LE FRÈRE DE LA VICTIME
A ce nom, on voit apparaître un grand homme resplendissant de santé, le sourire épanoui sur ses lèvres rouges, le front haut, encadré d'une chevelure dont l'ébène humilierait l'aile du corbeau, la barbe en éventail, soyeuse et luisante d'huile purfunu'e, la moustache roideet maintenue en pointe par la pommade hongroise, le nez aquilin, les yeux noirs largement ouverts, flamboyants, caressants, magnifiques. Il
porte la tûte rejetée en arrière, la poitrine en avant ; un diamant énorme et faux brille à su cravate, une chaîne de montre à lourds anneaux, surchargée de breloques voyantes, où se distingue la corne de corail destinée à combattre le mauvais œil, balafre son gilet et menace, par son poids, de déchirer la boutonnière où elle s'accroche.
Il est vêtu de noir avec une élégance tapageuse. Pas de redingote, mais un veston court, dont la poche de côté laisse voir un mouchoir de batiste fine orné d'un chiffre colossal. Des souliers vernis étranglent ses larges pieds. Ses gants trop étroits éclatent sous la pression de sa main puissante. Des bagues s'enroulent à tous les doigts de la gauche, pardessus la peau de chevreau.
Toute sa personne respire l'assurance, le contentement de soi-même, la joie d'être au monde.
En somme, c'est un fort beau garçon, genre Italien, dans l'acception la plus vulgaire du mot, les jambes un peu trop fendues, la taille un peu trop courte, mais débordant de promesses aux yeux des femmes qui aiment le « bel homme » et l'athlète.
Le public est, d'abord, assez surpris de voir « le frère de la victime », qu'on supposait pâle, ému, tragique, courbé sous la douleur, miné par le désespoir, dans cet état de jubilation universelle.
Qu'aurait-il dit, s'il avait su que, le matin, ce rutilant personnage s'était présenté dans la salle des témoins, avec une fleur du rouge le pluséclatantà la boutonnière? 11 avait fallu insister pour obtenir qu'il la quittât; mais il l'avait resserrée propremment pour ne point la perdre, et s'en servir à la sortie.
Le frère de la victime s'avance vers le tribunal, met cinq minutes à défaire le gant de la main droite, afin de ne point le déchirer et de ne point le froisser, et, à la formule du serment, répond d'une voix éclatante, avec le zézaiement et le roulement dV propres à sa nationalité :
— Ze le zurrre !
— Vos nom et prénoms ?
— Gesare-Ercole Riccardi !
— Votro âge?
— Trente-deux ans.
— Votre profession ?
— J'rofesseurrr de belles-lettres et diverses langues, italien, espagnol, anglais, ail...
— C'est bien.
— Histoirrre, géographie, mathématique, grammairrre !
— Cela suffit! — Vous connaissez l'accusé?
— Ze suis son meilleurrr ami!
— Veuillez vous tourner du côté de MM. les jurés, pour répondre à mes questions.
Hercule Riccardi se tourne vers les jurés, mais de façon à ne pas perdre de vue le personnel féminin disposé derrière les juges, et notamment une grosse commère blonde, fadasse et vulgaire, sans jeunesse, épouse d'un général de l'empire qui avait conquis ses épaulettes à graines d'épinards sur le boulevard Montmartre, du 2 au 5 décembre 1851.
Nous devons à la vérité de dire que Mme la générale, vrai type de femme à soldai déguisée en grande dame, ne tarda pas à fondre visiblement sous les effluves enflammées de cette prunelle méridionale.
— A quelle époque ont commencé vos relations et celles de votre frère avec l'inculpé ?
— C'était en 1857, à Milan.
— Ces relations ont été tout de suite intimes?
— Zèle crois bien! Plus qu'intimes, beaucoup plus! Ze lui ai rendu, à cette époque, d'immenses serrrvices!
— De quelle nature?
— De toutes les naturrres!
— Vous l'avez affilié aux sociétés secrètes italiennes?
— Nous avons combattu ensemble pour l'indépendance de l'Italie. Ze fus condamné à morrrt par le gouverrrnement autrichien. C'est pourrrquoi ze vins demanderrr l'hospitalité à la Frrrance.
— A Paris, le prévenu a fort bien reçu votre frère, et continué ses relations avec vous deux ?
— Naturrrellement!
— Vous alliez souvent chez lui.=*
— Très-souvent, moi. Mon frùrrre plus rarrrement.
— Il y avait donc refroidissement entre Georges Delmont et Ilippolyte Riccardi?
— Pas le moins du monde. Mais mon povre frèrrre ne me ressemblait pas du tout. C'était un sauvage, comment dirrrai-je ? Un peu sournois, un peu en-dessous, qui fuyait le monde.
Cette réponse, faite avec l'accent le plus triomphant, soulève une tempête de rires dans l'auditoire, qui avait déjà souri plus d'une fois, et ne comprenait rien à cette sorte de sincérité toute italienne, qui est complète, quand elle ne croit avoir aucun intérêt à se dissimuler.
Hercule Piiccardi paraît très-étonné de cette explosion d'hilarité, et regarde autour de lui, pour savoir de qui ou de quoi l'on a ri.
