LE PIED DE GRUE
Georges Delmont arriva au carrefour de l'Observatoire au mome.nt où la nuit tombait. Il se promena pendant quelques instants sous les arbres, clierchant un endroit d'oîi il pût observer la porte de la maison, sans attirer lui-môme l'attention, bien décidé à ne pas quitter la place qu'il n'eût constaté les allées et venues de l'abbé durant cette soirée.
La première question était de savoir si l'abbé se trouvait chez lui, et elle n'embarrassait pas peu le père de Georgette, qui s'ingéniait en vain à découvrir un prétexte plausible, soit pour interroger les voisins, soit pour se présenter duz l'abbé lui-même, de façon à ne point éveiller ses soupçons, à ne pas le mettre sur ses gardes.
Le hasard vint à son secours.
Un petit garçon, en costume de laveur de vaisselle, sortit de chez le marchand de vin qui faisait l'ace à la maison de i'abbé, se dirigea vers cette maison, muni d'un de ces paniers, hauts de lorme, où les restaurateurs empilent les plats d'un dîner en ville, et alla sonner à la porte du prêtre.
Delmont se rapprocha vivement et put distinguer la soutane de l'abbé, ouvrant lui-même sa porte, qu'il ne referma pas complètement.
Une minute après le petit garçon ressortait avec son panier plein delà vaisselle vide du déjeûner, et Delmont apercevait encore dans l'ombre du corridor, le grand corps osseux de l'abbé Clodion.
Celui-ci vint même jusqu'au seuil, lança un regard circulaire autour de lui, suivit des yeux le jeune gargotier enipor-
tant son fardeau, et rentra en fermant à double tour la serrure dont Georges entendit le bruit sec.
— C'est bien, se dit Delmont. Maintenant qu'il sorte ou qu'on vienne chez lui, je le saurai !
Il se dissimula sous l'ombre des grands marronniers, et s'apprêta à une faction d'autant plus facile que les passants sont rares sur ce point éloigné de Paris, et que la soirée, en s'avançant, y amenait peu à peu une solitude presque complète.
Les heures s'écoulèrent, il était tard. Les quelques boutiques éparses aux environs se fermaient l'une après l'autre, puis les omnibus cessèrent eux-mêmes de faire entendre le roulement sourd de leurs lourdes roues, et le silence s'étendit sur le quartier plongé dans la léthargie du sommeil.
La porte de la petite maison ne s'était pas rouverte. L'abbé n'était point sorti. Personne n'était entré chez lui.
En vain, Georges couvait les fenêtres du regard, pour y surprendre un rayon de lumière, deviner, au moins, si l'abbé Glodion veillait ou dormait.
La maison restait noire et morne. •
On se rappelle, en effet, que les fenêtres du devant avaient, en plus de leurs volets pleins, d'épais rideaux de laine sombre qui interceptaient absolument le passage de toute lueur venue de l'mtérieur.
Georges s'approcha de la porte avec précaution, y colla son oreille, n'entendit rien.
Gomme toujours, en pareil cas, plus Delmont attendait, plus il se persuadait que là, dans cette maison, se trouvait . la solution du mystère, l'explication de l'énigme, et que s'il savait qui l'abbé attendait, il serait bien près de découvrir la vérité.
11 remontait le cours des années, il revoyait sa vie passée, il la regardait maintenant à la lumière douloureuse des révélations de l'avocat. Tout y devenait clair et simple sous cette lumière crue, — tout, — sauf un seul point, le point capital, d'où dépendait l'avenir de son existence: — Qui avait tué HippolytePiiccardi?
Tout à coup, au milieu de ses réflexions, il se sentit pris d'un frisson. Il avait froid, la lassitude le brisait. 11 regarda machinalement autour lui.
Une lueur blanchâtre montait à l'horizon. Le jour venait. Il avait passé la nuit sans s'en rendre compte.
Il eut un moment de surprise, puis de colère.
Il ne saurait donc rien!
Ce papier, écrit par Francine, n'annonçait donc pas un rendez-vous.
Un immense découragement s'empara de lui, et, après un dernier regard à la maison de l'abbé, toujours close et silencieuse, aussi impénétrable que le visage de son locataire, il s'éloigna lentement.
— Pourtant, se disait-il avec accablement, j'ai bien vu Francine écrire, ce n'était pas une illusion. Ce papier, je l'ai tenu entre mes mains. Il contenait bien un rendez-vous 1 Ah ! la fatalité me poursuit !
Il redescendait en ce mo;Tient l'ancienne rue de l'Est et se trouvait à la hauteur de la rue du Val-de-Grrâce, dans laquelle il jetait un regard indifférent, quand tout à coup il aperçut à quelque distance, débouchant de la rue d'Eofer, la forme d'une femme qui fit battre son cœur de surprise.
Fille venait d'entrer dans le second tronçon de la rue d'Enfer.
Ce n'avait été qu'une apparition.
Il s'élança dans la rue du Val-de-Grûce, en courant, et rejoignit la rue d'Enfer.
La même femme y poursuivait rapidement son chemin.
— C'est bien sa taille et sa tournure, se dit Georges, et il la suivit, en hâtant le pas, pour la dépasser et voir ses traits.
Une voilette épaisse les cachait et Delmont commençait à craindre de s'être trompé, quand un coup de vent frais souleva une boucle de cheveux et la fit voltiger dans la lumière grise du jour naissant.
Ces cheveux étaient roux.
— .Te ne me trompe pas! murmura t-il, plus de doute. C'est Francine ! A celte heure-ci dans ce quartier I Elle sort
donc de chez l'abbé. J'avais raison Mais comment ne Fai-je vue ni entrer, ni sortir ?
A l'extrémité de la rue d'Enfer, Francine prit à droite la rue de l'Abbé-de-l'Épée, pour gagner la rue Saint-Jacques.
Georges ne la suivit pas. Elle voyait qu'on l'observait ei s'était déjà retournée deux ou trois fois. Inutile d'exciter davantage son attention et ses inquiétudes.
11 l'avait reconnue ! C'était tout ce qu'il lui fallait pour le moment.
Il s'arrêta et réfléchit quelques minutes ; puis, reprenant le chemin qu'il venait de faire, il remonta de nouveau vers la place de l'Observatoire, et s'orientant, il chercha où pouvait donner le derrière de la maison occupée par' l'abbé Clodion.