LE PROFESSEUR D'ESPAGNOL
On a appris, dans le chapitre précédent, que madame lliccardi avait donné, sur la recommandation de Me Steinbacli, un professeur d'espagnol à Georgelte.
On a deviné que ce professeur n'était autre que don lîamon Llorente.
La négociation entreprise par Me Sleinbacli ne présentait pas de grandes difllcultés. madame lliccardi, qui tenait par dessus tout à le ménager, quoique son secret instinct de femme lui eût révélé dès longtemps les véritables seiiliments qu'elle inspirait à l'avocat, n'eût osé lui refuser un service aussi smiple. D'ailleurs, le prix demandé pour les leçons par don llamon, présenté comme ramé et proscrit à la suite d'une des guerres civiles chroniques de l'Amérique du Sud, rassurait son avarice.
Quant à Georgelte , du moment où elle entrevoyait le moyen d'être utile, de soulager une misère, on était sûr de la trouver prête à dire oui ; et, connaissant à fond l'italien, que sa mère et son beau-père parlaient souvent entre eux, elle était hien aise de savoir l'espagnol, qui n'est guère qu'un dialecte italien, de môme que l'italien n'est qu'un dialecte français, tous trois lils plus ou moins ressemblants de leur mère latine qui s'est laissé conter lleurette par le Goth et le ^^'lsigoth, par le Franc et l'Arabe.
La difficulté résidait tout entière dans le sang-froid et l'empire sur soi-même que saurait conserver Georges en se retrouvant en face de ceux qui le croyaient mort et dont il allait affronter la présence.
Contre Marie, la femme adultère, la créature monstrueuse qui l'avait livré à l'échafaud, le sachant innocent ; — contre
Riccardi, l'ami lâche et traître, l'auteur probable du crime pour lequel il avait été condamné, — le mépris devait lui donner la force de jouer son rôle.
Cependant la vue de sa femme, — de cette femme jadis aimée ardemment, et qui lui rappelait sa jeunesse évanouie, ses premières illusions, ses grands rêves de bonheur à venir, — lui causa tout d'abord une sorte de faiblesse attendrie, de commotion intérieure, à laquelle il ne s'attendait pas. Il dut réagir violemment pour n'en rien laisser paraître. L'arrivée de Iliccardi, qui passa un instant dans le salon, sa familiarité bruyante et quelque peu grossière avec celte femme, le rappelèrent d'ailleurs bien vite au sentiment de la réalité présente.
La colère tua l'émotion, comme le mépris avait tué l'amour.
11 se sentit moins de haine, à la vérité, que d'indignation et d'horreur, mais il redevint juge devant des coupables.
Resté seul avec madame Riccardi et Me Steinbach, il causa donc assez naturellement, sans que sa voix tremblât, avec un accent espagnol très-marqué, qui achevait de le rendre absolument méconnaissable. D'autre part, sa femme, après lui avoir jeté ce regard indifférent et nonchalant qui lui était propre, ne parut pas s'inquiéter de lui, et s'occupa presque exclusivement de l'avocat.
On convint que don Piamon viendrait trois fois par semaine, une heure dans l'après midi, et après l'échange de quelques banalités, Georgette étant sortie avec sa gouvernante et pouvant tarder à rentrer, les deux hommes sei levèrent pour prendre congé.
Ils avaient quitté le salon, ils descendaient l'escaUer, lorsqu'ils se trouvèrent tout à coup en face de Georgette, qui avait abrégé sa promenade.
Georges reconnut sa fille, avant presque de l'avoir vue et malgré l'immense changement qui avait fait de l'enfant une femme. Un tremblement convulsif l'agita; il fut obligé de se cramponner à la rampe pour ne pas tomber.
Sa fille, c'était tout ce qui lui restait. Tout l'avait abandonné, trahi, frappé — sauf elle, son enfant! Il n'avait plus
de nom, plus de femme, plus d'avenir. Sa vie s'était; écroulée et l'avait écrasé sous les décombres. Son cœur, torturé dans chacune de ses fibres, s'était brisé ; il le croyait i}iort. Il se trompait.
En apercevant Georgette, en la devinant, il sentit remonter en lui un flot irrésistible de tendresse, un besoin terrible, insensé d'aimer. Il aurait voulu crier, la prendre dans ses bras, la serrer contre sa poitrine, la couvrir de baisers, en lui disant :
— C'est moi, ma fille! ma Georgette! Je €uis ton père ! Un brouillard flottait devant ses yeux, sa volonté faiblissait, sa raison s'égarait, il n'était plus maître de lui-même.
M" Steinbach comprit le danger, il eut peur, et se reprocha amèrement d'avoir cédé à l'insistance de Georges, d'avoir cru à ses promesses.
Cependant Georgette s'était approchée de l'avocat et Un tendait la main, le sourire aux lèvres, tout en observant cet homme pâle, ému, comme foudroyé, dont elle sentait le regard, sans voir les yeux dissimulés derrière le verre sombre des larges lunettes que Delmont portait par surcroît de précaution.
— Monsieur, dit-elle à demi-voix à l'avocat, est sans doute le professeur que vous m'aviez annoncé ? Je regrette de ne m'ètre pas trouvée là, mais j'ignorais que voi^s dussiez venir aujourd'hui.
En entendant la voix de Georgette, Delmont crut que toute sa vie passait de ses yeux à ses oreilles, et son trouble augmenta encore.
Me Steinbach entraîna vivement la jeune fille à quelque? pas, et lui dit bas, inventant la première explication venue pour se tirer d'embarras :
— Oui, mai> n'insistez pas, ne lui parlez pas... Il a perdu, il y a peu de temps, une fille qu'il a'iorait, de votre âge. qui vous ressemblait peut-être rpêrpe un peu. D'ailleurs, on voit partout la ressemblance de ceux ciii'pn airpe... et cela l'a troublé, ému.
— Pauvre père! murmura Georgette. Alors cela lui fera d'abord du mal de me voir; mais, ensuite, il s'y habituera.
et cela le consolera, croyez-moi. Il doit avoir beaucoup souffert : on le devine. Il a une belle tête, intelligente et douce.
— Oui, oui, mais retirez-vous. Gela vaut mieu? I Georgette serra encore une fois la main de l'avocat, et,
s'inclinant à peine, sans regarder, passa, rapide et légère, devant Georges Delmont, suivie de sa gouvernante, pour gravir l'escalier.
Aussitôt M« Steinbach saisit le bras de son ami, et l'entraîna malgré sa résistance. La voiture de l'avocat les attendait. Il y poussa Delmont, et se plaça à côté de lui.
— Voyons, dit-il enfin, du courage! Je savais bien que cette épreuve serait au-dessus de vos forces!
Mais Georges ne répondit rien, et, laissant tomber son front dans ses mains, il partit en sanglots qui soulevaient et brisaient sa poitrine.