‹ La revanche de ClodionChapitre 32 sur 64 · LE MAITRE ET L'ÉLÈVE · texte numérisé non relu

LE MAITRE ET L'ÉLÈVE

Quand la voiture s'arrêta à la porte de la maison occupée par Me Steinbach, la crise était finie. Georges avait repris son empire sur lui-même, ou, du moins, ne manifestait plus aucune agitation extérieure. Cependant il gardait le silence, et l'avocat ne jugea pas à propos de l'interrompre.

Tous deux montèrent dans le cabinet de travail où nous les avons vus déjà, lorsque Delmont se fit reconnaître à son ami.

— Eh bien, lui dit Steinbach, dès qu'il se fut assuré que personne ne pouvait les entendre, ce que j'avais prévu est arrivé. Vous m'avez fait commettre une imprudence que je ne me pardonnerai jamais.

— Gela n'arrivera plus, répondit Delmont. Une surprise des nerfs. Je ne m'attendais pas à la revoir en ce moment.

Sa vue, sa voix, m'onl rappelé trop de choses à la fois. Je n'ai pu résister... N'est-ce pas qu'elle est belle? C'est mon enfant, ma fille, le seul être, de ceux qui me tiennent de si près, que je puisse estmier, chérir, adorer! Ah! j'ai cru en devenir l'on! Mais c'est passé maintenant. Le coupa été porté. Je suis, je resterai maître de moi désormais.

— Comment! s'écria l'avocat, vous voulez recommencer, vous exposer de nouveau à une semblable épreuve, courir de nouveau le risque de vous faire reconnaître ou d'avouer tout bêtement qui vous êtes, dans un accès de passion paternelle! — Allons donc! Vous n'avez pas manqué de devenir fou, — vous l'êtes! — Je m'oppose absolument à ce que vous remettiez les pieds dans celte maison.

— C'est impossible! Vous croyez que j'aurai retrouvé (jeorgette pour la perdre encore une fois! Qu'après l'avoir vue, je pourrais vivre là, à côté d'elle, respirer le même air qu'elle, et ne plus la revoir! J'aimerais mieux la mort, cent fois la mort!

— Et vous y marchez grand train, je vous en préviens. Songez-vous à ce qui arriverait, si vous étiez reconnu? Il y a toujours une condamnation capitale suspendue sur votre tête. Vous n'avez pas plus qu'il y a sept ans, la possibilité de démontrer votre innocence, et alors môme que vous iriez étaler aux yeux des juges, du public, les faiblesses de votre femme, les hontes cachées de votre ménage...

— Oh! jamais!

— A la bonne heure ! car ce serait, sans vous sauver, rendre un triste service à votre fille, à cette pauvre (jeorgette, que de déshonorer sa mère! C'est là surtout ce qu'il faut éviter.

— Je l'éviterai. Je ne veu« que deux choses : veiller sur elle, la voir, l'aimer, la protéger, et découvrir le véritable meurtrier. Quand je le connaîtrai, alors, alors seulement, je déciderai ce que je dois faire.

— Parfait. Mais qu'on vous reconnaisse, encore une fois, et vos ennemis, le vrai ou les vrais coupables, n'ont qu'à dire un mot pour vous envoyer de nouveau à l'échafaud ou au bagne, pour vous réduire à l'impuissance complète.

La discussion dura longtemps entre les deux hommes, mais la résolution de Delmont était absolue, inébranlable, et le vieil avocat, ne pouvant s'opposer matériellement aux volontés de son ami, dut enfin céder de guerre lasse.

Georges se représenta donc, au jour et à l'heure dite, chez madame Riccardi, et fut mis en présence de sa fille, près de laquelle il passa une heure, l'heure la plus délicieuse et aussi la plus poignante qu'il eut encore connue.

Cette fois, il resta maître de lui ; il put étoulTer les battements de son cœur, arrêter le tremblement de sa voix et de ses mains, jouer son rôle d'humble professeur sans rien laisser paraître des sentiments qui le bouleversaient intérieurement.

Madame Riccardi nassistait pas à cette leçon donnée en présence seulement de la vieille gouvernante de Georgette, qui faisait de la broderie à quelque distance, près de la fenêtre.

Pendant plusieurs semaines, les leçons furent régulières et sans incident particulier.

Georgette, soit par sympathie pour les douleurs de ce père qu'on lui avait dépeint pleurant sa fille morte, soit par un secret instinct, accueillait don Ramou avec une grâce caressante et respectueuse tout à la l'ois qui ne laissait entre l'élève et le protesseur que la distance naturelle de l'âge, et une sorte d'intimité, oii tous les deux s'avançaient d'un pas égal, les rapprochait chaque jour davantage.

