BATAILLE
Georgette était dans sa chambre de jeune fille.
Seule et loin des regards indiscrets, n'exerçant plus de surveillance sur l'expression de son visage, elle paraissait profondément triste et abattue. Son teint pâle, la langueur de ses grands yeux noirs cernés d'un cercle brun et pleins de larmes, sa pose abandonnée et, pour ainsi dire, découragée, tout révélait en elle une douleur aiguë et les latigues d'une lutte cruelle, mais non pas au-dessus des forces de cette enfant mûrie par la vie et devenue femme de cœur et d'esprit au début de son printemps ;t peine éclos.
Assise et la tèie pencUée en arrière, elle semblait perdue dans ses pensées.
Tout à coup madame Riccardi entra.
Georgette se redressa d'un mouvement brusque et regarda sa mère comme si elle sortait d'un rôve.
Au premier coup dœil, elle comprit de quoi il s'agissait.
Madame Riccardi, en etfet, semblait plus maussade qu'à l'habitude et en proie à une sourde irritation qui, pour être contenue, n'en était pas moins violente.
Elle quittait l'abbé Clodion. Il venait de lui rapporter la réponse de Georgette à Florestan, et de réveiller, de surexciter tous ses mauvais instincts égoïstes, toutes ses terreurs, d'aigrir sa haine contre M« Steinbacli, son antipathie inavouée, mais certaine, contre sa fille.
Nous l'avons déjà dit : elle n'aimait pas Georgette, et elle ne pouvait pas l'aimer. La nature de mademoiselle Delmon^
la choquait, l'inquiélait, la blessait, comme une satire vivante de sa propre nature.
Le culte voué par l'enfant à la mémoire du père achevait encore de séparer ces deux femmes. Celle qui, connaissant l'innocence de son mari, l'avait laissé condamner, quand elle pouvait le sauver d'un mot; celle qui, quinze mois après, se croyant veuve, avait épousé le principal témoin à charge, — et celle qui tendait de toutes les forces de sa volonté à faire éclater l'innocence de Georges Deimont, à en poursuivre la réhabilitation,— ces deux femmes, disons-nous, ne pouvaient être, au fond, que deux ennemies.
Les dernières révélations de l'abbé, apprenant à madame Riccardi d'une façon positive ce qu'elle prévoyait depuis longtemps, à savoir que M» Steinbach n'était pas sa dupe, qu'il avait cherché dans le passé de 1 épouse adultère, qu'il y avait en partie découvert la vérité, que, dernièrement encore, d'accord avec Georgette , il avait recommencé une sorte d'enquête sur le théâtre du crime, — tout exaspérait la colère de cette dévote.
Elle puisait, dans l'intensité même de ses craintes, le courage factice de les braver, de chercher à savoir au juste quelle était sa positioQ vis-à-vis de sa fille devenue à ses yeux le pire adversaire et le plus gênant obstacle.
— Vraiment? s'écria-t-elle d'une voix où grondait sourdement la tempête, je ne comprends rien à ta conduite, et je serais fort aise que tu daignasses me l'expliquer!
— De quoi s'agit-il, maman ? répondit Georgette de sa voix calme, avec une intonation de tristesse qui ne lui était pas habituelle.
— De quoi il s'agit! répéta sa mère. Je pense que tu t'en doutes. Il s'agit de ton mariage avec M. Florestan, de... Est-ce vrai ce qu'on m'apprend à l'instant, que tu lui as signifié son congé en termes fort rudes ?
— Je lui ai dit, en eflfet, que je ne voulais point me marier, et que je le priais de renoncer à ses prétentions.
— En vérité! Ainsi... sans me consulter, sans me prévenir, comme cela était ton devoir! Alors que moi, qui suis ta mère, et qui ai seule le droit de décider, je lui ai dit que j'acceptais
et que tu acceptais ! Voilà qui est bien étrange, bien inexplicable, absolument inadmissible !
Tout cela fut dit avec une extrême volubilité, en femme qui cherche à se donner de l'audace par le bruit de ses propres paroles, et qui fouette sa colère vraie des éclats d'une colère factice pour vaincre quelque timidité cachée, dont l'action persiste malgré tous ses efforts.
— Je ne comprends pas ton étonnement, répliqua Georgette. Je t'avais prévenue...
