‹ La revanche de ClodionChapitre 35 sur 64 · LE PEIGNOIR BRODÉ · texte numérisé non relu

LE PEIGNOIR BRODÉ

Le lendemain, après le déjeuner, les deux femmes restèrent ensemble. Elles étaient visiblement préoccupées, et l'on pouvait lire quelque embarras et beaucoup d'inquiétude sur le visage de la mère.

Elles causèrent d'abord, à bâtons rompus, de choses indifférentes. Il était évident qu'elles voulaient, l'une et l'autre, aborder un sujet qui leur tenait à cœur, et qu'elles attendaient toutes deux une occasion favorable, née d'un hasard de la conversation.

Madame Uiccardi parla de la soirée de la veille, el, finalement, a,près de longs détours, ramena la question du mariage, qu'elle avait déjà abordée une fois avec sa fille.

— Tu es en âge de te marier, lui dit-elle. Il y faut songer sérieusement, et si tu n'y songes pas, c'est à moi d'y penser, de m'en occuper.

Georgette regarda sa mère.

— .le t'écoute, fit-elle tranquillement. Est-ce que tu as quelqu'un à me proposer?

Ce fut le tour de madame Riccardi de regarder sa fille, et cela avec surprise ; puis, enchantée d'un accueil auquel elle ne s'attendait guère, elle s'empressa de poursuivre :

— Peut-être? Que dirais-tu de M. Jules Floreslan?

— C'est donc de lui qu'il s'agit ?

— Pourquoi non? Je crois que ce serait le meilleur parti que tu lotisses rêver, et je serais très-heureuse...

— Est-ce qu'il t'a demandé ma main?

— Positivement... pas encore; mais si tu l'y encourageais le moins du monde, je suis certaine qu'il n'hésiterait pas. C'est pour toi qu'il a désiré être présenté ici. Il voudrait se

marier, tu lui plais beaucoup, et il me semble fait pour plaire lui-même. Il t'assurerait une position brillante, et je pense que tu ne serais pas fâchée d'échanger l'existence un peu morne que tu mènes auprès de nous contre une existence toute différente.

— Cela me parait bien brusque, répondit Greorgette sur le même ton paisible, d'accepter ainsi le premier qui se présente. J'ai le temps de choisir.

— Mon Dieu, ma pauvre Georgette, je crains que tu ne te fasses quelque illusion à cet égard. Malgré ta jeunesse, ta beauté, ta fortune, tu n'es pas absolument dans la position de toutes les jeunes fllles.

Madame Riccardi avait un peu rougi en prononçant ces dernières paroles, et son attitude révélait un extrême embarras.

— Je ne comprends pas bien ce que tu veux dire, reprit Georgette avec une implacable douceur.

— Mais le malheur qui a frappé... notre famille... il y a quelques années...

La voix de madame liiccardi tremblait.

Elle s'arrêta, dans l'espoir que sa fille comprendrait à demi-mot et l'interromprait. 11 était évident qu'il lui en coûtait cruellement de revenir sur ce passé obscur, et que si, poussée par les révélations de l'abbé et les craintes qu'il lui avait inspirées, elle n'avait senti la nécessité de vaincre les résistances de sa fille, elle n'etit pas ramené entre elles un sujet de conversation que toutes deux évitaient avec soin depuis bien longtemps.

D'autre part, elle avait besoin de sonder Georgette à ce sujet, de s'assurer par elle-même des sentiments et des idées de la jeune fille sur ce drame douloureux. C'était une occasion, elle la saisissait, espérant qu'il échapperait à mademoiselle ûelmont un mot de nature à la renseigner, à lui faire connaître le danger qui la menaçait de ce côté.

Malheureusement Georgette se taisait, et, les yeux baissés, gardait un visage absolument indéchiffrable.

Madame liiccardi, un peu pâle et la peau légèrement moite, continua :

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— Je veux parler de ce procès... de |a catastroplip q|ii l'a terminé. Ce fut un grand spandale..., et çpla peut faire hésiter... les prétendants..., éloigner les iparis.

