‹ La revanche de ClodionChapitre 30 sur 64 · L'ANSE DU PANIER · texte numérisé non relu

L'ANSE DU PANIER

Tout à coup, une voix sonore comme un clairon éclata dans cette pièce aux trois quarts obscure et pleine d'un saint recueillement.

— Ah! ah! ah! moussieu l'abbé, s'écriait cette voix, ze vous y surrrprends! Entête-à-tèteavecma femme, touzourrrs!

Et l'éblouissant Ercole Iviccardi, qui venait d'entrer, tout en riant, menaçait de l'index de la main droite, l'abbé CIodion, qui le regardait froidement.

— Monsieur Riccardi, — lui dit-il sans sourciller, — je suis votre humble serviteur, vi très-heureux de vous voir dans un état de santé florissant.

— Oui, ze mcporrrtebien, trrrôs-bien, accentua avec force Piiccardi; le coffrrrc est bon, excellent! ajouta-t-il, en faisant saillir sa large poitrine, sur laquelle il frappa du poing, non

sans employer néanmoius quelque précaution pour ne pas l'endommager.

A la voix de son mari, madame Riccardi avait retourné la tète. Elle se leva, soit que son oraison fût finie, soit qu'elle jugeât meilleur d'en remettre la suite à un moment plus favorable, et rentra dans le petit salon oii se trouvaient les deux hommes.

— Allons, s'écria joyeusement le plantureux Ercole, z'ai interrompu les dévotions de ma femme ! Ze suis un mécrrréant, moi! Il suffit que z'entre pour fairrre fuirrr le Saint- Esprrrit!

— Mon ami! fit madame Piiccardi en montrant du reird l'abbé à son mari.

— Laisse donc, serrre amie. Moussieu l'abbé sait bien à qui il a afiFairrre. Il sait que ze ne crrrois ni à Dieu, ni à diable! Ze suis un librrre penseurrr, moi! La relizion naturrrellel La relizion de Voltairrre et de Zules Simon! Ze ne connais que ça!

Madame iliccardi fit un geste d'impatience et se signa.

— M. Riccardi a raison, madame, dit tranquillement l'abbé 5 il sait quels sont les trésors d'indulgence de l'Église, et qu'il y a plus de joie au ciel pour un pécheur converti que pour cent justes. Un jour, j'en suis certain, la grâce éclairera votre mari.

— A l'arrrticle de la morrrt, n'est-ce pas? Ah! le sacrrré farrrceurrr!

— A l'article de la mort, au besoin, oui, monsieur. Il suffit d'un élan sincère et d'une seconde de foi pour racheter toute une vie d'irréligion.

— Alorrrs z'aurai eu toutes les sanses. Aprrrès avoirrr vécu comme un païen, sans me rien refuserrr, ze mourrrrai en chrétien et ze gagnerrrai le ciel. Ze le veux bien, aprrrès tout, pourrrvu que ce soit le plus tarrrd possible! Z'esperrre vous enterrer tous, du reste, car ze compte vivrrre zusqu'à cent ans, au moins.

— Mon ami, je t'en prie, cesse ces plaisanteries. Elles me sont péuibies, s'écria madame Riccardi d'uu ton un peu sévère.

1Î4 LA REV.UNCHE DE GLODION

— Z'obéis, z'obéis, mais si zamais ze me convcrrrlis, ze l'irrrai dirrre à Rome, pour qu'on donne le sapôt de carrrdinal à M. l'abbé. Il l'aurrra bien gagné.

— D'ailleurs, il ne s'agit pas de cela, reprit vivement la pieuse épouse du disciple de Zules Simon. Monsieur l'ubbé me demandait la permission de nous présenter un de ses amis, un journaliste, je crois, M. Jules Floroslan, n'est-il pas vrai?

— Oui, madame.

— Ce qu'il y aurait alors de plus simple, ce serait que M. l'abbé Glodton voulût bien nous faire le plaisir de venir dîner chez nous après-demain. Il amènerait il. Florestan avec lui, et nous passerions la soirée ensemble.

