‹ La revanche de ClodionChapitre 44 sur 64 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

ou GEORGES N'APPREND PAS CE QU'IL ESPERAIT

— Une fois que vous avez été là, pourquoi ne vous a-t-il pas rendu votre enfant ?

Francine haussa les épaules.

— Il sait bien que je le hais, que je le fuirais, si j'avais mon fils. C'est par là qu'il me tient, qu'il fait de moi ce qu'il veut. Il promet toujours, j'espère toujours, j'attends et je rampe,

— Vous ne savez pas même où il est?

— Non, rien, rien! Mais il faudra qu'il parle, un jour ou l'autre. Plusieurs fois, quand la passion l'emportait, j'ai cru qu'il allait se détendre, s'attendrir. Mais baste! il est trop maitre de lui! Je le guette pourtant, comme une chatte guette une souris... Oh! j'arriverai à mon but. Vous comprenez bien, il me le faut, mon fils ! Il me le faut! Je ne veux pas qu'il soit élevé par ces gens-là... dans la haine de

son père et le mépris de sa môre. Je veux l'élever, moi, rélever pour qu'il nous vérifie tous deux! Il me méprisera après, que m'importe, si je lui ai versé dans les veines toute ma haine !

Francine était effrayante. On eût dit la ^Y'mésis antique. Ses yeux pâles s'étaient encore agrandis, et ses prunelles dilatées reflétaient l'éclat du feu intérieur qui la dévorait. Ses longs cheveux de soie où jouait un rayon de soleil semblaient de l'or en fusion pointillé de gouttelettes de sang. Tout son corps frêle et nerveux frémissait. On voyait ses dents hianches entre ses lèvres roses légèrement relevées.

— Voilà pourquoi je cache mon nom, voilà pourquoi je ne veux plus qu'on m'appelle Francine Durand. Je ne suis plus digne de ce nom, et jamais plus je ne le porterai, à présent que je suis devenue infâme, que j'ai pu serrer dans mes bras ce monstre qui m'avilit, sentir sa bouci:e sur ma bouche, sans le mordre et le déchirer !

Et retombant sur le divan, Francine cacha son visage dans ses mains.

Delmont s'approcha d'elle, écarta ses mains.

— Calmez-vous, Francine, lui dit il. Vous avez sou fîert... plus que moi, ce que je ne croyais pas possible, mais vous n'êtes pas infâme, et vous auriez tort de vous mépriser, car, moi, je ne vous méprise pas.

— Vrai 1 s'écria-t-elle en attachant sur lui ses grands yeux adoucis, pendant qu'une légère rougeur montait à ses pommettes. Vrai! vous ne me méprisez pas!

— Non, sur l'honneur.

— Ah ! merci, merci! Tenez, vous avez raison. Il me semble aussi parfois que Durand, s'il revenait, me pardonnerait, me plaindrait, m'aimerait encore! car je lui dirais :

« Vois-tu, si je me prostitue à cet homme, à ce voleur qui m'a pris tout ce qui me restait, c'est encore pour toi! Je veux que ton fils apprenne à te chérir et qu'il ne baise jamais, par ignorance, la main de nos éternels ennemis! Je veux que les hontes même de su mère lui mettent au cœur

la rage contre ceux qui ont fait de sa femme, de celte Francine que lu adorais... ce qu'elle est aujourd'hui! »

— Maintenant, Francine, voyons, croyez-vous qu'il n'y ait pas d'autre moyen de ravoir votre enfant ? Croyez-vous qu'il ne serait pas possible de lui faire dire ce qu'il en a fait, de lui arracher son secret ?

— Non, répondit-elle avec accablement. J'ai cherché, je n'ai pas trouvé. Il est bien fort, allez I Si je le quittais, ou il me ferait jeter à Saint-Lazare, comme il m'en a souvent menacée, et alors tout serait perdu, ou il ferait mourir mon pauvre petit Louis.

