DERRIÈRE LE RIDEAU
La cotir était carréo, toute petite, toute nue ; à l'exceptiou du tonneau derrière lequel se cacliait Delmont, nul objet qui pût arrêter le regard.
L'abbé inspecta minutieusement cet étroit espace, et ne ■vit Hen.
— Quelque chat qui aura sauté sur la futaille, ou fait tomber tine pierre, murmura-t-il.
Cependant il resta près d'une minute, l'oreille attentive, l'œil aux aguets.
Delmont retenait sa respiration jusqu'à la suffocation. Il n'avait qu'une peur : c'était qu'on entendit les battements de son cœur.
Ènlin l'abbé se retira lentement, ferma la fenêtre avec soin et laissa retomber le rideau.
Pendant un quart d'heure encore le père de Georgette resta immobile, n'osant ni se redresser, ni faire un mouvement, craignant que l'abbé n'exei-çât une surveillance cachée, ou n'eût l'idée de descendre.
Mviis l'abbé ne se montrait nulle part.
Georges se releva alors, et, renversant la futaille vide avec des précautions inouïes, il la roula en silence jusqu'au pied de la fenêtre, puis la redressa et ihotita dessus.
Maintenant, il pouvait atteindre le rebord de la, croisée, s'y cramponner et hausser sa figure jusqu'au niveau de la première vitre.
Tout son sang-froid lui était reventi.
Il réfléchit un instant.
Ses mains écorchées laisseraient Sans doute une trace sur là pierre. Il tira de sa poché des gants qui couvrirent ses
plaies fraîches, puis, s'arc-boutant et raidissant ses muscles, il arriva à se placer de ])iais sur l'appui do la fenêtre, dans une position très-pénible, mais où il pouvait se maintenir une minute ou deux.
Le rideau, d'abord, l'empêclia de rien voir. Cependant, en se penchant de côté et d'autre, il finit par découvrir une léfïère fente. Le rideau, en retombant, s'était accroché à quelque saillie, et laissait filtrer la lumière, par conséquent passer le rejïard, dans un anple, tout près du mur.
Delmont aperrut alors une partie du cabinet de travail que nous connaissons.
L'abbé, assis devant sa table, se montrait de face. Son visage osseux était animé par une teinte de rougeur fébrile. Ses yeux durs luisaient en regardant lixenicntun coin de la chambre que ne pouvait voir Delmont, el ses grosses lèvres épaisses et sensuelles tremblaient, humides et vermillonnées, avec une expression de concupiscence avide.
L'abbé était seul !
La surprise de Georges fut extrême.
Qu'était donc devenue Francine ?
Où avait-elle passé ?
Pourquoi l'abbé restait -il ainsi le regard fixe, révélant, par toute son attitude, l'éclat des yeux, le tremblement des lèvres, l'angoisse que cause l'attente trop prolongée d'un plaisir trop vif ?
La fatigue força Delmont de redescendre pour permettre au sang de reprendre sa circulation.
Tout à coup, il entendit le bruit d'un pas, le grincement d'une chaise qu'on repoussait, et comme le murmure vague de deux voix.
Quelqu'un venait d'entrer ou de rentrer.
Il reprit instantanément son poste d'observation, et resta stupéfait, bouleversé, devant le spectacle étrange auquel il assistait.
L'abbé, debout, s'était reculé jusqu'au fond de la pièce.
En face de lui, un peu sur le côté, se dressait une apparition inattendue, certes, une femme en toilette de bal, décol-
ktée outre" laesure, les bras nus, les cheveux dénoués, des cheveux à reflets d'or, abondants, soyeux, tombant en cascades éblouissantes sur ses épaules plus blanches que le lait, avec l'éclat du satin.
Un collier entourait son cou flexible et long, des bracelets serraient ses poignets délicats, et la traîne de sa robe de soie blanche, ornée de rubans de couleur de feu et de guirlandes de fleurs, se tordait en gros plis souples derrière elle, tandis que le devant, plus court, laissait voir la pointe d'un petit pied chaussé d'un soulier de satin.
D'une raain, Francine souleva la robe, et sa jambe fine et nerveuse apparut dans la transparence rosée d'un bas de soie à jour.
