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LES TEMOINS

C'était le tour des témoins.

Nous nous contenterons d'analyser rapidement les principales dépositions, laissant de côté toutes celles qui ne présenteront pas un intérêt direct.

Beaucoup, comme celle des gendarmes qui procédèrent à l'arrestation, ne firent que reproduire les faits mentionnés dans l'acte d'accusation.

On entend le médecin chargé de Vautopsie.

Il décrit la nature de la blessure, qui se trouvait sur le côté, un peu en arrière, et qui a percé le cœur après avoir traversé le poumon. Il prouve que la victime, au moment où elle a été frappée, devait être tenue et repoussée en même temps par une main vigoureuse, ce qui, en faisant obliquer le corps, avait eu pour résultat de présenter le côté gauche aux coups du meurtrier.

Interrogé s'il y a eu lutte, il déclare que oui, mais lutte peu importante et, en tout cas, très-rapide.

— Ainsi, demande le président, la victime, suivant vous, no se serait pas doutée qu'elle allait être frappée?

— Nullement, monsieur le président. — Le visage du mort n'exprimait ni colère, ni terreur, mais simplement une sorte de stupeur, comme il arrive chez les personnes foudroyées. — D'ailleurs, Jlippolyte Piiccardi était un homme d'une force peu commune et qui aurait défendu chèrement sa vie.

— Alors il a été tué par surprise, comme un homme, par exemple, qui croirait causer avec un ami?

— C'est ma conviction.

— Cela explique aussi comment les vêtements de l'accusé, bien que couverts de sang, ne présentaient aucun désordre. — Vous entendez, Georges Delmont?

— Gela prouve tout autant que ce n'est pas moi qui l'ai frappé, — répond le prévenu.

Pierre Furet, jardinier, cinquante ans.

Il est au service de Georges Delmont depuis longtemps. Il n'a jamais eu qu'à se louer de lui et de sa générosité.

— Lui arrivait-il souvent de rentrer, à l'improviste, chez lui au milieu de la nuit?

— Jamais, ou presque jamais. Depuis trois ans que nous sommes à Sceaux, c'est peut-être la seconde fois.

— Il prévenait toujours de son retour?

— Oui, monsieur le président.

— Ce soir-là, devait-il rentrer?

— Non, monsieur le président. Madame me fit dire que je pouvais me coucher sans l'attendre, que monsieur resterait à Paris.

— Vous ne l'avez pas entendu rentrer ?

— .le n'ai rien entendu.

— Le chien de garde n'a pas aboyé? Vous en êtes bien stir?

— Absolument. J'ai le sommeil très-léger. Le moindre bruit me réveille.

— La grille n'avait-elle pas été huilée depuis peu ?

— Si. Il y avait huit jours environ. Elle grinçait un peu. Cela agaçait monsieur, qui me donna l'ordre de graisser les gonds.

— Messieurs les jurés voudront bien remarquer ce détail, qui indique une préméditation de loupue date.

Julie Coustou, trente ans, femme de chambre de Mme Delw.ont.

Elle a déshabillé sa maîtresse à onze heures, lui a fait la lecture pendant quelques instants, puis s'est retirée, en fermant soigneusement la fenêtre du salon.

— Quelle heure était-il ?

— Onze heures vingt ou onze heures et demie.

— Cette fenêtre pouvait-elle s'ouvrir ou se forcer facilement du dehors ?

— Non. Elle était garnie de contre-vents pleins et fortement assujettis par crainte des voleurs, la maison étant isolée.

— Elle n'a donc pu être ouverte que du dedans ?

— Evidemment.

— Hippolyte Riccardi venait-il souvent chez le prévenu ?

— Quelquefois, mais beaucoup plus rarement que son frère.

Charles-Emile Cornailleux, quarante ans, rentier.

Il a passé, à minuit moins un quart, ou minuit moins vingt, devant la maison de l'inculpé. 11 revenait d'une partie de campagne. Il est certain qu'à ce moment la fenêtre était fermée.

— Vous voyez, — ajoute le président, en s'adressant à Georges Delmont, — à l'heure même fixée par vous, comme étant celle de votre retour, la fenêtre était close. Cinq minutes après, on a constaté qu'elle était ouverte.

— Ce n'est pas moi qui l'ai ouverte, répond l'accusé avec énergie.

On introduit Vabbé Clodion.

G'esl un homme de taille moyenne, fort maigre. Yeux gris-clair tirant sur le vert, au regard dur et fuyant. Front dégarni et proéminent. Bouche lippue aux lèvres saillantes. Nez fort et recourbé. Menton rentrant. Teint bilieux. Les os des pommettes et des maxillaires se dessinent vigoureusement sous la peau sèche et tendue. Les joues sont creuses.

20 LA REVANCHE DE CLODIOxN

Il déclare être âgé de trente-cinq ans, bien qu'il en paraisse au moins quarante-cinq, et être attaché à la paroisse de...