— L'en croyez-vous capable?

— Parfaitement.

Delmont réfléchit un instant.

— Et vous ne savez rien dans sa vie, dans son passé, qui puisse donner prise contre lui ? Jamais il ne lui est échappé de paroles imprudentes?

— Jamais ! reprit-elle. Ce que je sais seulement, parce qu'il ne s'en cache pas devant moi, c'est qu'il est un enfant naturel, qu'il est devenu prêtre, non par vocation, mais par nécessité, pour éviter la misère, ne pas rester petit paysan, afin d'avoir une position, une influence qui lui permettent de se venger de gens qu'il hait.

— Lesquels?

— Je l'ignore.

— Et... — Delmont hésita, — il ne vous a jamais parlé de la famille Delmont... de ce procès...

— Oh! si.

— Que vous a-t-il dit?

— Il, m'a chargé d'épier mademoiselle Delmont.

— Ah! pourquoi cela?

— Pour savoir si elle aime M. Olivier Steinbach, le fils de l'avocat qui a défendu son père.

Delmont devint très-pale, et, quelque effort qu'il fit pour se dominer, sa voix tremblait quand il reprit la parole.

— Vraiment! Il voulait savoir cela! balbutia-t-il... Et... et... est-ce qu'elle l'aime ?

— Oui, je les ai surpris ensemble. Ils se tutoient! Elle lui

a juré de n'en pas épouser un autre. Mais que vous importe ? Vous la connaissez?

— Ils s'aiment ! pensait Delmont.

Puis, tout haut :

— Vous en avez parlé à l'abbé ?

— Naturellement.

— Comment ! vous avez consenti à trahir une jeune fille sans défense, à l'espionner, à livrer les secrets de son cœur à cet homme que vous savez capable de tous les crimes !

— Je consens à tout.

— Mais c'est infâme ! s'écria Delmont avec violence. Quoi ! vous n'avez pas hésité, quand cette jeune fille n'a plus de père ni de... protection, quand elle est bonne, charitable pour vous! Au risque de la perdre, de compromettre son bonheur, vous n'avez pas eu pitié...

— Qu'est-ce qui a eu pitié de moi ? interrompit Francine. Delmont eut un geste de colère, puis s'arrêta brusquement.

— C'est vrai! murmura-t-il.

Après un silence, il reprit tout haut :

— Qu'a dit l'abbé ?

— Il a paru content.

— Et vous continuez cet espionnage sans dégoût ?

— Je le continuerai, s'il le faut. Je fais bien d'autres choses qui me dégoûtent autant, sinon plus!

— Même si je vous disais : — Francine, je m'intéresse à cette enfant. Je connaissais son père, j'étais son ami. J'ai juré de la protéger.

Francine ne répondit pas immédiatement. Enfin elle se leva et, s'approchant de Delmont :

— Ecoutez, lui dit-elle, vous êtes le seul qui m'ayez adressé une bonne parole, tendu la main depuis des années. Si bas que je sois tombée, je ne suis pas ingrate. Puisque vous y tenez, je respecterai mademoiselle Delmont. Je mentirai à l'abbé, s'il m'interroge.

— Merci, Francine I Je compte sur vous. Il lui prit la main et la serra.

— Vous m'avez tout dit?

— Tout !

Delmont secoua la tète avec décoaragement.

Francine, qui l'observait, sourit d'un air d'amertume.

— Vous voyez que j'avais raison quand je vous disais que vous n'apprendriez rien qui pût vous aider à le frapper. Vous ne savez que mon histoire et vous avez juré de vous taire.

— Je tiendrai ma parole, mais...

— Oh! pas de mais ! s'écria Francine avec violence. Je ne me suis pas déshonorée, avilie pour rien!... Si, par votre faute, j'étais séparée de l'abbé avant d'en avoir obtenu ce que je veux, avant d'avoir découvert où il cache mon enfant, ce qu'il en a fait, malheur, malheur à vous! Et, puisque vous vous intéressez à mademoiselle Delmont, malheur à elle !