— Prévenue! Jamais!
— Et si tu as fait des promesses positives à M. Florestan, continua Georgette avec sa fermeté douce, tu as eu tort, car je ne t'y avais nullement autorisée.
— Autorisée! vraiment ! autorisée! J'ai maintenant besoin de l'autorisation de ma fille pour agir, pour décider ce qu'il me convient. Ah ! voilà où conduit l'irréligion, l'esprit d'indépendance et de révolte! Ce sont à présent les"enfants qui commandent, les parents qui doivent obéir.
— Pourquoi m'as tu demandé mon avis, s'il ne devait pas compter?
—Je ne l'ai pas demandé, ton avis. Je t'ai avertie doucement, maternellement, en te faisant comprendre combien je désirais ce mariage. Cela devait suffire. Mais si tu m'y forces, je saurai user de mes droits et exiger.
— Alors même que je te dirais: — Maman, je n'aime pas M. Florestan il me déplaît absolument, et ce mariage ferait mon malheur! Je t'en prie, n'insiste pas.
— Cela ne signifie rien. M. Florestan présente toutes les garanties. Il te convient sous tous les rapports, et je n'ai pas à céder à un caprice de petite fille.
Georgette, en adressant sa prière à sa mère, la regardait avec une sorte d'angoisse. On eût dit qu'elle voulait lire au plus profond de son cœur, y chercher la trace d'une affection maternelle, si faible qu'elle ftit, et qui l'aurait peut-être désarmée.
La réponse de madame Riccardi sembla trancher ses doutes et ses dernières hésitations.
Elle se redressa plus pâle. Ses grands yeux s'allumèrent.
— Ce n'est pas la réponse d'une mère qui aimel répliqua Georgette.
— C'est la réponse d'une mère qui veut être obéie.
Les craintes de madame Riccardi paraissaient avoir disparu. En parlant, elle s'échauflait.
L'abbé lui avait dit d'être ferme, et, sa nature méridionale, prenant le dessus, l'emportait tout à coup vers la violence, du moment oîi elle sortait de sa nonchalance ordinaire, et voulait faire un effort de volonté.
Une idée seule la dominait à présent : éloigner sa fille, la réduire à l'impuissance par le mariage que son directeur de conscience lui présentait comme l'unique remède.
— Je te l'ai déjà dit, reprit Georgette, je suis assez jeune pour avoir le temps d'attendre et de choisir. J'attendrai donc et je choisirai, car il faut mon consentement pour me marier.
— Attendre quoi? Choisir qui ? s'écria madame Riccardi, exaspérée de cette résistance, qu'elle s'acharnait maintenant à vaincre coûte que coûte. — Personne autre ne se présentera,
— Je n'en sais rien.
— Et moi, je le sais ! — Tiens, en veux-tu une preuve ? — Olivier vient ici presque chaque jour. Son père est, non pas mon ami, mais le tien, — accentua-t-elle avec amertume et colère. — Il était naturel qu'il pensât à toi... Y a-t-il seulement songé ? — Non.
Georgette hésita une seconde.
— Et s'il y avait pensé? — demanda-t-elle lentement.
— S'il y avait pensé?— El; bien .'je l'aurais repoussé, refusé, — coniinua madame Riccardi, laissant enfin échapper les sentiments d'antipathie qu'elle nourrissait contre l'avocat et son fils.
— Pourquoi cela ?
— Pourquoi ? Parce que je sais la mauvaise influence qu'ils ont eue, le père et le fils, sur toi. Parce que je sais qu'au fond ils me détestent. Parce que je suis lasse de la surveillance, de la protection qu'ils exercent autour de toi, et qui est une injure pour moi, pour ta mère. Parce que je bais toutes leurs opinions, toutes leurs croyances. Parce que ce
sont des ennemis de la religion, des libres-penseurs, qui ont développé dans ton cœur ces sentiments de révolte que j'y trouve encore aujourd'hui. Parce que je n'ignore pas, enfin, que M« Steinbacli n'a cessé de comploter contre moi, depuis... la mort de mon premier mari.
Ces attaques imprudentes irritèrent et blessèrent profondément la jeune fille, cent fois plus que tout ce que sa mère eût pu dire contre elle.
Tout son amour pour Olivier lui remonta du cœur au cerveau, et la Ut sortir brusquement d'elle-même.
