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LE TERRAIN A VENDRE

On se rappelle que la maison de l'abbé donnait par derrière sur un vaste terrain vague et mal clos de quelques planches pourries, à travers lesquelles on pouvait facilement pénétrer, et que, dans le mur du fond, s'ouvrait une porte depuis longtemps condamnée et semblant tout à fait hors d'usage.

Ce terrain était entouré de champs de maraîchers, et uulle construction habitée ne le dominait. En suivani une impasse peu fréquentée le jour, absolument déserte le soir et la nuit, on pouvait s'y introduire sans être aperçu de personne.

C'est par ce chemin que Francine se rendait chez l'abbé

IClodion. La porte boueuse et d'apparence si rassurante sous

Isa couche de poussière et de toiles d'araignées cédait à la

pression d'un ressort entièrement invisible dissimulé dans

l'angle de la vieille serrure, et tournait en silence sur des gonds parfaitemeots huilés.

Cinq jours plus tard, Georges Deimont, embusqué dans l'ombre, derrière quelques vieux madriers, vit arriver enfin Franciue; qu'il attendait là tous les soirs, après s'être convaincu que, n'entrant point parla porte de devant, elle devait nécessairement entrer par la porte de derrière, si hors d'usage qu'elle parût à première inspection.

Il était environ dix heures. Il faisait une nuit sans lune. Le bec de gaz placé à l'extrémité de l'impasse ne projetait aucu:ie lumière sur le terrain où Deimont se tenait caché.

Francine, après un regard furtif autour d'elle, rassurée par les ténèbres et le silence, traversa rapidemeut devant Georges, et disparut derrière la porte, qui s'ouvrit et se referma sans bruit.

Georges s'élança aussitôt sur cette porte qu'il essaya de pousser, mais elle résista!

N'osant la secouer avec force, de peur du bruit, car il entendait encore, malgré l'épaisseur de la planche de chêne, le pas léger de la jeune femme qui s'éloignait, il approcha, sans laire de nouveaux efforts, son oreille et écouta.

Il perçut le claquement de petites pierresiancées contre les vitres d'une lenèlre qu'il ne pouvait voir, le mur étant fort élevé, puis, une miîiute après, le grincement d'une serrure qu'on ouvrait, et le choc d'un battant de porte qui retombait.

Évidemment Francine était entrée dans la maison.

Georges alors essaya de nouveau d'ouvrir la porte extérieure ou de la forcer ; mais elle était solide et ne bougea pas.

Il n'avait pas entendu le bruit d'une clef tournant dans la serrure. Il se douta bien qu'il y avait quelque ressort caché, et, pendant plus d'un quart d'heure, ses doigts ilévreux palpèrent le fer couvert des rugosités de la rouille, s'accrochant a tous les clous, à toutes les saillies, aux moindres écailles que le temps soulève dans le métal, s'y appuyant, tirant dans tous les sens.

Ce fut en vain. La porte ne livra pas son secret.

Il s'arrêta un moment avec désespoir.

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La sueur ruisselait de son front. Il avait les mains en sang.

— Il faut pourtant que j'entre! se disait-il. Il faut que je voie, que j'entende, que je sache ce qui se passe là dedans !

Il regarda autour de lui presque machinalement.

— Ces planches ! s'^cria-t-il tout à coup.

En effet, nous avons dit qu'il s'était caché derrière de vieux madriers étendus à terre. Il en prit un, le souleva avec peine, et le tramant jusqu'à la porte, il le redressa de façon à en appuyer l'extrémité supérieure contre le faite du mur, tout en laissant un certain écartement à la hase.

Alors, se cramponnant à la poutre, il s'enleva à la force des poignets, et, s'aidant des pieds, il grimpa avec une agilité merveilleuse, qui aurait paru étonnante chez cet homme en cheveux hlancs, si l'on ne s'était rappelé qu'il n'avait, après tout, que trente-sept ans, et qu'il venait de mener une vie active "'t aventureuse dans les pampas de la Plata, passant des mois entiers avec les gauchos, domptant les chevaux sauvages, prenant au lasso les taureaux farouches.

Parvenu à la crête du mur, il y chercha un point d'appui et manqua de retomber en poussant un cri étouffé.

Le mur était garni de tessons de bouteilles qui lui coupèrent les mains et lui labourèrent les jambes. Mais il surmonta la douleur. Il voulait sa fille, son honneur! Il voulait sa réhabilitation !

Peut-être allait-il trouver là les moyens de reconquérir tout ce qu'il avait perdu.

Se raidissant donc sous les morsures du verre aigu qui l'ensanglantait, il repoussa la poutre qui glissa et retomba lourdement sur des touffes de chardon, et mesura de l'œil la hauteur qui le séparait du sol de la cour intérieure. C'était celle d'un premier étage élevé.

Se soutenant de ses niains écorchées à une légère saillie delà muraille, il se lança et rebondit sur la terre humide et molle avec la souplesse d'un chat.

Il était entré à son tour.

Il poussa un long soupir de soulagement et regarda : la

maison de l'abbô se dressait là, en face de lui, à trois mètres tout au plus. Nul obstacle ne l'en séparait plus.

Pénétrer dans la maison elle-même, il n'y fallait pas souder. Mais il voyait une fenêtre éclairée au premier étage.

Il fallait atteindre cette fenêtre.

Comment ?

Une échelle? Il n'y en avait pas.

Il essaya, en montant sur le rebord de la fenêtre du rezde-chaussée, d'atteindre le rebord de la fenêtre supérieure, et de s'y hisser à la force des bras.

La distance était trop grande, et il ne put saisir la saillie.

Il eût été cruel pourtant, après tant d'efforts et un commencement de succès, d'échouer au port.

Il fit à tâtons le tour de la petite cour^, car l'obscurité était profonde, dans l'espoir de rencontrer quelque objet qui pût l'aider à vaincre cette dernière difficulté. Au bout d'une dizaine de pas, il se heurta contre un corps dur qui résonna d'une façon formidable au milieu du silence.

La terreur le cloua sur place.

Si l'on avait entendu !

Cela devait être, car le rideau qui bouchait la fenêtre et en tamisait la lumière fut vivement tiré, et la silhouette de l'abbé apparut :

— Je suis perdu! murmura Delmont, s'il m'aperçoit, je ne saurai rien.

Cependant, cette lumière qui l'effrayait lui montra, en môme temps, que l'objet contre lequel son pied avait frappé, était une futaille défoncée, debout dans l'angle du umr, qu'elle ne touchait pas entièrement laissant un vide étroit, oîi pouvait s'abriter un homme maigre.

Georges s'y glissa vivement, à tout hasard, et s'y accroupit à l'instant où l'abbé, ouvrant la fenêtre, avançait la tête au dehors, avec une lampeà lamain, pour inspecter l'intérieur de la cour.

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