Les yeux de l'abbé Glodion lançaient des flammes. Un tremblement secouait tout son corps, une expression de triomphe farouche et de passion bestiale agitait ses traits grossiers et le rendait presque efTrayant. •i — Oui, oui, murmura-t-il enfin d'une voix rauque, entre ses dents qui claquaient de la fureur du satyre, oui, tu es belle. On dirait une grande dame, une duchesse, une princesse, une reine !
Et, bondissant sur Francine, il la saisit dans ses longs bras osseux et formidables...
Georges Delmout replaça sans bruit la futaille à l'endroit oii il l'avait prise, essayant d'effacer le mieux possible la trace de son passage.
Il s'agissait maintenant pour lui de sortir.
Il n'avait songé qu'a surprendre le secret de l'abbé, se disant qu'avec celte arme il saurait bien le faire parler, et, pusqu'il connaissait son innocence, lui en arracher les preuves, le contraindre à lui fournir les moyens de la faire éclater au grand jour.
Mais ce qu'il avait vu ne suïïisait pas, ne lui disait pas pourquoi et comment Francine était tombée entre ses mains, à sa discrétion.
Francine, elle, devait en savoir long sur le compte de cet homme.
Il fallait donc la faire parler avant tout, puis combiner
liJ6 LA REVANCHE DE CLODION
avec M« Stetnbacli le meilleur plan à suivre pour tiret* le meilleur parti possible de cette découve^'te.
— Je le tiens, enfin! Je le tiens! se disait Georges daiis la fièvre de la victoire.
Cependant, si l'abbé sç doutait de quelque chose, se savait découvert, il pourrait se mettre sur ses gvH'd^is et parer le coup qu'on voulait lui porter.
De là, pour Delnjont, la nécessité de ncher ses traces e^ de laisser l'abbé dans la sécurité la plus complote.
Sortir, telle était à présent la dilîicullé.
11 recomnaenca à l'intérieur de la porte l'inspeçtiofl qvi'il avait faite à l'extérieur, cherchant le ressort qui mett^^^ eft mouvement le lourd châssis de chêne.
Il ne trouva rien.
La nuit avançait pourtant. Le jour allait venir.
En ce moment il entendit le bruit d'un pas qui desceadait l'escalier, et la porte de la maison s'ouvrit.
Delmont se colla contre le mur, immobile et plus froid qu'un mort.
Il faisait toujours sombre, ses vêtements étaient noirs. — Peut-être ne le verrait-on pas!
Francine apparut, enveloppée de son long châle, sa voilette rabattue sur la figure.
Elle était seule. Delmont respira. L'abbé, fatigué, dormait sans doute.
Elle traversa la petite cour d'un pas rapide, sans apercevoir Delmont, qu'elle frôla presque au passage, appuya le doigt sur un angle de la vieille serrure. La porte s'ouvrit. Elle la franchit et voulut la repousser derrière elle, maifj Georges, qui l'avait suivie et sortait à ce moment, arrêta son mouvement.
Elle se retourna pour voir d'où provenait cette résistance.
En apercevant un homme qui sortait avec elle de la cour de cette maison, elle trembla d'effroi et poussa un cri sourd.
Delmont lui mit la main sur la bouche.
— Silence ! fit-il à voix basse, ou vous êtes perdue.
Elle se dégagea, et l'on put voir à travers son voile l'a,ftr. goisse qui bouleve^:8,ai,t seg, tr^^s pâlgs.
Delmont referma doucement la porte, revint à elle, et lui dit :
— Je ne suis pas un ennemi : donnez-moi le bras, et marchons.
— Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous? balbutiat-elle.
— Un ami peut-être, un homme qui vous connaît en tout cas, Francine Durand !
La jeune femme tressaillit.
— Durand, répéta- t-cUe d'une voix tremblante, ce n'est pas mon nom. Pourquoi m'appelez-vous ainsi ?
— Pourquoi? Parce que la femme mariée portant le nom de son mari, Francine Ledhuc s'appelle Francine Durand.
— Taisez-vous, par grâce !
— Alors, suivez-moi.
Et lui donnant le bras, Georges Delmont l'entraîna sans qu'elle résistât.