‹ La revanche de ClodionChapitre 34 sur 64 · LES JEUDIS DE MADAME RICCARDI · texte numérisé non relu

LES JEUDIS DE MADAME RICCARDI

Au jour dit, l'abbé était arrivé accompagné de Jules Fiorestan qu'il avait présenté à monsieur et à madame Riccardi.

Georgette^ prévenue qu'il y aurait du monde à dîner, sans savoir qui, ne descendit au salon que quelques minutes avant l'instant de se nrettre à table. Celte infraction aux habitudes de sa famille, lui paraissait singulière. Elle avait fait un peu de toilette, sur la recommandation de sa mère, pour une circonstance si extraordinaire.

Quand elle aperçut Fiorestan, qu'elle ne connaissait point, quand elle entendit prononcer son nom, qu'elle connaissait comme on connaît, dans Paris, les noms de centaines de gens, écrivains ou artistes, qu'on n'a jamais vus et qu'on ne verra probablement jamais, elle eut un rapide soupçon de la vérité et se tint sur ses gardes.

lîllle se rappela que sa raére, peu de jours auparavant, avait fait de vagues allusions à des idées de mariage. Elle

remarqua que celte dernière était fort avenante avec le nouveau-venu, contrairement à toutes ses habitudes, les femmes d'Italie ne sortant guère de leur nonchalance impolie à l'égard des personnes indifférentes, et se dit qu'il devait y avoir, à cette véritable révolution de mœurs intérieures, un motif positif, grave.

Le dîner fut ennuyeux et froid, plein de contrainte.

Madame Riccardi n'était pas plus femme du monde en réalité, qu'épouse et mère, manquait de conversation, n'ayant jamais su s'approprier les façons alfables et l'esprit superficiel, mais charmant, de la Parisienne qui reçoit chez elle.

L'abbé, de son côté, était un triste convive, mangeait peu, buvait encore moins, ne parlait guère, ne sachant que prêcher, se croyant toujours en chaire ou au confessionnal. Il n'était pas de ces prêtres grassouillets, fleuris, souriants, qui se déboutonnent à table, et séduisent, par leurs douces manières et leur joli caquetage les demoiselles élevées au couvent. 11 ne quittait jamais sa morgue, et son visage dur restait rogue.

Félin, certes, il n'avait de la race que les griffes, et ne savait point faire patte de velours.

Florestan écrasé, tremblant, démoralisé, depuis qu'il se sentait entre les doigts de fer de l'abbé, à sa discrétion, ne pouvait dissimuler entièrement son embarras, augmenté encore après un premier coup d'œil sur G-eorgette. Cette jeune fille, au regard vif et sincère, au visage si gracieux et si fier, aux façons si distinguées, qui répandaient autour d'elle comme un parfum d'honnêteté et imposait le respect, achevait de le troubler. Habitué aux filles d© théâtre et de trottoir, il ne savait trop comment se tenir avec elle, et ressentait, pour lui parler, la gêne qu'il eût sentie vis-à-vis d'une étrangère dont il n'aurait pas connu la langue et qui n'aurait pas connu la sienne.

Il la trouvait jolie, à coup sûr, mais il comprenait bien au fond qu'elle n'était pas faite pour lui.

Cependant, à la fin du repas, à force de boire, il reconquit un peu d'audace. Le cynisme lui remonta au cerveau, en même temps que les fumées du vin. Il la regarda, lui parla,

voulut lui adresser quelques compliments, faire le beau, montrer de l'esprit, prouver qu'il n'était pas le premier venu.

En un mot, il retrouva son toupet.

QuuiU à G('ori:elte, qui gardait le silence, elle l'écouta froidement, répondit par quelques monosyllabes et ne laissa lire sur son visage aucune impression, ne souriant pas à ses bons mots, n'ayant pas même l'air de comprendre les compliments les plus vulgaires et les galanteries les plus banales.

