‹ La revanche de ClodionChapitre 39 sur 64 · ESCARMOUCHES · texte numérisé non relu

ESCARMOUCHES

Madame Riccardi, enchantée, comme nous l'avons dit, de la douceur avec laquelle Georgette avait accueilli ses ouvertures de mariage, se hâta d'en faire connaître la bonne nouvelle à l'abbé Clodion.

Celui-ci, mieux au courant que la mère des sentiments qui remplissaient le cœur de sa fille, fut assez surpris de cette apparente soumission de mademoiselle Delmont.

Les rapports de Francine, joints à ses propres observations et à la logique de la situation, d'ailleurs, ne lui laissaient aucun doute sur l'amour réciproque de Georgette et d'Olivier.

Il se croyait certain de parvenir à séparer les deux jeunes gens, étant décidé pour cela à employer tous les moyens

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que sou imagination fertile de prêtre lui suggérerait, et toutes les inlluences occultes dont il pouvait disposer; mais il s'était attendu à une résistance, à une lutte quelconque, et ce trop facile succès lui inspirait une vive inquiétude.

Néanmoins, il se garda bien de laisser voir sa surprise et cette inquiétude. Il se contenta de dire à madame Riccardi qu'il fallait profiter de l'occasion, et presser les événements.

Aussi, moins de huit jours après la conversation, entre la mère et la fille, que nous avons rapportée, madame Riccardi se trouvant seule avec Georgette, lui annonça, en l'observant avec un reste de crainte, que M. Jules Florestan lui avait officiellement adressé sa demande en mariage.

— Comment! répondit Georgette, de l'air le plus calme du monde, c'était donc sérieux !

— Très-sérieux, tu le vois.

— Je ne m'en serais jamais doutée.

— C'est que tu n'as jamais encouragé ce jeune homme. Ta froideur, ta raideur, disons le mot, l'intimident. Du reste, il était naturel, convenable, qu'il s'adressât d'abord à moi, et cette conduite sage ne peut qu'augmenter les sentiments d'estime qu'il mérite.

— Et que lui as-tu répondu ?

— Mais ce que je devais lui répondre : « Que sa demande nous honorait, que je t'en ferais part, et... »

— Et quoi, maman?

— Que je ne doutais pas que tu ne l'accueillisses toi-même.

— Tu as été un peu vite.

— J'y étais autorisée par noire dernière conversation. Nous sommes tombées d'accord que c'était là le meilleur parti que tu pusses espérer.

— Mais, si je n'ai pas envie de me marier ?

— Oh! ce n'est pas sérieux, et si tu n'as pas d'autre objection... c'est une affaire conclue.

— Est-ce si pressé que cela ?

— Certes! laissa échapper madame Riccardi de plus en plus encouragée par l'attitude tranquille de sa lille. Certes I Il attend une réponse. Pourquoi h; faire languir? Je serais si heureuse, moi aussi, de voir ton avenir fixé.

— Malheureusement, je n'aime pas ce monsieur Florestan.

— Tu l'aimeras, et lui, il t'aime. D'ailleurs, crois-moi, les mariages d'amour ne sont pas les plus heureux. Le mariage est une affaire plus grave que cela.

— C'est que justement, quand le mari aime et que la femme n'aime pas, — or, ce serait mon cas, paraît-il, avec M. Florestan,— il peut en résulter de bien grands mallieursl

Cela fut dit d'un ton calme, mais singulier, qui fit redresser la tête à madame Riccardi.

Elle regarda un instant sa fille en face, d'un air profondément interrogateur. Ceorgette ne parut pas s'en apercevoir.

— Ce n'est pas une réponse, reprit enfin madame Pviccardi, avec un léger trouble... M. Florestan est autorisé à te faire sa cour. Tu sais combien je désire ce mariage. Il est convenable à tous égards.

Georgette se taisait.

— Cependant je ne veux pas te presser outre mesure, s'empressa d'ajouter la mère, se rappelant qu'il serait dangereux de réveiller chez Georgette cet esprit d'indépendance et même de révolte, qui était le fond de sa nature et apparaissait dès qu'on essayait de la contraindre.

Le même jour, M« Sleinbach vint rendre visite à madame Riccardi, accompagné d'Olivier.

Sur l'échange d'un coup d'œil, Olivier comprit que Georgette avait à lui parler.

Il pria donc mademoiselle Delmont de l'aider à cueillir un bouquet qu'il voulait rapporter a sa mère, et les deux jeunes gens descendirent au jardin.

— Qu'y a-t-il? — demanda vivement Olivier, tout en rassemblant dans sa main les roses que Georgette coupait avec de petits ciseaux.

— M.Florestau s'est expliqué.

— J'en étais sur: s'écria Olivier avec un mouvement de colère. Mais comment cela?

