‹ La revanche de ClodionChapitre 40 sur 64 · CHANGEMENT DE FRONT · texte numérisé non relu

CHANGEMENT DE FRONT

Le jeudi suivant, Jules Florestan ne manqua pas d'arriver, comme bien on pense, toujours accompagné de l'inévitable abbé, qui voulait s'assurer par lui-même si son protégé faisait consciencieusement sa cour à mademoiselle Delmont.

Il savait déjà, d'ailleurs, par l'abbé, qui le tenait de madame Piiccardi, que Georgette avait écouté la nouvelle de la demande en mariage sans manifester d'antipathie ni de répugnance, et qu'il avait, dès lors, tout lieu d'espérer, mieux que cela, de regarder ses prétentions comme accueillies.

Georgette le reçut, suivant son habitude, avec une politesse froide et banale qui ne disait rien. Seulement il ne tarda pas à remarquer qu'au lieu de l'éviter et de fuir toute occasion de tète-à-tête avec lui, ainsi ([u'elle l'avait fait jusqu'à présent, elle cherchait plutôt a provoquer un entrelien entre eux deux.

11 jugea que cela était d'un augure tout à fait favorable, d'autant plus que le moment était venu où il devait s'exécuter en lui exposant directement ses prétentions à sa main.

Florestan, on se le rappelle, ne tenait nullement à ce ma-

riaiie ; mais il n'était pas libre d'agir autrement. L'abbé disposait de lui, et, tout en se demandant quel était le but caché de cette homme, son arrière-pensée dans toute cette affaire, il avait trop peur de déplaire à celui qui savait son abominable secret et pouvait le briser, comme verre, d'un seu] mot, il était trop heureux d'en être quitte à si bon marché, pour ne pas obéir à cette volonté supérieure.

Vers la fin de la soirée, profitant d'un instant où personne ne paraissait s'occuper de lui ni de mademoiselle Delmont, il s'approcha de la jeune fille qui semblait de son côté, l'attendre, et s'assit à côté d'elle, armé du sourire le plus aimable qu'il put trouver sur sa face jaune, dure et basse.

Au fond, quoi qu'il n'aimât pas Georgette et qu'il subît ce mariage comme une sorte de punition, ou tout au moins d'expiation, en vertu de laquelle il achetait le silence de l'abbé et l'impunité du plus lâche des crimes, il ne pouvait se défendre d'admirer la beauté de la jeune fille et ressentait auprès d'elle une timidité et un embarras réels qui l'irritaient, sans lui déplaire absolument, bien qu'il se promît d'en prendre sa revanche une fois le mariage accompli.

Georgette Técouta sans l'interrompre, sans baisser les yeux ni rougir, sans émotion apparente, ni aucun des manèges connus des jeunes personnes en pareille circonstance, — ce qui acheva de le démonter.

Cependant il prit naturellement ce silence et cette attention soutenue pour un signe d'acquiescement,

— Ma mère m'avait prévenue, en effet, lui dit-elle lentement, quand il se tut.

— Et madame Riccardi m'a fait espérer que vous ne repousseriez pas ma demande.

— C'est qu'elle n'a pas bien saisi le sens de ma réponse, alors, continua Georgette du môme ton. Je lui ai dit que je désirais ne point me marier pour le moment, et je pensais qu'elle vous en avait averti.

— Sans doute, mademoiselle, mais elle n'a point compris, ni moi non plus, que ce fût un refus.

— C'en était un, pourtant, monsieur.

— Oh.! mademoiselle, s'écria Florestan,très-surpris et très-

piqué d'un échec auquel il ne s'attendait nullement et du ton net de cette réponse, laissez-moi croire que ce n'est pas là votre résolution définitive.

— Absolument définitive, monsieur, et je serais désolée qu'il restât à cet égard dans votre esprit le moindre doute.

Florestan la regardait avec une sorte de stupeur.

Il ne comprenait rien à cette étrange jeune fllle, si douce d'apparence, si parfaitement élevée, etjqui lui parlait froidement sur un ton de résolution qu'on ne s'attend pas à rencontrer chez une fillette de dix-sept ans.

J'ajouterai seulement ceci, monsieur, continua-t-elle en voyant sa surprise, c'est que vous pouvez conquérir ma reconnaissance en n'insistant plus à ce sujet, et en ne profitant pas de l'appui de ma mère pour persévérer dans un projet auquel je vous prie de renoncer.

Floreslan ressentait une humiliation profonde.

Comment, cette petite fille, qui portait le nom d'un homme déshonoré par une condamnation capitale, lui signifiait ainsi son congé !

Tout ce qu'il avait de bile lui remonta au visage. Il devint verdâtre et pinça ses lèvres minces et blêmes.

— Vous me demandez l'impossible, mademoiselle, — lui dit-il, — et vous me permettrez bien d'espérer, d'attendre un changement...

— Qui ne se produira pas, je vous le répète, monsieur.

— Ah ! mademoiselle, vous êtes cruelle I

— Je suis franche. — Vous pouvez me causer beaucoup de chagrins et me réduire à des extrémités que j'aurais voulu éviter, — rien de plus. — Je vous le demande, encore une fois, voulez-vous méditer ma reconnaissance? — Vous vous taisez? — C'est bien, monsieur. Je vous comprends et je le regrette pour vous et pour moi.

Elle se leva sans colère, le salua et se rapprocha du groupe de dames qui entouraient sa mère.

— Tudieu ! pensa Floresian, pendant qu'elle s'éloignait, quelle péronnelle ? Que le diable emporte ceux qu' m'ont valu cet affront !

Il dirigea un regard haineux vers l'abbé Glodion, qui l'observait de loin. Mais il détourna aussitôt les yeux.

— Si je l'épouse, elle me le paiera! grommela-t-il entre ses dents ; et i! alla rejoindre à son tour, le prêtre qui, voyant son entretien avec Georgette terminé, s'apprêtait à quitter le salon pour en connaître immédiatement le résultat.

Les deux hommes sortirent ensemble.

— Eh bien, dit l'abbé, vous avez parlé?

— Oui.

— Et on vous a répondu...

— Par un refus.

L'abbé ne parut pas surpris.

— Par un refus absolument net et catégorique, insista Elprestan.

— Happortez-moi textuellement votre conversation. Floreslan obéit, éprouvant quelque satisfaction, malgré sa

blessure d'amour-propre, à bien constater une défaite qui avait, au moins, cet avantage de contrarier les projets de son protecteur.

— Ah ! elle a parlé des extrémités auxquelles elle serait réduite, répéta le prêtre.

— Oui, je n'ai pas bien compris...

— J'ai compris : — cela ne vous menace pas. Il s'agit de sa mère...

— Comment cela?

— Ce n'est pas votre affaire, répliqua sèchement l'abbé Glodion.

Florestan trouva encore moyen de blêmir sous cette réponse insolente.

L'abbé se taisait et semblait réfléchir.

— Il y a un amant, évidemment, reprit Florestan, au bout de quelques minutes. Je l'ai deviné l'autre soir, en voyant Me Steinbach, etje vous en ai prévenu.

L'abbé ne répondit pas, il réfléchissait toujours.

— Enfin que dois-je faire? demanda Florestan, au comble de l'exaspération rentrée.

L'abbé releva la tête.

— Persévérer ! fit-il durement. — Vous épouserez mademoiselle Delmont. C'est moi qui vous le dis.

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