Riccardi ne put dissimuler une grimace assez significative, et son visage épanoui s'assombrit légèrement.

— J'accepte volontiers, repartit l'abbé Clodion, mais à condition qu'il n'y ait pas d'autre convive, car je fuis le monde et les réunions nombreuses.

— Ze l'espèrrre bien qu'il n'y aurrra pas d'autrrres convives, murmura Ereole visiblement affecté. — C'est dézà bien assez comme ça, acheva -t-il entre ses dents de façon à n'être entendu de personne.

-■ Je le sais, répondait pendant ce temps madame Riccardi. Nous serons seuls avec ma lillc.

L'abbé s'inclina, prit congé et se retira.

Quand la femme et le mari furent seuls, Riccardi regarda sa femme avec un étonnement douloureux mêlé de reproche.

— Serrre amie, dit-il enfin, ze ne te reconnais plus. Comment, voilà que tu invites du monde à dinerrr! Tu foules aux pieds nos bonnes mœurrrs italiennes! Dînerrr sez les autrrres, oui. Inviterrr les autres à dînerrr sez sol, zamais!

— Je ne pouvais faire autrement, reprit-elle. Nous sommes en France; l'abbé Clodion mérite quelques égards, je pense, et quand il nous présente un de ses amis...

— Sans doute, sans doute, mais ze ne sais pas réellement OLi tu as la tète. L'autrrre zourrr tu prrrends unprofesseurrr d'espagnol pour ta lille, dépense absolument inutile...

— M° Steinbach m'en a prié. C'est un liomme auquel il

s'intéresse, qui a besoin de gaiiner sa vie, et j'ai mille raisons de ménager Me Steinbach...

— Ze ne dis pas non, mais ze trouve drrrôle qu'il fasse l'aumône à nos dépens. Qu'il l'entrrretienne de ses deniers si cela lui plaît, ce professeurrr povre! Les dinerrrs par ci, les professeurrrs par là, ze mourrrrai surrr la paille!

— Notre fortune...

— Dis ta fortune, serrre amie, ta fortune! Moi, ze n'ai pas le sou. Ze vis pourrr ainsi dirrre par sarité, parce tu me nourris! Si z'avais le malheurrr de te perrrdrrre, ta fille bérrriterrrait de tout, et ze me retrouverrrais surrr le pavé comme un petit saint Zean.

— Aussi, ai-je pris mes précautions. J'ai souscrit une assu. rance de cinquante mille francs sur ma vie, qui te sera payée à ma mort, si je meurs la première.

— C'est vrrrai, femme serrrie! dit avec attendrissement Riccardi. C'est de l'orrr en barrrre que cette assurrrance, parce que, malheurrreusement, ze suis forrrt comme un Turrrc ! Z'aurai la douleurrr d'enterrrer tous ceux que z'aime ! Oh! ze le sais, z'aurai ce sagrin aflfrrreux! Ze mourrrrai à cent ans, veuf I

Et Riccardi porta une main à ses yeux pour y essuyer une larme.

— Voyons, mon ami, pourquoi t'affliger ainsi à l'avance? Dieu nous appelle à lui, quand il veut^ et nul ne peut prévoir ni connaître le jour de sa fin.

— Olî! ze sais bien ce que ze dis, z'aurai le désespoirrr de mourrrir le derrrnier! Et ze trrrouve que tu ne penses guèrrre à moi, quand tu te livres ainsi à tant de dépenses folles, au lieu de mettre de côté pour m'assurerrr surrr mes vieux zourrrs un tozzo di pane.

— Mon Dieu! reprit madame Piiccardi avec un peu d'impatience, je sais aussi ce que je fais, et j'ai mes raisons pour agir. C'est toi qui dépenses le plus ici. Depuis notre mariage, toi que j'avais connu si économe, si sobre, si prudent, tu as pris des habitudes fort coûteuses. Tous les malins, tu vas faire un tour de cheval au bois...