— Ma mère vient de ine le dire u l'iastant même, et, fidèle à ma promesse, je te le redis.

— Qu'as-tu répondu ?

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— Que je n'avais pas envie de me marier,

— Et 1 1 mère a insisté?

— Oui, un pei:^ d'ajpord, puis elle m'a accordé le temçsi de la réflexion.

— Alors ?

— Alors, quoi V

— Écoute (leorgette, tu le sais, je suis prêt à te dél)^r-. passer de ce monsieur, 4ès qu'il deviendra pour toi une gç.ç^?, un ennemi.. .

— Garde-t'en bien ! s'écria Georgette. Non, nori, p,as. (^'éclat ! Je sais ce que j'ai à faire, et je le ferai.

— Il faut prendre une décision pourtant, insista 01ivi,^ç. Je t'en conjure, laisse-moi parler à mon père. Accepte de devenir ma femme. Oh' si tu savais cpmbien je t'aime 1 ajouta le jeune homme d'un accent, p,ass:i(wmé, et combien ^^ souffre !

Georgette leva ses grands yeux sur lui.^ la,issant ses doigts roses entre les mains brûlantes d'Olivier.

— Je t'aime autant que tu m'aimes, lui dit-elle doucement, et je souffre plus que toi.

— Tu souffres, toi, tu souffres! s'éçria^-t-il d'une voix émue.

— Oh ! oui, beaucoup ! murmura la jeune fille, dont le masque de tranquillité et d'indifférence tomba brusquement pour laisser paraître Tangoisse qui la déchirait.

Olivier fut effrayé de son expression de douleur.

— Qu'as-tu? Parle! je suis là.

— Je ne puis.

— Georgette, que s'est-il passé ? que dois-je faire ?

— Attendre.

— Attendre! toujours attendre! Est-ce possible, quand j[e te vois malheureuse, quand mon cœur saigne des douleurs que tu me caches, quand mon sang bouillonne, quand...

— J'attends bien, moi!

— Mais qu'atteuds-tu donc ?

La jeune fille se tut.

— Sais-tu quelque chose de nouveau? As-tu découvert?...

— Ne m'interroge pas, je ne pourrais te répondre.

— Tu m'avais juré de me dire tout ce que tu saurais.

— J'étais libre à ce moment. Je ne compromettais que moi, de qui tout dépendait.

— Et à présent ?

— A présent! Je n'ai pas ce droit... Non, je ne l'ai plus! Elle s'arrêta, pâle et haletante. Sa respiration soulevait sa

poitrine, et sa main se glaçait dans les mains d'Olivier.

Jamais il ne l'avait vue ainsi.

11 fut bouleversé du spectacle de cette tempête intérieure qui secouait la jeune fille, et qu'elle avait su lui cacher jusqu'à ce moment, par un dévouement héroïque.

— Mais tu m'aimes toujours? s'écria-l-il enfin, avec l'égoïsme naïf de l'amoureux qui met soa amour avant tout et par-dessus tout. Et tu ne seras qu'à moi, quoi qu'il arrive.

— Chut! fit-elle tout à coup. Voici du monde.

En etTet, Me Steinbach descendait au jardin, suivi de madame Riccardi, et se dirigeait vers son fils.

Georgette, par un effort surhumain, recomposa sou visag. et y ramena le calme apparent.

Se penchant rapidement vers Olivier, dont les traits exprimaient encore la surprise et l'agitation, elle lui dit d'une, voix pleine d'une tendresse suppliante :

— Je t'en conjure, sois patient. Obéis-moi!

Le jeune homme baissa la tète avec une soumission d'autant plus méritoire qu'elle lui coûtait davantage. Son cœur déchiré d'inquiétude aurait voulu d'autres explications, mais son amour même lui donnait la force de vaincre les impatiences de la passion et mettait un charme jusque dans cette obéissance absolue, aveugle, qu'il avait jurée à la jeune fille.

— Eh bien, demanda M^ Steinbach, ce fameux bouquet est-il prêt ?

— Voyez, répondit Georgette en souriant et en désignant du doigt les fleurs qu'Olivier tenait à la main.

— C'est une razzia de roses, et, dans le feu de l'action, vous leur avez pris leurs couleurs, ajouta en riant l'avocat qui la regardait avec attention.

En effet, Georgette avait le teint plus animé que d'habitude, et cette observation acheva de la faire rougir.

— Madame Stembach n'est pas là, continua-l-il. C'est donc à moi de vous remercier pour elle.

Et il embrassa tendrement Georgette sur le front.

Au moment où les deux hommes se retiraient, Olivier la regarda tristement.

Georgette mit un doigt sur ses lèvres, d'un geste plein de grâce qui contenait, à la l'ois, une dernière recommandation et une caresse.

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