SUITE DE L'HISTOIRE DE FRANCINE
— Nous arrivons à Versailles. Toujours la même foule, les mêmes injures. On nous crachait dessus, on nous jetait de la boue... Seulement, nous étions plus lasses qu'à Paris, et comme folles.
On nous fourre enfin dans des espèces d'écuries. La troupe y avait passé avant nous. On n'avait rien nettoyé... Des cochons en auraient eu mal au cœur !... Pas d'air! On se tasse comme on peut, dans l'ordure. La tète me tournait, il me semblait que j'étais saoule.
Et pas d'eau ! Et une soifl... J'en voyais qui avaient les lèvres toutes noires et fendues par le soleil et la poussière. On aurait tiré la langue comme des animaux.
Pourtant je me dis :
— Le petit va boire enfin 1
Je veux lui donner le sein... mon lait était tari!
Vous comprenez, Pémolion, la fatigue, le désespoir...
Il tirait, il tirait, rien ne venait! Si, du sang! Ça me faisait mal que j'en hurlais! Lui aussi! J'eus envie de lui casser la tête contre un mur, et moi après.
Et un tapage là-dedans! Des centaines et des centaines de femmes. 11 y en avait qui pleuraient, d'autres qui chantaient. Celles-là avaient perdu la raison. D'autres qui se roulaient par terre.
Puis des enfants aussi, de tout âge, qui gueulaient. Ils avaient faim, ou ils étaient blessés. Un enfer!
Moi, je ne comprenais plus rien. J'avais mal, voilà tout.
Et le bébé voulait du lait, et je n'en avais plus... Je devenais stupide.
Tout à coup on me pousse, on me parle. Je regarde. Il y
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avait à côté de moi une pauvre femme, trente ans à puine, qui nourrissait son enfant, comme moi. Je n'avais rien vu.
— J'ai du lait, me dit-elle. Bien peu, mais on partagerai Donnez-moi le mioche.
Vous pensez quelle joie! Fallait voir comme il mordait au sein, tandis que l'autre, son enfant à elle, dormait repu.
Je pleurai de reconnaissance Cela me soulagea.
La nuit vint. Quelle nuit! Puis le jour. Deux femmes étaient mortes. Lne s'était étranglée avec sa jarretière, —une jeune lille, une voisine que je connaissais, qui allait se marier. — Elles étaient bien heureuses ! disait-on autour de moi.
On n'enleva les cadavres qu'au bout de trois jours. On n'avait pas le temps. Ou amenait toujours des prisonnières. La fièvre me dévorait, et à peine quelques gouttes d'eau saumàtre.
Enlin, on commença à nous classer, à nous desserrer. Des officiers venaient demander les noms. Tout à coup la jeune femme qui nourrissait mon enfant aperçoit un individu, un officier, je crois. Elle se jette sur lui, comme une louve, en l'appelant : Assassin!
Elle se cramponne à lui, lui enfonce ses ongles :
— Rends-moi mon homme ! disait-elle, et mon frère ! et mon père !
On lui avait fusillé son mari, son frère^ son vieux père, sous les yeux.
Elle venait de reconnaître celui qui avait commandé le feu. Elle était enragée, quoi!
Cet homme la renverse, en la repoussant. Elle se traîne sur les genoux, le saisit aux jambes, le mord... un coup de pied lui arrive dans le sein 1
Oh! je n'oublierai jamais son hurlement. Elle se tordait comme un ver coupé! Le lendemain, elle avait le sein gros comme un boisseau. On l'emmène à l'hospice avec son enfant.
Mais le mien n'avait plus de nourrice. C'était le bouquet!
Avec ça que j'étais devenue tout à fait malade. J'avais la
fièvre, mes dents claquaient, le délire me prenait, je ne pouvais plus me tenir debout.
Il vint plusieurs curés. Ils nous faisaient de la morale, nous disant de remercier le bon Dieu qui nous châtiait, que nous avions mérité bien autre chose, et que nous étions dans le paradis, à côté de ce qui nous attendait dans l'autre monde, et que la vengeance divine nous poursuivrait pendant l'éternité.
Ils promettaient du soulagement à celles qui voudraient faire leurs devoirs religieux et manifester leur repentir.
Ça ne prenait pas. Dans les faubourgs on n'aime pas la calotte, puis on se trouvait bien assez châtié comme ça !