Souvent la leçon se passait eu longues et douces conversations, d'autant plus faciles que la vieille gouvernante, rassurée par les cheveux blancs et l'air de suprême distinction de don Ramon, se relâchait progressivement de sa surveillance. Elle allait et venait, laissanit parfois Georgette et Delmont en tète-à-tête pendant de longues minutes. En pareil cas, la porte de la pièce restait entr'ouverte. Bans les premiers temps, elle reparaissait à chaque instant, puis elle s'accoutuma petit à petit à regarder la leçon comme une heure de récréation et de répit pour elle-même. Elle la mettait à profil pour se livrer, sans être vue, à sa passion favorite, — la lecture de quelque roman, dont elle avait toujours un volume caché dans l'ample poche de sa jupe, — prête à

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se montrer si madame Riccanli, on quelqu'autre personne, avait l'idée d'entrer, ce qui n'arrivait pre.-que jamais

Georires racontait ses voyasres et ses aventures en Amérique, puis la conversation sï'rarajt, à propos d'iipc phrase du livre espajïnol que Georiiette lisait et traduisait ^ hapte voix, sur les questions littéraires, historiques, morales, philosophiques même.

Un jour que Georpes, s'oubliant, s'était laissé a|lé à exprimer certaines idées peu en rapport avec les préjugés inculqués ordinairement aux jeunes filles, il s'arrêta tout à coup, surpris lui-même de ce qu'il venait de dire, inquiet de l'imprudence commise.

Le regard attentif et le sourire de Cxeorcjette l'avaient encouragé; il s'était cru pour une minute chez lui, prés de sa fille, lui donnant la leçon d'un père, non celle d'un professeur au cachet.

— Oh! pardon, madenioiselle, dit-il en s'interrompant vivement, ces idées doivent vous paraître étranges...

— Ce sont les miennes, répondit Georpette qui le regardait d'une façon singulière depuis quelques instants.

— Les vôtres? répéta Delmont. Ce ne sont pas celles de madame votre mère, qui est fort religieuse... je crois.

— C'étaient celles de mon père.

Georges tressaillit.

— De votre père, dit-il d'une voix un peu tremblante. Je croyais que vous étiez encore fort jeune lorsque vous l'ayez perdu et qu'il n'avai^ pas eu le temps...

— De m'élever dans ses idées, de faire de moi la femme qu'il rêvait? (l'est vrai, reprit-elle naélancoliquement ; mais j'ai fait ce qu'il eût fait pour moi, s'il eût vécu, .le me suis instruite de ces idées qui étajent siennes, et qu'on maudissait autour de moi.

— Ah ! vous avez fai^ pela! s'écrja Georges ému.

— Oui, par amour pour lui. Je savais qu'il était répiiblicain, libre-penseur. J'ai voulu savoir ce que signifiaient ces mots. J'ai cherché, j'ai lu, et je suis aujourd'hui de cœur et d'esprit, ce qu'il rêvait sans doute que je fusse, et s'il revej\.?L\^j ^e pourrais lui dire; i?ère, regarde, vo[lù ta j^ieofg^^tt^I

Delmont se leva brusquement. L'émotion le serrait à la gorgg. Il craignait de se jeter daus les bras de sa fille.

Il se dirigea du côté de la fenêtre pour cacher son agitation et l'altération de ses traits, et colla son front brûlant contre la vitre froide.

Greorgelte le suivait des yeux, immobile et un peu pâle.

Au bout d'une minute, Georges, plus calme, revint auprès d'elle.

— Excusez-moi. mademoiselle, lui dit il enfin d'une voix encore pleine de trouble, j'ai eu un étourdissement.

— Je vous ai fait de la peine, sans doute, reprit elle doucement, en vous rappelant la fille que vous avez perdue. Vous pleurez votre enfant, je pleure mon père. Cela doit nous ùnjr.

Elle lui tendit les deux mains avec un geste rempli de grcîce et de franchise.

Delmont serra ces main.^ fines et blanches dans les siennes.

— Gomme elles sont froides et comme il tremble! pensa Georgette.

Cf aU'ON PEUT yOÎR DANS UNE VITRE

Pendant quelques jours, à la suite de cette scène, le maître et l'élève se montrèrent, cependant, un peu plus réservés. Delmont redoutait de nouvelles émotions, de nouvelles secousses. Il sentait sa faiblesse. Il crag:iait qu'un cri, un mot irréparable, ne lui échappât.

Quant à Georgette, pensive, elle le regardait parfois d'une façon qui l'embarrassait, sans qu'il sîit pourquoi.

Néanmoins, l'intimité s'accentuait, l'accord entre eux deux se faisait plus profond.

A mille petits riens, cela se sentait et se manifestait.