— Tu veux dire, sans doute, reprit alors leptement Georgettc en levant les yeux sur sa mère et la regardant ))ien en face, que |:jei||.fcpup d'hppimes pe voudfaiept pas pppuser la lil|e d'ijn concjamné à mort !

Madame Iliccardi tressaillit.

Les deux fenimes se regardèrent un iusl^nt pi) silence. 11 y eut comme un éclajr rapiçje dans les y.eux ^e la mère et de la fille, puis 1^ première baissa les paupières.

— Oui, c'est cela! murmura-l-elle avec el|'ort.

— C'est aussi mon avis, reprit paademoiselle I)elmont. Madame Ijiccardi releva la lête et regard^ encore sa fille,

avec l'espoir de lire au fond de sa pensée. Mais les grands yeijx noirs de peorgette fixés spr ejle la tropblajent, et pour la seconde fois elle détourna le regard. Il y eut un nouveau silence pénible.

— Eh bien, j'y réfléchirai, dit enfin Georgetto, sans sortir de son calme absolu; cela ne presse pas.

Cette conclusion, à laquelle elle ne s'attendait pas et qui la délivrait de la crainte d'une lutte prévue et redoutable, arracha un soupir de soulagement à madame Riccardi, et mèîne un demi-sourire de satisfaclion, de triomphe, plissa ses lèvres minces.

— C'est bien, fit-elle avec empressement. Réfléchis, nous en recauserons dans quelques jours, et je suis certaine que tu penseras comme moi.

La mère et la fille chaniièrenl de conversation, et Georgette se mit à parler toilette.

— A propos, dit-elle tout à coup, je voudrais faire faire à Franciné quelques hroJeries s.ir l;i robe de mousseline que j'ai achetée l'autre jour. Les broderies reviennent à la mode, et c'est fort élégant.

— Quel genre de broderie ? demanda madame Riccardi. ' '■ ' ' ■

— Je ne sais trop. Il me faudrait un modèle. Ah ! je jne

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rappelle, maintenant un long peignoir blanc que tu portais autrefois et qui ravissait mes yeux de petite fille. — L'as-tu encore?

— Je ne puis dire, j'en ai plusieurs.

— Veux-tu me les montrer' Je choisirai.

Marie, enchantée de son succès au sujet de Florestan et désireuse de plaire à sa fille, lemmena aussitôt dans sa chambre, où les deux femmes se mirent à fureter dans la garde robe, fort bien garnie, de madame Riccardi, qui accumulait des quantités de parures et de lingerie de luxe dont elle se servait plus que rarement, sortant peu et ne s'habillant jamais chez e}le.

Geprgette rempait et retoi^rpait toi;|;, parf|culièreiiiei|t Igs objets de linge, ne s'arrêtant à rien. Vingt modèles fJjL- (d^oderies avaient déjà passé sous ses yeux.

Elle y jetait un regard et les repoussait:

— Ce n'est pas cejal disait-elle toujours

Enfi'i son (^iî inquisiteur s'arrêta sur fin peignoir blanc, jauni par le temps, et qui se trouvait relégué dans un coin ojjscur de j'arpioire, sous une pile de cols et de manchettes passés de mode.

(reorgette le saisit vivement, le cjéplia d'un geste briisquo.

— Voilà mon afraire' s'écria-t-elle.

— Celui-là: reprit madame Ripcardi avec un léger frisson. Il est vieux... et n'a rien de remarquable.

— Comment donc, mais, au contraire, les broderies en sont d'une finesse extraordinaire. Je me le rappelle, Je te l'ai vil quelquefois quand nous habitions Sceaux.

— C'est possible, répondit la mère d'une voix altérée. Je ne croyais plus l'avoir.

— Oh ! j'ai bonne mémoire. Je l'emporte, merci. Madame Riccardi fît un geste pour le reprendre, puis

s'arrêta.

— Je te le rendrai dans quelques jours. Le temps seulement de le montrer àFrancine.

Et Georgelle s'enfuit avec sa proie.

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