— C'est une bête ! pensa Florestan en voyant qu'il ne faisait pas ses frais. J'aime autant ça ! Je le préfère même beaucoup !

Et il se rabattit sur M. Riccardi.

Celui-là, par exemple, parlait haut et fort et mangeait ferme. — Puisqu'on faisait la dépense, autant qu'il en profitât ! — Et avec cette élasticité d'estomac propre aux Italiens et aux Arabes, qui peuvent vivre de l'air du temps ou engloutir des quantités formidables d'aliments, suivant l'occasion, — quand cela ne coûte rien, — il engloutissait et pérorait.

Jules Florestan lui donna la réplique, et cela finit par sauver la situation.

Après le repas, la surprise de Georgette augmenta encore, lorsqu'elle vit arriver quelques personnes dans le salon, des dames pieuses du voisinage, de vieux messieurs qui faisaient parfois une visite le jour, mais qu'on n'avait jamais reçus le soir, par cette bonne raison que lés Piiccardi s'étaient bien gardés d'adopter l'babitude parisienne des réceptions.

Elle remarqua, du reste, qu'il n'y avait aucune jeune fille en debors d'elle, et que tous les hommes arboraient, au moins, une bonne vingtaine d'années de plus que M. Jules Florestan.

Cela acheva de la fixer sur les intentions de sa mère.

Vers huit heures, Ercole Piiccardi, qui n'aimait pas à veiller, ce qui fatigue et use la santé, alla se coucher.

A neuf heures, on prit le thé.

A dix heures, tout le monde était parti.

— Comment trouves-tu M. Florestan ? demanda madame

Riccardi, lorsqu'elles furent seules, à Georgette qui s'apprêtait à se retirer dans sa chambre.

— Je n'ai pas fait attention à lui, répliqua tranquillement Georgette. Est-ce qu'il a quelque chose de remarquable ?

— C'est un des hommes les plus distingués de Paris, répondit madame Riccardi. Il a un très grand talent, une position influente. Rédacteur en chef du... 1 11 gagne beaucoup d'argent. C'est une personne tout à fait en vue. Il est plein d'esprit, d'ailleurs.

— C'est possible. Je ne m'en suis pas aperçue.

— Nous aurons, je l'espère, le plaisir de le voir assez souvent, car j'ai pris la résolution de recevoir, désormais, tous les jeudis.

Georgette regarda sa mère.

— Le jeudi? répéta-t-elle.

— Oui, sans doute. A ton âge, il faut fréquenter un peu le monde. Une jeune fille de dix-sept ans ne doit pas rester ainsi renfermée, isolée, et je compte que M. Florestan sera de nos hôtes les plus assidus et les plus agréables.

— C'est un ami de M. l'abbé Clodion, n'est-ce pas?

— M. l'abbé l'estime beaucoup.

— Le jeudi 1 se disait Georgette en regagnant sa chambre. — Pourquoi le jeudi? Est ce pour entraver mes visites à Me Steinbach, et empêcher Olivier de venir aux réceptions de ma mère ?

On se rappelle, en effet, que le jeudi était le jour où Georgette avait l'habitude de passer la journée et la soirée chez l'avocat, qui réunissait une fois par semaine quelques intimes.

ou OLIVIER VEUT S'ASSURER DE CE aU'IL PRÉVOIT

Lorsque M^ Steinbach apprit que madame Riccardi s'était décidée à recevoir toutes les semaines, et qu'elle avait choisi

le jeudi, il craignit, comme Georgelte l'avait craint d'abord, qu'il y eût là une arrière-pensée de rupture avec lui, ou, tout au moins, le dessein de mettre une première entrave aux relations do mademoiselle Delmont avec la famille du plus lidèle ami de son père.

Pourquoi cette brusque résolution?