— Tu haïssais donc bien mon père, s'écria-t-elle, que tu hais ainsi ceux qui l'aiment et qui m'aiment !
Madame Riccardi bondit vers sa fille, pâle de cette pâleur que la colère répand sur le visage des Méridionaux, son œil noir chargé de menace et de fureur.
— Prends garde ! lui dit-elle les dents serrées. Pèse tes paroles. Je n'ai pas de comptes a te rendre. Un mot de plus, et je fais fermer ma porte à ces gens que je hais, oui, que je hais, entends-tu! Et tu ne les reverra plus jamais. Nous saurons bien si je suis chez moi, ou chez eux, et qui fera la loi ici, de toi ou de moi.
— Leur crime est le mien, répondit Georgette d'une voix éclatante, l'œil plein d'éclairs, et laissant aussi apparaître à son tour le fond de sa pensée, — Ils cherchent à trouver les preuves de l'innocence de mon père.
— L'innocence de ton père I Ah ! ah ! voilà le grand mot lâché, n'est-ce pas? Tu l'avoues! C'est là ce que tu cherches, c'est là ce que vous cherchez ensemble ! Eh bien, cherche, cherche. Tu ne trouveras rien, ni loi, ni eux, ni personne. Lis son procès, tu verras quelles preuves l'ont accablé!
Et madame Uiccardi ricana d'un air de provocation en regardant sa fille.
Georgette supporta ce regard, et répondit avec une froideur qui mordait:
— Seule, je ne trouverais rien. Mais avec ton aide, tout deviendra facile, car, tu le sais, toi, qu'il était innocent, et tu pourrais en donner la preuve !
LA REVANCHE DE CLODIOiX 201
L'ENQDÉTE DE GEORGETTE
A ces paroles, madame Riccardi recula bouleversée, les traits contractés par la surprise de l'angoisse.
Son visage exprimait une telle épouvante que Georgette en eut pitié, et regretta presque la netteté de son accusation.
— Je sais... moi... je sais!... balbutiait la mère en dévorant sa fille des ) eux.
Georgette garda un instant le silence
— Tiens, maman, reprit-elle enfin d'une voix adoucie et profondément émue, n'allons pas plus loin... Ne me force pas à dire ce que je voudrais taire, pour moi autant que pour toi, — ce que je donnerais ma vie pour racheter ! Il ne s'agissait pas de mon père, il s'agissait de mon mariage... Prie M. Florestan de renoncer à sa poursuite, au lieu de l'y encourager. Les horribles malliours que je prévois... qu'ils ne viennent pas par moi, du moins ! C'est ta fille qui te le demande une dernière lois.
Georgette joignit presque les mains, en signe de prière.
Mais madame Riccardi n'écoulait plus la raison, ne pouvait plus s'arrêter.
L'accusation de Georgette avait été trop nette, trop positive. Elle voulait connaître la vérité, toute le vérité, sonder du regard le précipice au bord duquel elle était brusquement amenée, en mesurer la profondeur exacte. '
Georgette avait-elle prêché le faux pour savoir le vrai, affirmé comme un fait positif une simple supposition ?
Avait-elle des preuves ou des soupçons?
Sa fille venait de ia frapper à l'endroit sensible.
La première stupeur passée, ce fut la fureur qui domina.
— Ah! fille dénaturée ! s'écria-t-elle enfin, tu m'accuses!
Vil ! tu veux me d(^shonorer, me perdre ! Tu parleras!
— Je t'en prie, maman... Je regrette les paroles qui m'ont échappé... •
— Tu recules, à présent! Eh bien, moi, je ne reculerai pas. Tu ne veux plus parler? Alors j'agirai! Ah! tu menaces! Je te briserai! D'abord, dès aujourd'hui, je ferme ma maison aux Steinbach père et fils. Ce sont eux qui l'excitent contre moi, qui te poussent à la résistance, à la rébellion. Tu ne les verras plus, plus jamais, entends-tu? Puis tu épouseras M. Florestan, parce que je le veux, parce que je ne supporterai pas plus longtemps, sous le même toit que moi, à mes côtés, une ennemie qui m'espionne et cherche ma perte. Tu me comprends bien ? Ce sont mes volontés, mes volontés absolues! Ahl tu ne me connais pas! J'ai toujours été douce avec toi, et tu en abuses... Mais qui menace mon bonheur, qui entrave ma vie... je l'écrase !
