonnez-moi ma plainte, je la regrette, je la retire.

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— A la bonne lieure ! — Voyez comme les circonstances ont préparé votre salut, mis le remède à côté du mal. — La Providence a voulu que j'eusse rendu quelques services aux concierges placés dans la maison de campagne de Sceaux par le propriétaire, pour la garder et la faire voir aux personnes qui désireraient la louer. Ces braves gens m'ont prévenu. Un danger connu est à moitié paré, surtout quand on a, je le répète, le remède entre les mains.

— Quel remède? quel remède?

— Le mariage de mademoiselle Delmont avec M. Jules Florestan.

— Vous croyez?...

— Je suis certain. — Ce qui fait la gravité de la situation, c'est cette recherche incessante, acharnée, de mademoiselle Georgette pour arriver à découvrir, à démontrer l'innocence de son père, c'est son union avec Me Steinbach qui l'aide de ses conseils, c'est. ..

— Oui... oui., après?

— Eh bien, le mariage de mademoiselle Delmont avec un homme pieux, sur lequel j'ai quelque empire, plein de déférence pour vous, désireux avant tout de ne pas réveiller le souvenir d'un passé scandaleux, sépare d'abord votre fille de M. Steinbach, l'arrache à son influence, à son intimité, et leur substitue l'autorité d'une personne qui saura tenir la main, dans son propre intérêt, à ce que sa femme s'occupe exclusivement de ses nouveaux devoirs d'épouse.

Madame Riccardi se leva brusquement.

— Vous avez raison, dit-elle, mille fois raison! Il faut que ce mariage se fasse; il se fera! Je le veux!... Ah! elle devient menaçante! Eh bien, je la réduirai à l'impuissance! Ma faiblesse n'a rien su prévoir... mon indulgence n'a rien su empêcher... Un mari, un mari choisi par vous, y pourvoira! Je suis sa mère. J'ai le droit de lui imposer ma volonté! Elle l'apprendra!

— Je vois avec plaisir, insista doucereusement l'abbé, que vous comprenez toute l'étendue de vos devoirs maternels.

— Oui, je la comprends.. Ahi mon père, vous êtes

bien l'homme de Dieu, ma Providence. Cette fois encore vous aurez sauvé...

— Clmt! madame, interrompit la Providence avec componction. Ce n'est point moi qu'il faut remercier, mais le Seigneur, dont je ne suis que l'indigne instrument. Votre piété, votre soumission à ses décrets, tels sont vos mérites a ses yeux.

Madame Piiccardi s'inclina avec respect sous la parole de l'abbé, puis se dirigea lentement vers sa chambre à coucher.

Par la porte cntr'ouverte, on put la voir s'agenouiller devant un prie-Dieu, à la tête de son lit, oîi elle resta quelques minutes, le front dans ses mains, adressant ses actions de grâce au Seigneur.

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