— Que savez-vous sur la journée qui a précédé le meurtre ?
— Mon povre frèrrre était allé, comme d'ordinaire, à son bureau. Mais il revint un peu plus tôt que d'habitude. Il semblait inquiet, préoccupé, lime dit qu'il avait vu dans la zournée Ceorges Delmont. — Est-ce qu'il retourrrne ce soir à Sceaux? — lui demandai-je. — Oui, me répondit-il.
— C'est faux, absolument faux! s'écrie Georges Delmont. — Piappe'ez bien vos souvenirs, Piiccardi. J'ai dit exactement le contraire à votre malheureux frère, qui m'iuterrogeait à cet égard.
— Mon serrr ami,z'en suis désolé, mais mon povre frèrrre me dit textuellement ce que ze raporrrle..., et z'ai mille raisons de me le rappelerrr !
— Ainsi, reprend le. président, vous maintenez votre affirmation ?
— Ze la maintiens absolument. Mon povre frèrrre me déclara positivement que Delmont lui avait dit avoirrr l'intention, la certitude de retournerrr le soir même à sa villa.
Me Steinbach se lève.
— Je prie M. le président de demander au témoin s'il est bien sûr de sa mémoire, s'il ne cède pas, dans sa déposition, à son insu peut-être, à un sentiment d'animosité contre
l'accusé qu'il croit coupahlcdu incurlre de son fivro, doiil il désire venger la mort.
— Non, non, s'écrie Hercule Riccardi, z'ai zurrré de dire la vérité. Ze la dis. Pàen de plus, rien de moins. Zc ne dis même pas que ze crois Deimont coupable. Ze dis seulement que, malheureusement pour lui, tous les faits semblent établirrr sa culpabilité, et ze le regrrrette plutôt.
— Que vous dit encoi'e votre frère?
— Zusqu'au dîner, rien. Mais le soirrr, après avoirrr manzé, il m'annonra tout-à-coup qu'il avait un rrrendezvous, qu'il serait prrrobablement absent une parrrtie de la nuit.
— Vous ne lui demandâtes pas avec qui ce rendez- vous ?
— Au contraire ! Ze le plaisantai, lui demandant s'il avait enfin trrrouvé une belle ?
L'auditoire éclate de rire.
— Parce que, voyez-vous, mon povrc frèrrre, élevé par les zézuiles, fuyait le beau sexe !
Les rires redoublent. Le président les réprime sévèrement.
— Que vous répondit-il?
— Que ze me trrrompais. Qu'il avait un rendez-vous d'affairrres, et qu'il ne pouvait me dirrre de quoi il s'azissait... ze n'insistai pas... ze vous le répète, mon povre frèrrre était un peu en dessous, comme vous dites en Frrrance.
— A quelle heure vous a-t-il quitté ?
— Vers les neuf heures du soir. Moi, ze me suis couché, et ze ne me suis aperrrçu qu'il n'était pas rentrrré, qu'en m'éveiUant, le lendemain matin.
— Vous ne savez rien d'autre?
— Non, monsieur le prrrésident.
— La défense n'a aucune question à adresser au témoin''
— Pardon, monsieur le président. Je désire qu'on demande au témoin si, en son âme et conscience, il croit Georges Deimont coupable du crime vraiment abominable dont on l'accuse.
Il se fait un grand siience.
Un léger nuage passe sur le front de Riccardi.
— En mon ùme et conscience, dit-il après un moment d'hésitalion, d'un air plus grave et avec un certain embarras, z'étais le meilleurrr ami de Georges Delmont... Ze lui ai rendu de grrrands serrrviGes.... Ze ne voudrais pas lui nuirrre.... Ze ne l'ai pas vu accomplirrr le meurrrtre, après tout.... Ze l'estimais beaucoup.... Ze ne sais que penserrr....
— Vous pouvez vous retirer.
Hercule Riccardi salue les jurés, lance une dernière flèche à la grosse femme qui porte le nom d'un général de l'empire, et va s'asseoir à côté des témoins qui l'ont précédé, l'air enchanté de l'importance de son rôle et de l'attention dont il est l'objet.
— Ainsi, — dit le président en s'adressant à Georges Delmont, — malgré vos dénégations, il est démontré que vous aviez annoncé votre retour à Sceaux à Hippolyte Riccardi, que c'est vous qui lui aviez donné le rendez-vous mystérieux dont il n'a pas voulu s'expliquer avec son frère. Cette dernière déposition, je ne dois pas vous le dissimuler, et vous devez le comprendre vous-même, est accablante pour vous. Persistez-vous, néanmoins, dans vos précédentes dénégations?
— Oui, monsieur le président, je persiste à nier ce qui est faux, à afTirmer ce qui est vrai.
— MM. les jurés apprécieront. — En vertu de notre pouvoir discrétionnaire, ajoute le président, nous ordonnons que Mme Delmont soit entendue à titre de renseignement.
Le prévenu semble en proie à une profonde émotion. , — Elle! Elle ici 1 murmure-t-il, et ses yeux ardents et pleins d'angoisse se dirigent vers la porte par laquelle elle doit entrer.
Un mouvement de curiosité se manifeste dans le public, dont tous les regards suivent instinctivement la même direction que le regard de l'accusé.