Madame Riccardi marcha sur sa fille, le regard enllammé, les lèvres serrées, les cheveux en désordre, au paroxysme de la passion.
Georgette s'était redressée, comme il lui arrivait chaque fois qu'on employait avec elle la menace et la violence. Elle regardait sa mère en silence, laissant paraître sur son jeune visage décomposé la lutte terrible qui la secouait. On voyait qu'un mot brûlait ses lèvres, demandait à sortir.
— Non ! non! dit-elle enfin.
Et elle pressa sa bouctie de ses deux mains, comme pour arrêter au passage l'expression de sa pensée. Madame Uiccardi ne comprit pas et se crut triomphante.
— "tu ne veux pas parler, n'est-ce pas? C'est que tu ne Bais rien. Ah! tu me prends pour ta dupe, et tu crois que j'ignore ce que tu fais... Détrompe-toi, je suis au courant! Veux-tu que je le dise oii tu étais, il y a trois semaines? Tu étais à Sceaux, avec Me Steinbach, avec Olivier. Vous avez parcouru toute la maison, visité toutes les pièces... Vous y cherchiez une preuve d'innocence... Vous ne l'avez pas trouvée, et vous ne la trouverez pas. Oui, c'est ton père qui a assassiné Hippolyte Riccardi. C'est lui! c'est lui! c'est lui!
— C'est faux ! s'écria Georgette d'un accent terrible, d'est faux! Il est innocent, tu le sais, et c'est infâme, devant moi, sa fille, de venir l'accuser! Il ne te suffit donc pas de l'avoir jeté à la mort, déshonoré aux yeux du monde par une épouvantable condamnation qui fut ton œuvre, à toi qui pouvais le sauver ! Tu veux encore le déshonorer dans le cœur de son enfant! Tu veux que Georgette Delmont méprise Georges Delmont, l'abandonne; le trahisse comme tu l'as trahi!
Georgette s'était transformée. La lutte, en elle, avait cessé.
Elle appartenait désormais tout entière à l'indignation farouche, à la passion filiale.
Madame Riccardi, foudroyée par cet éclat, resta immobile et sans souflle, entendant retentir jusqu'au fond de sa conscience, endormie par l'égoïsme et la foi religieuse, ces paroles vengeresses.
— Tu veux que je parle... je parlerai... Oui, j'ai été à Sceaux, et j'y ai fait l'enquête que la justice n'a pas su faire, et j'y ai trouvé la vérité!
— La vérité ! répéta madame Riccardi livide.
— Oui, la vérité. Et, d'abord, ceci : c'est que, du cabinet de mon père, on ne pouvait entendre ce qui se disait dans le salon; mais que, de ta chambre, à toi, on distinguait les moindres paroles. Si tu étais dans cette chambre, comme tu l'as déclaré, tu as donc tout entendu... et la conversation, et la lutte qui a précédé le meurtre...
— Je dormais...
— Non, tu ne dormais pas!
— Je suis accourue en entendant le cri du... du malheureux... et la chute de son corps.
— C'est faux.
— C'est constaté par le procès.
— Oui, mais j'ai constaté le contraire.
— Toi?
— xMoi.
— Comment cela? demanda madame Riccardi, qui rappelait à elle tout son sang-froid, ainsi qu'elle eût fait dans le cabinet d'un juge d'instruction, oubliant la réalité de la
situation pour on subir la vérité, ne se sachant plus devant sa fille, niaisse voyant devant une accusation terrible qu'elle avait bien des fois retournée dans son esprit, et voulant défendre le terrain pied à pied.
— Non, tu ne dormais pas! répéta Georgette, et voici mes preuves.
La jeune fille se recueillit un instant. Madame Riccardi la dévisageait en silence d'un regard où la colère avait à peu près fait place à la terreur, terreur mêlée de curiosité, car la femme de Georges ne pouvait s'expliquer comment cette enfant inexpérimentée était arrivée à découvrir ce qui avait échappé à tous les regards, — aux soupçons d'un tribunal et à la perspicacité des hommes de police.