Il l'avait d'abord appelée mademoiselle, puis, quelquefois, mademoiselle Georgelle; puis, une fois, sans y penser, Georgette tout court.

La jeune fille n'avait point paru s'en apercevoir. Seulement, au moment de se quitter, ce jour-là, ce fut à son tour, à lui, de trouver que la main de son élève était un peu froide et tremblait lépôremeut

H lui sembla aussi que la pression avait été plus vive.

Pourquoi? il ?e trompait, il devait se tromper! Il n'y avait pas de raison à cela. D'ailleurs, il avait remarqué que la jeune fille était fort nerveuse, souvent agitée, malgré son air de fruidcur toute superficielle

Une autre fois, il crut apercevoir des traces de larmes sous ses paupières rougies, ou des marques d'insomnie. Elle avait pourtant le regard plus éclatant que d'habitude, et comme une expression plus marquée d'énergie, ou même de révolte empreinte sur ses jolis traits, t la fois si doux et si fiers.

Il lui demanda si elle soufï'rait.

— Non, répondit-elle. J'ai fait un mauvais rêve... J'ai rêvé qu'on voulait me marier, dit-elle, en aflectant de rire.

— Vous marier, reprit Delmont pâlissant.

— Oui... Comme cela vous émeut!

Delmont essaya de se remettre.

— C'est, dit-il, avec embarras, qu'on ne peut vous connaître, sans... s'intéresser à vous... et que du mariage dépend le bonheur ou le malheur de la vie entière pour une femme.

— Oh! pour un homme aussi, répliqua Georgette sans le regarder, mais d'un accent étrange.

— Pour tous les deux, en effet, répondit Delmont avec un sourire amer,

— Et justement, dans mon rêve, on voulait me marier à quelqu'un que je n'aimais pas, que j'exécrais!

Delmont était en proie à une violente émotion. C'c'tait cela qu'il craignait, qu'il prévoyait : un mariage qui fit le malheur de sa fille, là, devant lui, malgré lui! Comment s'y oppnsMr! Comment empocher cet al)us d'antoriti' maternell'', sauvegarder Taveuir de Georgette ?

— Mais ce n'était qu'un rêve, n'est-ce pas! ajouta-t-il d'une voix sourde où tremblaient la colère et la terreur.

— Oh ! oui, dit elle en le regardant fixement. Quelques jours plus tard, à propos du mot espagnol prensa,

qui veut dire imprimerie et presse, et que le hasard de la leçon amenait sous ses yeux, elle lui demanda tout à coup s'il avait connu des journalistes.

— Sans doute, répondit Greorges, j'en ai connu beaucoup.

— Hier, continua-t-elle, j'ai aperçu sur la table du salon un numéro d'un journal que je ne lis jamais, le***. J'y ai jeté les yeux par hasard, et j'ai parcouru un article d'une extrême violence coQtre nos idées et nos croyances. Il était signé : Jules Florestan. Est-ce que vous le connaissez ?

— Jules Florestan? Oui, oui, je le connais, je l'ai connu... de nom... Voilà dix ans qu'il est dans le journalisme.

— Son journal va donc en Amérique ?

— Oui, évidemmeut, s'empressa de répondre Delmont. C'est là que je le lisais, par curiosité, pour voir jusqu'oii peuvent aller l'audace et la bile d'un petit ambitieux sans cœur et sans convictions qui insulte à tant la ligne et calomnie à forfait.

— Quel homme est-ce ?

— Un misérable.

— Il a commis de mauvaises actions, des actes malhonnêtes?

— Oui, et pis que cela! Mais ce n'est qu'un bruit.

— Ah! Et cela est généralement connu?

— Dans son monde, dans le monde du boulevard, certainement. Mais en quoi cela peut-il vous intéresser?

— Oh ! pour rien... parce que son nom est très-répandu. Puis, c'est un ami de M. l'abbé Glodion.

— Cela ne m'étonne pas ! laissa échapper Georges. ^

— Vous connaissez aussi l'abbé?

— Mon ami, Me Stelnbach, le connaît, répondit Delmont avec un embarras visible.

Le surlendemain, Georges Delmont arriva avant le moment convenu pour la leçon. C'était son habitude chaque lois, mais ce jour-là, emporté par le désir de revoir plus tôt

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GenrafcUo, profondément infiuiel à !f} s^itp de leiirs deux dernières conversfjtipiis, aya(]t jjnpris, en s'inforniant avec précaution, qup Jules Flpre^tui] venait depuis peu chez M. et madame Riccardi, bouleversé à l'idée qu'il pouvait être question d'un marlase entre sa fille et ce coquin, il se \\ov^r vait juste on avance d'une heure.

