UNE MALHEUREUSE
Delmont la contempla un instant en silence.
— Pourquoi pleurez-vous? lui dit-il enQn. — Est-ce le regret de ne m'avoir pas assassiné? Sont-ce simplement vos nerfs qui se détendent?
Elle se laissa glisser à terre sur ses genoux, prit, de la main gauche, la main droite de celui qui lui • parlait, et, avant qu'il pût deviner ce qu'elle allait faire, elle porta cette main à ses lèvres.
— Vous êtes bon ! murmura-t-elle. Cela fait du bien. Depuis deux ans je n'ai vu et connu que des méchants.
Georges Delmont la força de se rasseoir.
— Vous êtes une étrange créature, reprit-il déplus en plus surpris. Je vous ai connue jeune fille, honnête et laborieuse, puis épouse dévouée d'un homme digne de tout votre amour. Je vous retrouve maintenant perdue, courtisane mystérieuse, prête au meurtre. Depuis un quart d'heure que nous sommes ensemble, vous passez .«ans transition de la terreur à la bravade, de la bravade à la fureur, et de la fureur aux larmes et au r''pentir.. Il faut que vous soyez b en malheureuse.
— Oh! oui, balbutia-t-elle. Si vous saviez! si vous saviez!...
Elle s'arrêta et cacha sa figure dans le coussin du divan, pour y étouffer ses sanglots.
— Parlez! parlezdonc ! s'écria-t-il avec empressement. Vous voyez bien que je ne suis pas un ennemi. Vous avez voulu me tuer. Je n'avais qu'un mot à dire pour vous livrer à la. justice. L'ai-je fait? Non. Je suis de ceux qui croient que le mal et le crime ont pour origine un malheur ou une maladie. Soyez sincère et franche avec moi. Vous n'aurez pas à le re-
214 LA REVANCHIi DE CLODION
Rretterj'e vous le jure. Victime ou coupable, que m'importe ! Je suis prêt à vous tendre la main, à vous sauver, si vous le voulez, et s'il en est temps encore. Figurez-vous que je suis votre père. . ., non, on ne dit pas tout à son père..., votre frère aîné plutiU. Je puis tout entendre, et je sais tout comprendre, — mieux qu'un prêtre, allez, car la vie ne m'a pas ménagé.
Francine releva la tôle, essuya ses yeux, regarda en face sou interlocuteur, pour la première fois.
— Oui, dit-elle alors d'une voix agitée, je vous crois. Vous ne parlez pas, vous n'agissez pas comme les autres. Vous me savez infâme, et vous ne m'écrasez pas! . . . Je vous dirai tout, oui tout. Cela me soulagera. Cela me pèse depuis si longtemps sur le cœur!... D'ailleurs, si je voulais me taire, ajouta-t-elle avec un retour de défiance, vous en savez déjà trop.
Elle hésita encore une seconde, puis reprit. ^
— Mais à une condition.
— Laquelle?
— Jurez-moi sur votre honneur, sur ce qu'il y a de plus sacré, que jamais cet homme... l'abbé Clodion, ne saura que je vous ai parlé.
— Vous l'aimez donc ? demanda Delmont, sans dissimuler un profond étonnement.
— Moi! répéta Francine avec une telle intonation de haine et une telle expression d'horreur que Delmont recula.
— Quel drame se joue donc dans ce cœur ? pensait-il en contemplant le visage mobile delà jeune femme.
— Vous hésitez? reprit Francine se trompant sur la cause de son silence. Alors je me tais! Et croyez-le bien, ajouta-lelle avec un sourire douloureux, vous pouvez me tuer... Ce serait un bien peut-être, mais je ne parierai pas.
— Francine, je vous jure sur ma foi d'honnête homme que, jamais l'abbé Clodion ne saura que vous avez eu confiance en moi. Seulement il est bien entendu que je pourrai me servir des renseignements que vous allez me donner.
— Oh! cela m'est égal. Mais vous ne pourrez rien contre lui, si c'est là ce que vous espérez.
— Cela me regarde. Et puisque vous haïssez cet homme qui vous domine par quelque raison que j'ignore, ne craignez pas de me fournir des armes pour l'atteindre et le faire trembler à son tour.