Aussi, malgré l'émotion qui la secouait, s'eiïorrait-elle encore d'espérer, de croire que Georgette prenait des certitudes morales pour des preuves matérielles.
— Cette nuit-là, reprit Georgette d'une voix lente et basse, il faisait une chaleur éloulfante. Le ciel était orageux. Après m'être endormie à mon heure habituelle, je me réveillai. J'avais peur. J'appelai Julie, la femme de chambre, qui couchait dans la pièce à côté dont la porte restait toujours ouverte. Elle ne répondit pas. Je me jetai au bas de mon lit, et j'entrai dans cette pièce. Julie n'y était pas.
Alors je sortis, et je vins en courant à travers le corridor jusqu'à la chambre.
ïu étais couchée, et Julie, qui se trouvait près de toi, s'apprêtait à te quitter.
En m'apercevant, pieds nus, en chemise, tu me grondas. Je t'embrassai en pleurant. Je te dis que j'avais peur.
Juliette souhaita le bonsoir, éteignit la lampe, comme d'habitude,ne laissant auprès de ton lit qu'une veilleuse. Elle m'emmena ensuite dans ses bras, vint dans le salon, dont elle ferma soigneusement la fenêtre, et me reconduisit à mon petit lit.
— Est-ce vrai?
— C'est possible... je ne me rappelle pas tous ces détails, répondit madame lîiccardi, clfrayée de cette netteté de mémoire, et comprenant, sans savoir encore oii ni comment, qu'un coup terrible allait la frapper.
LA REVANCHE DE GLODIOiN 205
Ce qui la bouleversait le plus, c'était l'attitude de marbre de GeorgettP, la dureté inattendue de son regard, la fermeté impitoyable de sa voix qui scandait les mots, les aiguisait et les jetait vibrants comme autant de projectiles empoisonnés.
— Moi, je me rappelle tout, poursuivit Greorgette; car, cette nuit-là, pas plus que toi, je n'ai dormi! ajoula la jeune lille avec un sourire menaçant. — Je continue : Donc la lampe était éteinte. Or, tu es entrée avec cette lampe allumée.
Madame Riccardi eut un frisson.
— 11 a donc fallu que tu te levasses, et que tu prisses le temps de l'allumer; mais, pendant ce temps, puisqu'on entendait tout de ta chatiibre, tu aurais entendu ce qui se disait, reconnu les voix !
— La lampe n'était pas éteinte balbutia la mère.
— Je suis certaine du contraire. Je vois encore Julie baissant la mèche et soufflant dessus. Elle voulait même l'emporter. Tu lui dis de la laisser, contre ton habitude.
On pouvait voir la sueur perler sur le visage de l'accusée.
— 11 y a plus. Je te vis couchée dans ton lit, à onze heures et demie. Je me rappelle exactement l'heurç, car Julie m'en fit un reproche, en me disant que je devrais dormir depuis longtemps. A cet instant, tu avais un peignoir de mousseline blanche, tout simple, sans une seule broderie. Ton peignoir de nuit habituel !
Madame Riccardi frémit pour la seconde fois, et ses yeux s'agrandirent.
Elle commençait à entrevoir la suite.
Elle n'eut pas la force d'interrompre sa fille, dont l'aspect de Némésis vengeresse lui inspirait une terreur croissante. Les mailles du filet se resserraient autour d'elle. Elle le sentait, et ne tenta point de les briser.
— Quand le meurtre eut été commis, poursuivit Georgette faisant vibrer chaque mot, la maison s'emplit de bruit et de cris.
Julie, bouleversée, passa rapidement une robe, et, sans songe: à moi que loules ces ruaiuLii-s tenaient éveillée, elle courut s'informer de ce qui se passait.
Le jardinier vint à son tour.
Ce fut un mouvemeht, des ailées et venues, qui mo donnaient la liôvre. Je me croyais en proie à un cauchemar. A travers les portes ouvertes et fermées violemment, j'entétidais des mots terribles !
Le jardinier repassa devant ma chambre. 11 parlait haut.
— Ah! quel malheur! disait-il. Un assassinat! Monsieur... qui l'aUrait cru!
Je compris que mon père avait été assassiné, et, sans savoir au juste ce que cela pouvait signifier, j'eus peur, je voulus connaître là vérité.