En s'en apercevant, il n'osa se présenter sitôt, et se promena dans la rue, ne pouvant, non pl^is, se décider à s'éloigner de pette maison où vivait tout ce qu'il airpait au ^onde.

Au bout de quelques instants, il distingua, à rextrérajté de la rue, la silhouette d'un prêtre. Il faisait grand vent, \\ avait plu beaucoup le matin. Ce prêtre avait mis, par-dessqs sa soutane, une douillette qui le grossissait et, dissimulait ga maigreur et ses formes osseuses.

Il ne reconnut donc l'abbé Glodion qu'en se trouvant facp à face avec lui.

Il se recula vivement pour le laisser passer, et le vit entrer chez madame Riccardi.

— Voila l'un de ceux qui ont tenu ma vie et mon honneur entre leurs mains, et qui ont broyé le tout! pensa-t-il. Comment l'attemdre? Comment lire dans ce cœur de prêtre? Comment desserrer ces lèvres qui pourraient dire la vérité? Depuis un mois, je cherche, j'observe, et je ne trouve rien, je ne vois rien !

bin effet, Del mont n'avait pas tardé à se convaincre que du côté d'Ercole Riccardi, il perdait son temps sans résultat. Soit calcul, soit tempérament, la vie de cet Italien était si régulière, si transparente, bornée à un si petit nomb'"e de relations absolument banales, que le plus habile policier de la terre aurait renoncé à en rien tirer. Il n'avait pas de maîtresse, il ne buvait que de l'eau : comment lui surprendre ur| secret quelconque? Encore^ s'il avait eu les vices dont il faisait montré devant sa femme, on sait dans quel but! Mais, non. Il était sage, rangé, sobre, et ne prêtait je flanc d'aucun côté, ainsi que Delmont l'avait bien vile constaté, avec un vérilable désespoir.

Il continua sa promenade, absorbé dans ses réflexions, cherchant le fil sauveur, ce fil d'Ariane qui pouvait le cotj-

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duire à travers le labyrinthe où il se perdait, sans découvrir une issue.

Tout à coup une seconde personne attira son attention, et le cloua sur place.

Une jeune femme remarquable par sa chevelure aux reflets fauves et sa figure d'une beauté étrange, — Francine en un mot, — débouchait dans la rue, et se dirigeait vers la maison de Creorgette.

Elle avait un paquet à la main, et rapportait, sans doute, quelque ouvrage pressé à mademoiselle Delmont; car elle marchait d'un pas précipité.

Dehnont la suivit des yeux d'un air stupélait.

— C'est inouï! se dit-il, voilà un visage qui w m'est pas inconnu, bien que les années aient dû le modifier prolondément. Oii ai-je vu ces yeux clairs, ces cheveux d'or rouge?

Et il se perdit dans les souvenirs du passé, cherchant à y retrouver une image à demi- effacée.

L'heure qui sonnait le ramena brusquement au présent. Il oublia tout. Il allait voir (jeorgelte, entendre sa voix, tenir sa main dans ses mains.

Il fallait traverser un petit jardinet pour arriver à la porte de la maison. Cette porte vitrée, ouvrant sur un perron de trois marches, conduisait dans un large corridor, au bout duquel commençait l'escalier.

Un des battants était resté entr'ouvert. Le soleil, perçant les nuages qui l'avaient caché jusque-là, envoyait de vifs rayons. Tout en marchant, Delmont regardait la large vitre de ce battant de porte, qui formait glace et reflétait, par un caprice de réfraction, un pan de mur du corridor. Sur ce pan de mur, il reconnut la douillette de l'abbé Clodion accrochée à une patère.

Tout à coup, une autre image plus confuse s'y reproduisit : celle d'une femme. Elle s'arrêta. Il parut à Delmont qu'elle écrivait, debout, sur un morceau de papier blanc. Puis, il vit distinctement une main toucher à la douillette du prêtre, y disparaître et en ressortir.

Delmont s'était arrêté, frappé d'une curiosité dont il ne se jrendait pas compte.

Le battant de la porte roula sur ses gonds. L'image reflétée disparut et il vit Francine qui sortait du corridor, et s'avançait vers lui pour regagner la rue.

Il attendit qu'elle fût partie et hors de vue, pour s'élancer à son tour dans le corridor.

Il ne s'était pas trompé. Le pardessus de l'abbé était là, pendu à la patère, comme le lui avait montré la vitre. Même on voyait l'entrebâillement d'une poche de côté.

Sans hésiter, sans réfléchir, obéissant à une sorte d'instinct, il plongea les doigts dans la poche, et en tira un bout de papier froissé, plié en quatre, où il lut ces deux mots, écrits au crayon, d'une écriture lourde et tremblée, parla main inexpérimentée d'une ouvrière :

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