Francine haussa les épaules d'un air de doute.
— Soit, reprit-elle. Je vais donc parler, comme je parlerais à Dieu... si j'y croyais. Mais si vous me trompez, si vous me trahissez, prenez garde à vous! Je vous ai manqué tout à l'heure, parce que j'ai cédé, sans réflexion, à un moment de folie, comme cela m'arrive quelquefois. Le jour où j'aurais perdu l'espoir qui me fait vivre, voyez-vous, ce jotir-là, me moquant de la mort comme du reste, je saurais me venger!
Ses yeux avaient repris leur éclat dur, et lançaient des éclairs.
— Si je manque à ma parole, vous ferez ce que vous voudrez.
Francine se recueillit une minute. Son expression changea encore une fois, et ce fut d'une voix douce et mélancolique qu'elle commença:
— Comme vous l'avez dit, j'ai épousé Louis Durand en 1866. J'étais quasi orpheline, manière étant morte, et mon père étant plus souvent au cabaret qu'à la maison. — Quel brave cœur que ce pauvre Louis ! — Bon ouvrier, solide au travail, doux avec moi. — Ah ! nous avons été bien heureux!
Il gagnait de l'argent, moi aussi. On s'était monté un petit ménage. Ça dura comme ça jusqu'à la guerre de 1870. A ce moment-!a,j'étais enceinte.
Ça fut dur, pendant le siège, allez, pour les pauvres ouvriers! Et ce n'est pas avec les trente sous du mari et les quinze sous de la femme, qu'on mangeait tous les jours à sa faim. Mais bastî c'était pour la Piépublique, comme disait Louis. On se serrait le ventre et on était encore content.
Il y avait des fois, pourtant, où il faisait terriblement froid dans la mansarde, et, quand Durand était de service aux avant-postes, sous la neige, sans paille, je me reprochais de grelotter en pensant qu'il avait l'oRglée et qu'une balle pouvait le tuer.
Ça ne fait rien, quand il revenait, quelle joie!
Ce qui m'inquiétait surtout alors, c'était ma crrossosse. Je craignais de n'avoir plus la force d'accoucher, tant j'étais devenue maigre, et mon pauvre Durand se faisait un mauvais sang du diable à me voir si pâle et si alîaiblie. Enfin, ça alla tout de même, et j'accouchai juste le jour de l'armistice. Je me disais : — Je n'aurai pas de lait pour l'enfant ! — Mais les provisions abondèrent. Je repris des forces, et je pus nourrir le petit.
C'était un garçon, il s'appelait Louis.
— Comme vous dites cela, Francine ! Est-ce qu'il est mort.
— Non. Oh! non... hélas!
Delmont la regarda avec surprise.
— Vous le regrettez?
— Oui, il y a des moments. S'il était mort je ne serais pas ce que je suis, et je ne ferais pas ce que je fais \ ajouta-t-elle d'un air farouche en menaçant du poing des ennemis connus d'elle seule. — Mais ce n'est pas ça !— Donc, je le nourrissais, et il venait comme un charme. Tout allait bien; mais voilà la Commune qui arrive. Louis Durand est nommé lieutenant de sa compagnie. La bataille recommence.., pire que sous le premier siège, sauf que les provisions ne manquaient pas, et que je ne craignais plus de manquer de lait pour la nourriture du mioehe.
Seulement, j'étais folle de peur pour Louis!
Encore si j'avais pu l'accompagner au feu comme d'autres faisaient! Avec l'enfant, pas moyen! Fallait rester là à se ronger, à se vieillir. Et, vous savez, Darand, brave à la bataille comme a l'ouvrage. Toujours le premier en avant, laoii il y avait plus de danger.
Je voyais déjà les veuves et les orphelins autour de moi, dans le quartier, qui pleuraient et criaient vengeance.
— Ce sera mon tour demain, me disais-je tous les jours.
Et j'embrassais le moucheron, puis j'avais des envies de le battre, quand je pensais que; sans lui, je serais aux côlés du père et que je le protégerais, ou que je le soignerais, s'il était blessé, ou que je le remplacerais, s'il était tué...
