‹ La revanche de ClodionChapitre 33 sur 64 · L'ALBUM · texte numérisé non relu

L'ALBUM

— Ce soir ! répéta Delmont.

Il replia soigneusement le papier, et le remit à la place où il l'avait pris.

— Ce soir, reprit-il encore. Qu'est-ce que cela veut dire ?. , . Que ce soit cette jeune femme qui ait écrit ce papier, et l'ait mis là, cela n'est pas douteux. Que peut-il y avoir de commun entre elle et ce prêtre, dont on cite partout l'austérité de mœurs? Est-ce un rendez- vous qu'elle lui donne? Est-ce pour elle-même? Est-ce pour une autre personne? Le rendez-vous est-il chez l'abbé? Est-il au dehors ?

Le cœur de Delmont battait avec force.

-C'était bien peu de chose que ces deux mots écrits par cette femme, mais c'était enfin quelque chose. — Y avait-

il donc un mystère dans la vie de l'abbé ? — Alors il le découvrirait, et ce mystère découvert lui donnerait prise sur le prêtre. C'était peut-être le premier mot de l'énigme où avait sombré sa vie, où il se débattait encore, sans pouvoir la résoudre.

Tout en réfléchissant ainsi, il était parvenu au premier étape. Làj le domestique lui avait ouvert, et l'introduisait dans la pièce où il donnait habituellement sa leçon à Geor-. gette.

(jeorgette n'y était pas.

Il s'assit pour l'attendre, près d'une petite table, et il aperçut un album de photographies. — En y jetant les yeux, il tressaillit. Cet album était ouvert, et il voyait sa photographie à lui jeune homme, et, en face, celle de Georgette, jeune fille, lui souriant.

Il se pencha pour la regarder de plus près.

Oui, c'était bien elle, avec ses grands yeux pensifs, son front fier, sa bouche mignonne.

Il tira doucement la photographie pour la sentir dans ses mains, l'approcher de son visage, la couvrir d'un long baiser recueilli et passionné, religieux.

En ce moment, il entendit le bruit d'une porte.

Craignant d'être surpris, sentant qu'il n'avait pas le temps de remettre la photographie à sa place, son premier mouvement instinctif, plus rapide que la pensée, fut de cacher le portrait de Georgette. et il le glissa dans la poche de côté de son paletot, sans réfléchir que l'album ouvert révélait; par son cadre béant, le larcin qu'il venait de commettre.

En même temps, il se retournait fort troublé.

Georgette était debout derrière lui.

— Pardonnez-moi, don Ramon, lui dit-elle d'une voix encore plus douce qu'à l'habitude, je vous ai fait attendre. C'est la faute de Francine, qui rapportait un vêtement à ma gouvernante. J'ai voulu qu'elle l'essayât devant moi. J'accours, pendant qu'elle se rhabille, de peur d'abuser de votre patience.

Delmont., tout heureux de voir qu'elle ne s'occupait point de l'album, saisit la balle au bond, d'autant plus que le nom

prononcé par Georgette le ramenait à sa premiùre préoccupation, et venait, tout à coup, d'éclairer ses souvenirs.

— Francine ! répéta-t-il, n'est-ce pas cette jeune personne, aux cheveux roux, qui sort d'ici ?

— Oui. Vous la connaissez ?

— Non, non ! se hâta-t-il d'ajouter. C'est sa chevelqre qui m'a frappé. Je l'ai rencontrée qui partait, comme j'arrivais.

— C'est une orpheline, et qui m'intéresse à cause de cela. Elle m'a été recommandée, elle est pauvre, et je la fais travailler le plus possible.

— Recommandée... par M. l'abbé Clodion, sans doute?

— Oh ! non. Il ne la connaît même pas, et elle ne le connaît pas davantage C'est une dame, que je vois quelquefois, qui m'en a parlé.

Del mont fit un brusque mouvement de surprise.

— Ah ! ils ne se connaissent pas I répéta-t-il presque machinalement.

— Pourtant, j'ai bien vu et bien lu! se disait-il, en même temps, à lui-même. 11 y a là quelque mystère que je dois éclaircir.

— Vous regardiez la photographie de mon père, reprit Georgette.

— Elle va voir que j'ai pris la sienne, pensa-t-il avec effroi, et il voulut vivement refermer l'album ; mais Georgette y avait posé sa main, et leurs doigts se rencontrèrent sans que la jeune fille la retirât.

— Ah! c'est le portrait de... de monsieur votre père! balbutia Delmont

— Oui. On dit que je lui ressemble un peu. Georges n'osa pas lever les yeux sur elle.

— Il était fort jeune, dit-il seulement pour dire quelque chose.

— Il aurait à peu près aujourd'hui votre âge.

— Mon âge ! Je suis un vieillard. Regardez donc mes cheveux.

— Cela ne prouve rien. On raconte que Marie-Antoinette a blanchi en une nuit. Ce qu'a pu faire la douleur de l'orgueil trompé et de la vengeance déçue, d'autres douleurs...

Elle s'arrêta, à la vue de sa gouvernante qui entrait, et ferma d'elle-même l'album, avant que cette dernière eût le temps d'y jeter les yeux.

Del mont respira.

— Elle n'a pas vu que son portrait manquait, pensa-t-il. La leçon finie, le malheureux père eut presque hâte de

partir, pour la première fois depuis qu'il avait pris son rôle de professeur.

Il emportait avec lui du bonheur de quoi remplir toutes les heures oîi il était loin d'elle : il avait la photographie de Georgette !

Si l'on s'apercevait de la disparition, si on lui en parlait, à son retour, le surlendemain, il nierait, il dirait qu'il ne l'avait point vue, qu'elle n'y était pas, il la garderait, personne ne pourrait la lui reprendre 1

Il descendit l'escalier, il gagna la porte de la rue, précipitamment, comme un voleur qui s'enfuit.

Si on allait constater le larcin, le rappeler !...

Une fois dans la rue, il courut jusqu'à la petite chambre qu'il occupait auprès de Passy. 11 s'y renferma à double tour, il tira la photographie, il la contempla.

En la retournant, il aperçut au dos un mot écrit à la main : — Georgette.

C'était bien son écriture, le nom de sa fille tracé par sa fille elle-même. Il y porta ses lèvres. Une sensation de joie envahit tout son être. Il ne se demanda pas pourquoi elle avait signé un portrait qu'elle comptait garder. C'était du bonheur pour lui. voilà tout, un bonheur qu'il n'eût pas osé espérer deux heures plus tôt.

Tout son courage lui revint.

— Il faut la reconquérir, la reconquérir à tout prix! s'écria-t-il.

Alors, par une transition naturelle, sa pensée se reporta à la scène vue dans la vitre, au papier trouvé, au rendez- vous mystérieux, inexplicable pour lui, que ce papier contenait évidemment.

« Ce soir ! »

Mais dans quel but Francine avait-elle laissé ou fait croire à Georgelte qu'elle ne connaissait pas l'abbé?

— Il y avait donc une raison à cela?

— Laquelle? Est-ce qu'un danger inconnu menaçait sa tille de ce côté ?

— « Ce soir ! »

— Eh bien, j'y serai, moi aussi !

Et il sortit, se dirigeant vers le carrefour de l'Observatoire, en ménageant sa marche pour arriver à la nuit tombante.

— Ou c'est elle qui viendra, — et je la reconnaîtrai bien, — ou c'est lui qui sortira, et alors, je le suivrai, se disait-il.

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