— C'est pourrr ma santé !

— Je le veux biea, mais il faut payer le cheval, et cela se loue fort cher. Tu ne fumes plus que des cigurres à cinquante centimes...

— Oui, ze suis pourrri de vices! répéta langoureusement lliccardi. C'est ta faute, tu m'as gâté.

Riccardi serra sa femme avec passion contre son cœur.

— Enfln, tu es devenu joueur! ajouta-t-elle en se dégageant d'un air boudeur de cette étremte vigoureuse qui la flattait plus qu'elle ne voulait le montrer.

— C'est vrai! Ah! ze suis un coquin!

Et lliccardi se promena d'un pas agité. Madame lliccardi craignit de l'avoir blessé.

— Je ne te reproche rien, dit-elle vivement. Je suis heureuse de te rendre la vie douce.

— Tu me brrrises le cœurrr. —Tais-toi! tu m'ôtes lecouraze. Z'avais un aveu à te fairrre ..

— Lequel?

— Ze voulais te demanderrr un serrrvice.

— Parle!

— Mais ze n'ose plus. Il faut payerrr à dinerrr aux amis de l'abbé, payerrr des professeurrrs d'espagnol à ta fille, et moi ze ne sais où donnerrr de la tête!

— Qu'y a t-il encore ?

Riccardi baissa le nez d'un air tragique?

— Tu as joué?

— Oui! 'i

— Et tu as perdu?

— Z'ai perrrdu surrr parrrolel

— Une grosse somme?

— Oui, très-grrrosse. Et si ze ne paye pas, ze suis déshonorrré!

— Mais enfin quelle somme dois-tu ? demanda madame Riccardi trés-inquiète.

— Deux mille francs!

Madame Riccardi respira. Elle avait craint que ce ne fût davantage. Néanmoins, comme cela arrivait assez souvent, et qu'elle tenait fort à l'argent, elle se fâcha, gronda vive-

ment son mûri, versa des torrents de larmes, déclara qu'elle était la plus malheureuse des créatures, etc., etc.

Ercoie, de son côté, ne ménagea point ses glandes lacrymales, jura, tempêta, passa de la dignité au sentiment, se jeta aux pieds de sa femme, implora son pardon, fit serment de ne plus recommencer et finalement empocha les deux mille trancs.

Aussitôt, déclarant qu'il allait s'acquitter, il sortit, prit une voiture et se fit conduire, bride abattue, chez un banquier italien de sa connaissance.

Il entra dans son cabinet comme une bombe, le visage rayonnant.

— Serrr ami, lui dit-il, c'est dans huit zours, n'est-ce pas, le tirage mensuel des obligations de la ville de Paris? Achetez-m'en encore trrroisl Z'ai l'idée que ze gagnerrraile grrros lot?

C'est, qu'en effet, Ercoie Piiccardi, en homme sensé qui a connu la misère et ne veut pas renouer ses relations avec elle, depuis son mariage n'avait qu'une idée fixe : s'assurer tout doucement une fortune indépendante et personnelle, à l'abri de tous les événements imprévus.

Il ne montait pas à cheval, — ce qui est dangereux : on peut tomber et se casser une jambe. — Il ne fumait que les cigares que lui offraient ses amis et connaissances au café, où il n'entrait qu'à condition qu'on l'y invitât formellement, et se gardait du jeu comme de la peste.

Avec l'argent du cheval, des cigares et du jeu, surpris à la tendresse de sa femme, il achetait des actions de chemins de fer et des obligations de la ville de Paris.

De plus, comme il avait son entretien assuré dans son ménage, il capitalisait les revenus et les employait à de nouveaux placements, de telle sorte qu'a l'heure où nous le retrouvons, il possédait, en dehors de l'assurance de cinquante mille francs sur la vie de sa femme, et, à l'insu de tous, un fonds toujours grossissant de cent mille francs, économisé sur ses prétendus plaisirs et ses vices supposés.

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