— Rassurez-vous, encore une fois, Francine. Si j'agis, si je me sers de ce que je sais, ce sera sans vous compromettre, je vous le jure de nouveau.

Francine le regarda d'un air de doute, puis reprit plus lentement :

— Maintenant, me direz- vous qui vous-êtes ?

— Un ami de Georges Delmont, qui s'intéresse à sa famille, à sa fille surtout, et qui hait l'abbé Clodion autant que vous pouvez le haïr, car il possède un secret qui me touche autant que celui de la retraite de votre enfant peut vous toucher. Je suis Américain, et je me nomme don Ramon Llorente. Vous voilà renseignée. Unissons-nous donc, et tâchons de triompher ensemble.

Mais Francine, son exaltation tombée, gardait un fonds de défiance, et regrettait déjà presque d'avoir parlé.

II était visible qu'elle ne comptait que sur elle-même, et qu'elle hésitait à faire cause commune avec cet inconnu, dans la crainte qu'il ne vînt en travers de son action à elle, et qu'il ne l'éloignât, même sans le vouloir, du but qu'elle poursuivait patiemment, au prix de tout ce qu'une femme peut avoir de cher et de sacré.

— En soifime, répétait-elle, vous savez ce que je veux de l'abbé, et je ne sais pas, moi, ce que vous lui voulez.

— Et si je vous le disais ? reprit enfla Delmont en la regar-

dant pour lire jusqu'au fond de son cœur. Serais-je sûr que vous n'iriez pas un jour livrer mon secret à cet homme, pour qu'en récompense il vous rendit votre enfant;

Francine rougit, baissa les yeux, garda un instant le silence.

— Eh bien, oui! s'écria-t-elle avec effort, vous avez raison 1 Gardez votre secret. Je ne puis répondre de moi. Je serais capable de vous trahir! Vous m'avez fait, aujourd'hui, par votre pitié, par vos bonnes paroles, tout le bien qu'on pouvait me faire. Je ne voudrais pas vous tromper, me montrer ingrate. Agissez de votre côté, j'agirai du mien. J'ai eu tort, probablement, de vous avoir parlé... Vous m'avez dominée, entraînée, je ne sais comment, et je désire que vous n'ayez pas à vous en repentir.

Elle refusa de consentir à de nouveaux rendez-vous. L'abbé le saurait, disait-elle. Elle se sentait surveillée, espionnée, par des yeux invisibles.

— IS'il connaissait mes rapports avec vous, s'il apprenait que je vous ai parlé, que vous avez deviné le mystère de nos relations, je serais perdue sans ressources. Je n'aurais plus rien à espérer, je ne saurais jamais rien. C'est pour cela que j'ai eu si peur en me voyant surprise par vous ; c'est pour cela que je vous ai suivi en silence, de crainte de le réveil. 1er; c'est pour cela que j'ai voulu vous tuer, quand vous m'avez menacée de tout révéler. Ma vie n'a qu'un but. Je lui ai tout sacrifié, et je ne veux pas échouer. Gela me cotite trop cher !

Tout ce qu'elle consentit à promettre, ce fut de lui écrire, si elle apprenait que l'on tramât quelque chose au sujet de mademoiselle Dclmonl.

Ils se quittèrent, et Delmont resta profondément découragé.

Il n'avait entre les mains qu'une arme émoussée. Cette découverte, dont il avait tant espéré, aboutissait à un résultat presque insigniUant.

Il était bouleversé enfin de la révélation inattendue de l'amour de sa lille pour le fils de Me Sleinbach, amour qui aurait pu être sa joie dans d'autres conditions, et qui,

maintenant, achevait de déchirer son cœur, en lui rappelant combien était délicate et cruelle la position que les événements avaient faite à Greorselte.

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