Je me levai à tâtons. Je mis mes petites pantoufles, parce que tu m'avais grondée de marcher pieds nus. Je me couvris les épaules du premier objet qui me tomba sous la main, et je me glissai sans bruit jusqu'au salon...
Là, je vis lih corps étendu sur le parquet et recouvert d'un dMp ensanglanté, des taches de sang piquetaient le plancher de points sombres. Deux gendarmes, debout, parlaient à voix basse.
Mon père n'y était pas. Toi non plus.
Je me mis à pleurer, à cfiër : a Papa ! où est papa! »
Les gendarmes se retoil^nèrent. Ils échangèrent quelques paroles que je n'entendis pas bien. L'un d'eux dit pourtant :
— C'est sa fille!
Il vint à moi, me prit par la main, et me conduisit à ta chambre, prés de toi. Tu étais agenouillée sur ton prie-Dieu, la tête dans les mains, imni()bile. Tu pleurais.
Je m'élançai vers toi. — Tu avais un pciqnoir richement brodé, le plus beau de téS peignoirs! Celui-là excitait toujours mon adniiralioti dé petite lillc, et me faisait souvent dire à moi-mèiné : « Ouand je serai grande, j'aurai le pareil ! »
— Eh bien, qu'est ce que cela prouve ? murmura madame Ëiccàrdi complètement iibattue et perdant sa présence d'esprit.
— Ceci : — c'est qu'après le départ de Julie et le mien, tu avais dû te lever, allumer ta lampe, et changer de costume; que, par conséctuent, tu ne dormais pas!
— Ce n'est pas vrai I répondit-elle. Tu t'es trompée. Je n'avais pas le peignoir dont tu parles.
— Le voilà ! interrompit Georgette en le prenant sur son lit. C'est celui que tu m'jis donné l'autre jour pour servir de modèle.. .
— Ah! c'est pour cela que tu me le demandais! s'écria madame Riccardi en regardant sa fille avec effroi.
— Oui ! répliqua mademoiselle Delmont. Je voulais m'assurer que je ne m'étais pas trompée! Tiens, regarde là, et elle montra le haut de l'épaule gauche (le peignoir n'avait point de manches), il y manque un morceau de broderie arrachée...
Madame Riccardi eût encore pâli, si cela avait été possible.
— Veux- tu voir le morceau qui manque ?
Georgette, sans attendre de réponse, se dirigea vers un petit chiffonnier, ouvrit le meuble, en tira un lambeau de broderie froissé, jauni par le temps, comme éclaboussé de rouille, qui s'adaptait, en effet, à la déchirure signalée par Georgette.
Madame Riccardi s'appuya au dossier d'un fauteuil pour ne point tomber.
— Et sais-tu où je l'ai ramassé, ce chiffon, continua Georgette implacable, — le jour même du meurtre, sans que personne s'en aperçût ?
— Tais-toi ! murmura la mère au comble de l'épouvante. 11 y eut un moment de silence.
Les deux femmes restèrent debout en face l'une de l'autre. Ce fut la fille qui reprit la première la parole :
— Et tu viendras encore, dit-elle, affirmer devant moi ce que tu as laissé croire aux juges, que mon père était l'assassin !
Elle était éblouissante d'indignation vengeresse.
— Mais qui accuses-tu, enfin ?
— Qui ?
Mademoiselle Delmont s'approcha de sa mère, et, se penchant à son oreille, prononça une parole, une seule.
Madame Riccardi poussa un cri désespéré, et recula jusqu'à la muraille, en étendant les mains devant elle avec terreur .
— Non! non! balbutia-t-elle. d'est faux! c'est un mensonge ! Jusqu'à la fin, je dirai : Non !... Je te défie de le prouver.
— Qui te dit que je veuille le prouver ? répliqua lentement la jeune fille. — Cela ne dépend pas de moi. Ce n'est pas moi qui aurai la responsabilité et le devoir de la justice ou du pardon.
Elle passa la main sur son front, et sa tête s'inclina.
LA PANTHERE
Francine et Georges Delmont s'éloignèrent rapidement de la maison de l'abbé.
L'heure matinale protégeait leur incognito, car tous deux, bien que par des motifs différents, désiraient n'éveiller aucune attention.