C'est ce qu'il ne devinait pas. Madame liiccardi lui faisait toujours aussi bon visage, et il ignorait naturellement la conversation qu'elle avait eue avec l'abbé. Il ne savait pas que l'abbé, qui connaissait toutes ses démarciies, toutes ses recherches pour découvrir la vérité sur le crime de Sceaux, l'avait dénoncé à la veuve de Georges, qu'il avait prévenu cette dernière de la visite accomplie à l'ancienne maison de campagne, de l'enquête que Georgelte y avait faite en compagnie de l'avocat et d'Olivier.

Olivier, qui n'avait plus eu l'occasion de causer en lête-àtèle avec la jeune fille, ne fil aucune observation à ce sujet.

Il lui demanda seulement, de l'air le plus naturel, qui sa mère recevait le jeudi.

Georgelte lui nomma quelques personnes, en taisant le nom de Jules Florestan, et il ne fut plus question de ce petit événement entre les deux jeunes gens, pendant les quinze jours qui suivirent, bien qu'ils se vissent plusieurs fois.

Le deuxième jeudi, cependant, après le diner que nous avons rapporté, au moment où l'on servait le thé, c'esl-àdire vers les neuf heures, le domestique ouvrit la porte, et annonça tout à coup M. Olivier Stembach.

La surprise de Georgelte fut extrême, et la contrariété de madame Pùccardi non moins grande, car elle n'aimait pas mieux le fils que le père.

Néanmoins, faisant effort sur elle-même, elle accueillit le jeune homme avec un aimable sourire.

— Nous n'espérions pas vous voir ce soir, lui dit-elle.

— En eflet, c'est jour de réception chez mon père aussi, répondit-il gaiement; mais comme j'ai presque deux familles, j'ai pensé qu'il serait injuste de tout donner à l'une, rien à l'autre. Pour ce soir, M« Steinbach recevra ses amis et les miens... sans moi.

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Olivier alla saluer Riccardi, qui se préparait à gagner son lit, suivant l'habitude; puis vint tendre la main à Georgctte, qui aidait sa mère à servir le thé, et le regardait avec une certaine inquiétude.

Tout en répondant a madame Riccardi, tout en saluant Ercole, il avait parcouru des yeux l'assemblée et ses regards s'étaient fixés sur Jules Florestan, le seul homme relativement jeune qui se trouvât là. — Ce jeu muet, cette enquête rapide, mais positive, n'avaient pas échappé à mademoiselle Delmont.

Elle entrevit immédiatement les soupçons d'Olivier, les partageant elle-même, sur le compte du journaliste d'ordre moral, et redouta les complications ou les dangers qui pourraient naître, pour celui qu'elle aimait, de sa colère en face d'un rival appuyé par madame Riccardi.

Après avoir offert une tasse de thé à Olivier, en plongeant ses yeux dans les yeux du jeune homme pour y lire sa pensée, elle alla s'asseûir un peu à l'écart, près d'un siège inoccupé.

Olivier, ayant vidé sa tasse a la hâte, vint s'asseoir près d'elle, et tous deux causèrent à voix basse.

— Pourquoi avez-vous quitté votre père, pour venir ce soir ? lui demanda Georgette.

— Pour le voir, répondit Olivier.

— Pour cela seulement?

— Est-ce que cela ne suffît pas?

— Tu-n'es pas sincère. Tu m'as vue, dans la journée, chez toi.

— Et puis, continua Olivier, pour voir le monde qui se trouve ici.

— A la bonne heure i ht Georgette. Voila la vraie raison.

— Il puraii que ce sera un salon politique, ajouta-t-ii avec un peu d'ironie.

— Que veux-tu dire?

— J'aperçois là, debout, devant la cheminée, un journaUste fort connu, et dont la présence seule est pleine de signification .

— Monsieur Jules Florestan?

— Oui. Tu ne m'en avais pas parlé !

— C'est que je n'y ai pas pensé.