Trois ou quatre seulement se mirent à faire des simagrées, des signes de croix, à s'agenouiller en parlant du boa Dieu.
On les ôtait alors d'avec nous, on les mettait ailleurs, oii elles étaient mieux sans doute.
L'un de ces prêtres s'arrêta devant moi, il voulut me prêcher. Je ne l'écoutais seulement pas. C'est Durand qui aurait été content, s'il avait su que je demandais grâce à un curé ! Puis le marmot criait toujours la soif, et je n'entendais que lui. Il était maigre, qu'on aurait vu une chandelle à travers.
Alors l'abbé me dit : — Votre enfant va mourir ! — Vous êtes une mauvaise mère!
Une mauvaise mère, moi!
Je voulus me relever, pour lui répondre, mais je ne pouvais pas. Je voyais trouble...
Enfin, je ne sais plus bien ce qui se passa, ni ce qu'il me dit. Il me promettait que l'enfant vivrait, si je le lui confiais... Il le prit, ou je le lui donnai... Je sentais bien qu'il allait mourir sans cela ! J'avais déjà les idées bien confuses, car je ne me rappelle plus rien. Et, un beau jour, je me réveillai dans une salle d'hôpital.
J'y étais depuis six semaines, battant la campagne.
Je demandai mon enfant. On me répondit qu'on ne savait seulement pas ce que je voulais dire, que je n'avais point d'enfant quand on m'avait enlevée pour me porter à l'hospice. Alors je me rappelai ce prêtre, je touIus savoir son
nom. 11 était venu beaucoup de pr(!^tres, on ne connaissait pas leurs noms!
Les gardiens, les surveillants, les officiers, tout cela avait changé, s'était renouvelé; puis, dans la confusion, est-ce qu'on avait eu le temps de s'occuper de ces détails ?
Je demandai après Durand. On me tourna le dos. Etait-il mort ou vivant? prisonnier ou en sûreté? Le délire me reprit. Mais je ne pouvais pas mourir!
On me guérit encore, on me remit en prison ensuite, on m'interrogea, et je fus enfin relâchée.
Six mois s'étaient écoulés. Et me voilà sur le pavé, sans mari, sans enfant, sans courage, brisée, n'ayant plus de larmes!
— Pauvre femme ! murmura Delmont.
— Pauvre femme, oui! Et pourtant ce n'était rien.,. Il pouvait y avoir pis !
— Quoi donc?
— Mon avilissement , parbleu ! s'écria-t-elle avec une fureur contenue. Car je suis vile, infâme, maintenant, vous le savez bien,
— Vous êtes malheureuse, Francine. Vous êtes victime , Ne vous méprisez pas vous-même. Cela désarme pour la lutte. Il est toujours temps de se relever,
— Je ne le veux pas, et je ne le peux pas, ajouta-t-elle d'une voix sourde. J'ai une idée, un but, rien ne m'en détournera,
— Quelle est celte idée, Francine, quel est ce but? Francine resta un moment silencieuse. Puis elle passa
la main sur son front, secoua la tête, et reprit : '
— Où en étais-je ?
— A votre sortie de prison.
— C'est cela. Me voilà donc dans la rue, comme je vous disais. Je cours chez nous. La propriétaire avait fait saisir et vendre le mobilier pour les termes en retard. Tout disparu, perdu! Bien! Je m'informe de Durand. On ne l'avait pas revu. Je bats le quartier. Enfin on m'apprend qu'il est mort depuis longtemps, qu'on a trouvé son cadavre percé de coups de baïonnettes derrière une barricade.
Ici la voix de Francine faiblit.
— Je m'y attendais! Sans ça, il m'aurait donné de ses nouvelles, d'une façon ou d'autre. Six mois plus tôt j'en serais morte... mais on s'habitue...
Restait mon enfant. Était-il mort, lui aussi, ou vivant? Comment le savoir? Je m'informais à tout le monde, mais on me chassait de partout- J'étais comme une pestiférée!...
Vous comprenez, la veuve d'un fédéré !... On craignait de se compromettre.
Il fallait vivre pourtant, manger, travailler, si je voulais le retrouver; mais comment ?
J'étais allée à l'atelier de Durand pour demander aide et protection. Le patron m'avait fait mettre à la porte. Depuis deux jours que j'étais libre, j'avais mangé deux sous de pain et couché sous les ponts.