Le jour commençait à peine. Les voitures des maraîchers s'acheminaient, lourdes et bruyantes, vers les Halles, les escouades déguenillées des balayeurs se rendaient à leurs divers postes, quelques boutiques de marchands de vin s'ouvraient çà et là. Des ouvriers en blouse, leur miche de pain sous le bras, entraient, se mas.saient un instant devant le comptoir d'étain poli, vidant, debout, le canon de vin blanc ou le petit verre d'eau-de-vie.
Des filles du peuple, en robe d'indienne, avec un frais bonnet de linge, trottinaient déjà pour se rendre à leur tâche quotidienne.
Delmont sentait sous son bras, le bras de Francine raidi par la tension nerveuse, et parfois secoué d'un frémissement subit.
Elle ne le regardait point. Deux fois il essaya de lui parler sans obtenir de réponse.
Tout à coup, à l'entrée du pont Saint-Michel, elle s'arrêta.
— Où allons-nous? dit-elle brusquement.
— Chez vous.
— Impossible I Chez moi, jamais!... Il le saurait!
Delmont insista. Il aurait voulu voir sa chambre, les objets familiers qui l'entouraient et qui révèlent le caractère, les habitudes, les besoins, les désirs, espérant y trouver quelques indices qui pussent le guider, lui dire comment il fallait s'y prendre pour agir sur cette femme, obtenir sa confiance, lui arracher ses secrets.
Il dut y renoncer. Le refus de Francine était absolu. Il comprit qu'il ne gagnerait rien à tenter de le vaincre.
— Alors, entrons là, lui dit-il en désignant la boutique d'un marchand de vin, grande ouverte et déjà pleine de sa clientèle matinale.
î'rancine le suivit.
11 demanda un cabinet particulier et commanda une consommation quelconque, puis, une fois servi, ferma soigneusement la porte et en poussa le verrou.
Francine le regardait faire, sans prononcer une parole.
Elle s'était jetée sur un siège et semblait brisée, soit de fatigue, soit d'émotion.
— Maintenant, causons, dit Georges en voulant s'asseoir vis-à-vis d'elle.
Elle se leva violemment, rejeta sa voilette comme si elle étouffait, et le couvant de ses yeux clairs et fauves, où se lisaient la terreur, la curiosité, la défiance et la colère, elle lui demanda :
— Qui ètes-vous?
— Qui je suis? Je vous le dirai plus tard. Je vous connais, et vous ne me connaissez pas; je garde cet avantage.
— Que me voulez vous?
— Je veux que vous me disiez la vérité, que vous m'appreniez, sur l'abbé Clodion, ce que vous savez, tout ce que vous savez .
Francine haussa les épaules.
— J'ai besoin de le savoir, insista Georges, Francine ricana,
— Je ne sais rien. Je ne connais pas l'abbé dont vous parlez.
— Vous oubliez que je vous ai surprise sortant de chez lui, il y a une demi-heure.
— Que m'importe?
— Et que vous sembliez, à cet instant, avoir une terrible peur de cette découverte faite par moi.
Francine ne répondit pas.
— Non-seulement, poursuivit Delmont, vous étiez chez l'abbé Clodion, mais encore je puis vous dire pourquoi vous y étiez, et le costume que vous portiez. Il ne ressemblait guère à celui-ci, Francine Durand.
La jeune femme frémit.
— Pourquoi persistez- vous à m'appeler ainsi? s'écriatelle.
— Parce que c'est votre nom. En 1866, vous avez épousé Louis Durand, un brave et honnête ouvrier typo^rraphe, qui vous adorait, et que vous paraissiez aimer. A cette époque, pour subvenir aux frais de votre jeune méuage, vous travailliez tous les deux. Vous étiez délicate. 11 vous avait choisi une occupation peu fatigante, qui vous laissait des loisirs, sans vous éloigner de lui. Vous étiez plieuse au journal où il était compositeur, à la Foi nouvelle de Georges Delmont.
— Oui, c'est vrai 1 murmura-t-elle après une hésitation, la voix tremblante et des larmes dans les yeux. — J'étais heureuse, bien heureuse !
Son regard farouche s'était adouci. Gela ne dura pas. Elle se redressa vivement, et reprit cette expression de sauvagerie qui lui était particulière.
— A quoi bon me rappeler ce temps-là? Il est mort, et cette Francine-là aussi. Je n'ai rien de commun avec elle!