— Dites ce que vous savez, monsieur l'abbé.

— Je ne sais rien, — répond-il d'une voix sèche et nette, — et je m'étonne qu'on m'ait appelé.

— Aussi, n'est-ce point sur les faits mêmes de la cause que nous désirons vous interroger, mais sur les précédents du prévenu.

— Mon caractère m'impose une grande discrétion, Monsieur le président.

— Le tribunal apprécie et respecte vos scrupules, mais il a le droit de rechercher la vérité auprès de tous ceux qui peuvent éclairer la justice. — Vous connaissez depuis longtemps la famille Delmont?

— Depuis plusieurs années je suis le directeur de Mme Delmont.

— Vous alliez souvent chez le prévenu ?

— Rarement. J'avais quelque raison de croire que mes visites lui déplaisaient, et ce n'est guère qu'au tribunal de la pénitence que je voyais Mme Delmont.

— Pourquoi le prévenu vous voyait-il avec antipathie?

— Ses opinions sont connues. La présence d'un prêtre chez lui ne pouvait lui être agréable.

— Cependant Mme Delmont accomplissait ses devoirs religieux ?

— Sans doute, monsieur le président.

— Cette divergence d'opinion, entre la femme et le mari, n'amenait-elle pas souvent des scènes pénibles, où la violence de caractère de l'accusé se révélait ?

— Je ne puis répondre à cette question, monsieur le président.

Georges Delmont qui avait écouté cet interrogatoire, d'abord avec une expression de mépris, se lève tout à coup.

— Rien de plus faux ! s"écrie-t-il. Jamais il n'y eut entre ma femme et moi do scènes violentes au sujet des questions religieuses. Nous n'avons pas la même croyance. C'est un

malheur dont j'ai souffert souvent. Il a pu y avoir quelques tiraillements, notamment au sujet de l'éducation de notre enfant, mais j'aime ma femme, et je crois qu'elle m'aime, malgré les préjugés qui voilent son esprit et troublent quelquefois son cœur. Le témoin doit le savoir mieux que personne, et je ne comprends pas qu'il ne proteste point contre une semblable calomnie 1

L'abbé Clodion répond froidement, en s'adressant aux jurés :

— Un prêtre doit tout voir, tout entendre et tout oublier.

— Cette réponse, si noble et si élevée, est votre condamnatioQ, Delmont, — ajoute le président.

Puis, se tournant vers le témoin :

— La justice a le droit, néanmoins, d'être éclairée sur certains points de fait, et c'est en son nom que je vous prie de raconter la scène à laquelle vous avez assisté, il y a six mois. 11 s'agit là d'un fait purement matériel, sur lequel vous devez la vérité entière.

— Il y a six mois, répond l'abbé Clodion de sa voixbrève, je me rendais près de Mme Delmont, légèrement indisposée, et qui m'avait fait mander, lorsqu'on arrivant au fond du jardin j'aperçus M. Delmont, dans un état d'exaspération effrayant, tenant à la gorge un individu que je ne connaissais point, et qui se débattait péniblement. Je m'élançai entre ces deux hommes et parvins, non sans peine, à arracher l'inconnu des mains de son adversaire. Il était déjà à moitié suffoqué.

— Le prévenu l'eût tué, si vous ne fussiez arrivé à temps ?

— C'est ma conviction.

— Et à quelle occasion cette tentative de meurtre ?

— Je ne saurais le dire. J'ai oublié les explications qui me furent données à ce moment.

— Georges Delmont, pourriez-vous expliquer cet acte de sauvagerie?

— Oui, monsieur le président. Ce jour-là j'ai, en effet, cédé à un mouvement de colère auquel aurait succombé tout honnête homme à ma place. Le mi érable dont il s'agit

avait, par sa dénoncialioii, envoyé aux potences de l'Autriche trois patriotes italiens, trois jeunes gens, trois frùres, qui furent pendus à Milan. Leur mère devint folle de désespoir. Ce coquin ij^norait que je susse son infâme trahison. Et quand il vint me trouver, se disant proscrit, sans doute pour m'espionner, me rappelant le sang dont il était couvert, j'ai eu un premier mouvement d'indignation...

— Et vous alliez commettre un assassinat. (Test tout ce que nous voulions savoir. Cela explique amplement comment vous avez frappé Riccardi pour un motif semblable.

— On peut céder à un mouvement de violence, sans être capable de l'odieux guet-à-pens dont on m'accuse. D'ailleurs rien n'a jamais été prouvé contre liippolyte l'iiccardi.

L'abbé Clodion demande l'autorisation de se retirer, si le tribunal n'a plus besoin de sa présence, — ce qui lui est accordé.

En ce moment, un mouvement de vive curiorité agite l'auditoire.

Le président vient de donner l'ordre d'introduire le témoin lliccardi, frère de la victime.

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