Que faire? J'entre dans une église, avec l'idée de retrouver mon curé de Versailles. Un prêtre entre derrière moi. Je le reconnais ! Il me guettait, il m'avait suivie.
r/était l'abbé Glodion !
Je me jette sur lui, je lui demande mon enfant ! Il n'y avait personne dans l'église. D'abord il fait semblant de ne pas savoir ce que je lui veux, puis la mémoire lui revient. Il me dit que mon enfant vit toujours, qu'il se porte bien. Il me calme, il me rassure, m'affirme que je le verrai, mais qu'il n'est pas à Paris, qu'il l'a placé en province, chez de braves paysans.
Je veux partir tout de suite ; il m'arrête, me fait comprendre qu'il faut de l'argent pour le voyage, de l'argent pour le nourrir, quand je l'aurai ramené,
Il déchire une feuille de son carnet, écrit quelques lignes s.u crayon, pour me recommander à une dame pieuse, qui me donnera de l'ouvrage.
J'y cours. Cette dame me reçoit bien, m'avance pour louer une petite chambre garnie, puis me fait avoir du travail.
Je n'aime pas les prêtres, mais celui-là m'avait touchée. J'étais affaiblie par la maladie, les privations et le désespoir. Je n'avais plus de volonté !
C'est si bon, dans certains moments, de trouver quelqu'un qui ne vous fait pas de mal! Je pensais qu'il y a de braves
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gens partout, que c'était pcut-iMre un prêtre comme on en raconte dans les liistoires... Je n'avais personne pour m'aidcr, me soutenir, me conseiller.
Pendant un mois, il m'amusa de belles promesses. Nous nous voyions dans une petite église, où il confessait. J'étais censée me confesser moi-même, mais c'était pour la frime, et justifier ses longs entretiens avec moi, qui, sans cela, l'auraient compromis. Jamais il ne vint chez moi, jamais je n'allai chez lui. Il m'avait fait jurer de ne dire à personne qu'il s'intéressait à moi. (ja lui aurait nui, auprès de ses supérieurs, disait-il.
— La veuve d'un communard ! Une femme sans principes religieux! Il manquait à son devoir en me protégeant, quand il y avait tant de malheureux plus dignes que moi des sympathies des honnêtes gens.
— Moi, je laissais dire. Il pouvait me rendre mon enfant. Il m'avait donné de l'ouvrage. J'avais de la reconnaissance, et je ne me méfiais pas.
Mais à quoi bon insister?
Il se dévoila petit à petit... Je lui avais plu quand il me vit à Versailles. Il avait, dès lors, conçu son plan. Il aimait les rousses! Je voulais mon enfant... Lui seul pouvait me le rendre... Il y mit le prix que vous savez... J'ai payé... et il m'a volée!...
— Votre enfant...
— Je ne sais seulement pas où il est!
— Il fallait vous adresser à la justice ! s'écria Delmont. Francine éclata d'un rire strident.
— La justice pour moi ! pour la femme d'un ouvrier tué derrière les barricades, pour une créature qui sortait des prisons de Versailles! La justice contre un prêtre... Ah! vous êtes un bourgeois, vous! un monsieur!... Quand vous avez à vous plaindre, les tribunaux vous écoutent. Vous avez du temps et de l'argent à dépenser, des amis, des parents des protecteurs, des journaux qui publient vos plaintes. Puis, vous êtes un homme ! Porter plainte contre lui ? Dire qu'il avait mon enfant, et qu'il ne voulait pas me le rendre? Il aurait nié. Est-ce que j'avais des témoins? Est-ce qu'on
aurait hésite entre sa parole et la mienne? On m'aurait chassée ! Et si j'avais insisté, on aurait dit que je voulais faire du scandale, on m'aurait poursuivie pour diffamation, calomnie, que sais-je, moi? D'ailleurs, il me menaçait de me faire mettre à Saint-Lazare. Ça se fait très-bien ces choseslà! Vous ne le savez pas, vous; mais moi, je le sais. J'ai eu une amie dans cette position-là. Elle était orpheline ; elle résistait à un vieux richard tout-puissant. Il i'a dénoncée. On l'a mise à Saint-Lazare avec les filles publiques ; elle y est restée trois mois... Maintenant, elle fait trottoir!
— Oui, murmura Delmont, vous devez avoir raison. Nous ne pensons pas à ces choses-là, nous autres,
— Et voilà pourquoi je l'écoulai, ajouta Francine, en riant de nouveau de son rire farouche qui donnait le frisson.