— Je voulais seulement vous dire ceci : Je connais votre passé, et je connais votre présent. Je connais l'ouvrière qui travaillait en robe de laine, comme vous voila, et je connais la femme qui, loin de tous les regards, se fauhlant à la façon des malfaiteurs dans une maison isolée, y porte, à minuit, des robes de soie, des bijoux et des fleurs !
Francine froissa l'une contre l'autre^ avec rage, ses mains frêles et longues.
— Or, continua Delmont, puisque vous cachez yotreancien nom et votre nouveau métier, si vous ne voulez pas parler, je vous ferai connaître, moi, je dirai ces secrets, que vous dissimulez avec tant de soin.
— Vous me dénoncerez ! Vous révélerez ce que vous avez surpris ! s'écria Francine en s'avançant vers lui, les dents, serrées, la prunelle dilatée et pâlie.
— Je ferai ce qu'il faut pour savoir, autrerpen,t çt par d'autres, ce que vous pourriez m'apprendre, et ce que vous refusez de me dire. Vous comprenez bien que cela me sera désormais facile.
— Et si je vous tuais!
Et Francine, tirant de son corsage, par un geste rapide, un petit poigoard, bondit sur lui avec la souplesse et l'élan terrible de la panthère.
Delmont, qui ne s'attendait nullement à une pareille attaque, n'eut que le temps de parer avec son bras.
La lame du poignard traversa la manche en effleurant seulement la peau.
Il lui saisit le poignet dans ses doigts de fer, et le lui tordit.
Cette pression terrible fit craquer les os délicats de la jeune femme, et dut lui causer une douleur atroce, car ses traits se décomposèrent et exprimèrent l'angoisse du patient dont le chevalet disloque les membres, tandis que le poignard, abandonné par elle, roulait à terre.
Cependant, elle ne dit pas un mot, elle ne poussa pas un cri, ne demanda pas grâce.
Elle tomba sur ses genoux, en se tordant silencieuse, et une légère écume apparut au coin des lèvres.
Delmont, emporté par l'instinct de la conservation personnelle et la colère, comprit seulement alors qu'il lui brisait le bras, et la lâcha, tout à la fois stupéfait et touché de celte énergie extraordinaire, de ce courage vrai, se révélant chez cette femme dont le vice et le crime semblaient avoir pris possession.
Débarrassée de l'étreinte douloureuse qui la broyait, Fran-
cine laissa retomber son bras le long de son corps, et resta immobile, pelotonnée sur elle-même, sans chercher à reprendre l'arme gisant à portée de sa main.
Elle était belle ainsi, d'une beauté tragique et tourmentée. Dans la lutte rapide, ses cheveux s'étaient dénoués et s'étalaient en désordre sur ses épaules ; l'agrafe qui fermait son corsage avait sauté, et l'étoffe entr'ouverte montrait une partie de sa gorge soulevée par l'effort de la respiration haletante. Sa bouche exprimait une souffrance atroce, profonde, mais plus morale que physique, et ses longues paupières abaissées, en voilant l'éclat de son regard, laissaient dominer l'impression produite par le bas du visage, qui avait, on se le rappelle, autant do grâce et de douceur, que les yeux, les sourcils et le front manifestaient, parfois, de dureté et de violence.
Elle eût charmé un peintre, enthousiasmé un artiste!
Delraont, frappé de ce brusque changement, et doué de trop d'imagination, de trop d'élévation dans les idées, pour ne pas être sensible à la beauté et ne pas comprendre toutes les nuances d'une nature exceptionnelle, fut saisi de pitié, profondément ému.
Il s'approcha d'elle, et la souleva.
Elle se laissa faire sans le regarder.
Il la conduisit au divan, près d'une fenêtre, el lui prit la main. Le poignet marbré par l'empreinte de ses doigts était violet, tuméfié, engourdi, incapable de se plier. Il releva la manche, versa une carafe d'eau sur une serviette, et lui entoura le bras de ce pansement improvisé.
Elle n'avait pas prononcé une parole, fait un geste, se prêtant à ce qu'il voulait.
Quand il eut fini, et qu'il reporta les yeux sur elle, de grosses larmes coulaient lentement le long des joues de Francine.
LA REVANCHE DE CLODIOx\