— Comment, au milieu de toutes ces Utilités, et Olivier, d'un regard circulaire, désignait les dames pieuses et les vieux messieurs chauves, il n'y a qu'un homme jeune et marquant, c'est évidemment pour celui-là qu'on a invetité ces soirées, et c'est justement celui-là que lu oublies!

— Il t'inquiète ?

— Oui, parce que tu ne m"en as pas parlé. Il fallait une raison aux réceptions de ta mère. Et la raison, la voilà en chair et en os.

— Alors, tu crois...

— Ce que tu crois toi-même : c'est un prétendant.

— C'est possible, mais on ne m'en a rien dit encore, et si je ne t'en ai pas parlé, c'est que je jugeais inutile de te causer un chagrin sans motif. Je suis assez grande pour me défendre moi-même.

— Et, s'il devient gênant, je suis assez grand pour t'en débarrasser, ajouta Olivier avec une colère concentrée.

— Olivier! reprit Georgette d'une voix suppliante, ne me traite pas en petite sotte avec qui on fait de la jalousie, parce qu'on peut douter de son courage. Tu as tout mon cœur, je t'ai donné ma parole de n'être qu'à toi; ne viens pas compliquer ma position déjà assez triste par des vivacités dont le moindre tort serait de n'avoir aucun prétexte sérieux... Si l'on me parle positivement de ce monsieur, s'il y a demande officielle, je te préviendrai.

— Ah ! Georgette, si tu l'avais voulu, si tu avais accepté d'être ma femme, je n'aurais pas eu à souffrir ce que j'ai souffert depuis quinze jours, en soupçonnant la vérité, et lu aurais évité à toi-même bien des luttes pénibles I

— Olivier, je ne pouvais alors te répondre autrement.

— Et aujourd'hui?

— Aujourd'hui? répéta la jeune fille avec une sorte d'effroi, moins que jamais! Oh! moins que jamais !

Au milieu de la conversation générale, le tête-à-tête d'Olivier et de Georgette, amis d'enfance dont on connaissait la familiarité fraternelle, ne frappait personne, sauf Jules Florestan qui ne les quittait pas des yeux, madame Riccardi qui, de temps en temps, jetait un regard de leur

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côté, assez dépitée de voir Olivier Steinbach là où elle aurait voulu voir le protéaré de l'abbé Clodion, et enfin ce dernier qui surveillait de loin et sans en avoir l'air.

Tout à coup il s'approcha de sa pénitente, et lui glissa un mot à voix basse.

Madame Riccardi se leva aussitôt, et s'approchant de Jules Florestan :

— Monsieur, lui dit-elle, veuillez m'excuser, mais je m'aperçois que j'ai oublié de vous présenter l'un des amis de cette maison, le fils de M« Steinbach, le célèbre avocat.

— Et l'un des chefs du parti républicain, ajouta Florestan avec son sourire faux. Je serai enchanté de faire sa connaissance, s'il n'y a pas indiscrétion à interrompre son charmant tête-à-tête.

Madame Riccardi se pinça les lèvres sans répondre, et se hâta de présenter l'un à l'autre les deux hommes, espérant interrompre ainsi l'entretien de sa fille avec Olivier, et comptant que ce dernier céderait sa place à l'hôte étranger.

Mais il n'en fut rien, et, après l'échange d'un froid salut, Olivier continua de causer avec G^eorgette, sans s'inquiéter le moins du monde du journaliste, qui devint un peu plus jaune et s'éloigna lentement.

Lorsque l'abbé se retira, Florestan sortit avec lui.

— Ah! monsieur l'abbé, lui dit-il, une fois seuls dans la rue, avec contrainte, mais d'un air profondément maussade, vous ne m'aviez pas prévenu qu'il y avait, en plus, un amant!

— Il n'y a pas d'amant, répondit sèchement l'abbé. II y a peut-être un amoureux, mais quand vous aurez épousé, je suppose que vous saurez défendre votre bien.

— Certes! murmura Florestan avec un pâle sourire de mauvaise colère.

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