Ça allait mal. Pourtant, on nous rassurait. On nous parlait de fraternité, de solidarité, et patali et patata... Des menteries, quoi ! — Au Club, où j'allais le soir, dans l'église tout proche, il y avait un orateur qui disait : « Les soldats sont des frères. S'ils entrent dans Paris, ils mettront la crosse en l'air, ils reconnaîtront le peuple qui leur tendra les bras. Ils iront à lui... » Drôles de frères. Drôle de fraternité !
Francine s'arrêta. Elle s'était levée, et grinçait des dents.
— Oui, je sais! murmura Delmont.
— Enfin, les Versaillais entrent dans Paris, et on fraternise... avec les mitrailleuses!... Durand... je n'en entends plus parler ! — Où était-il ? Que faisait-il.'
J'allais comme une folle, m'informant partout; mais il y en avait tant de ces morts qu'on cherchait, il y en avait tant de ces femmes qui demandaient un mari, un ûls, un frère, un amant!... Puis l'enfant me gênait... Impossible de rien savoir.
Tout à coup, notre quartier est pris. Les soldats envahissent la maison, une grande caserne pleine d'ouvriers. On empoigne les hommes, on les fusille. On empoigne les femmes, les enfants. Ceux qui crient ou qui résistent, des coups de baïonnette par ci, ou une balle dans la tête.
Quand je vois ça, je ne dis rien. Je voulais sauver l'enfant. Je ne savais pas non plus si le père vivait encore, et je voulais le savoir. Ah! ça rend bien lâche, ces choses-là?
On me prend tout de môme.
On me fourre dans un tas de malheureux et de malheureuse: couverts de boue, de blessures, déchirés, déguenillés... C'était horrible !
— Pourvu que mon lait ne tourne pas! pensais-je; car j'avais emporté le bébé. Je le cachais sous un pan de mon chàle.
On nous fait traverser les rues, on nous mène à Versailles. Fallait marcher, sous le soleil, tête nue, le ventre creux. On nous insultait ; des dames, dans la foule, nous frappaient, ou nous crachaient au visage.
Je ne pouvais plus aller.
218 LA REVAiNCHE DE CLODION
— Eli! va donc, queue de vache ! me criait-oii, — parce que j'ai les cheveux rouges.
Tin petit jeune homme pâle, la poitrine en dedans, les épaules maigres, un petit crevé^ comme on disait alors, m'aperçoit et s'écrie :
— Tiens! cette gueuse qui a mis son drapeau sur sa tête!
On rit!
Une femme, en robe de soie, se jette sur moi et m'arrache une poignée de cheveux, en m'appelant: Canaille et pétroleuse I
Et vlan! des coups de crosse. Je n'osais pas les parer. Je tendais le dos, pour que l'enfant n'en reçût pas.
Mais voilà que le châle qui l'entourait se défait dans la bousculade, et que le mioche montre son nez en pleurant.
Je croyais que ça allait les toucher. Ah! bien oui!
— Tiens! qu'on disait autour de moi, celle femelle qui emporte son petit!... Faudrait l'étouller cette graine d'insurgé !
Et je le serrais plus fort contre ma poitrine.
Il avait soif, vous comprenez, mais je ne pouvais pasm'arréter pour le faire tèler, et, devant ces gens-là, je ne voulais pas me dépoitrailler, et lui donner le sein. Ils auraient trop ri !
Moi aussi j'avais bien soif!
Depuis quelques minutes, Francine parlait d'une voix rauque, saccadée, entrecoupée. Ses yeux devenaient hagards.
— Arrêtez-vous un instant, lui dit doucement Delmont. Ces souvenirs vous émeuvent trop. Je connais tous ces détails. Prenez un peu de repos.
Francine se laissa retomber sur le divan, en murmurant quelques paroles confuses; mais l'expression du regard cl de la bouche leur donnait une signilicatiou claire et terrible.
Elle se releva bientôt, saisit un verre d'eau sur la table et le vida d'un trait. Puis, se tournant vers Delmont:
— Mainieuaul, je puis coutmuer, dit-elle.
LU