‹ La revanche de ClodionChapitre 45 sur 64 · CONSULTATION · texte numérisé non relu

CONSULTATION

En 'quittant Francine, Delraont se dirigea vers la rue du Helder. Il voulait faire connaître à l'avocat ce qu'il avait découvert, chercher avec lui s'il y aurait moyen par là d'arriver jusqu'à l'abbé Clodion, de l'efïVayer, de l'amener à révéler le secret de la mort d'Hippolyte Riccardi.

Tout en se rendant chez M"^ Steiiibach, Georges pensait à l'amour de sa fille pour Olivier, et celte pensée l'agitait des émotions les plus profondes qui puissent secouer le cœur d'un père.

Certes, cet amour était digne cie Georgette et de lui, et s'il avait jamais rêvé, désaxé un mari pour son enfant, c'eût été celui-là ! — Mais cet amour le surprenait dans des circonstances tellement compliquées, dans une situation tellement tragique, qu'il lui inspirait autant d'inquiétude, de terreur même, qu'il lui aurait inspiré de joie dans les conditions normales de la vie.

Me Steinbach connaissait- il l'amour des deux jeunes gens?

S'il le connaissait, pourquoi ne lui en avait-il pas parlé?

C'est donc qu'il le blâmait?

Hélas ! rien de plus probable.

L'amitié a des bornes, comme tout, plus que tout ici-bas. Quelque amitié que l'avocat pût lui porter, à lui le mort vivant, l'homme déshonoré par un jugement qui le déclarait assassin, il devait aimer davantage encore son fils unique.

Quel était le père qui eût volontiers introduit dans sa fa-

mille une jeune fille dont le nom avait traîné sur les bancs d'une cour d'a?sises?

Elle était innocente, évidemment, et méritait l'estime, l'admiration de tous les tionnêles gens. Il était innocent, lui aussi, et M« Stcinbach le savait mieux que qui que ce soit.

Mais ce sont là des sentiments et des considérations philosophiques, qui cèdent presque toujours sous la pression des préjugés les plus stupides et les plus odieux de la société.

On ne partage pas ces préjugés, on les blâme, on les combat même en théorie; mais le jour venu de Faction on leur tire lâchement son chapeau, et on les consacre par son adhésion !

iM»^ Steinbach avait dû, devait rêver un mariage brillant pour son fils, devait avoir pour lui de l'ambition... Et Georgette ne pouvait être un parti qu'aux yeux d'un homme qui mettrait, au-dessus des considérations du monde, la pitié pour une jeune fille injustement frappée; qui chercherait, dans le mariage de son fils, non pas des satisfactions d'amour-propre et d'intérêt, mais le bonheur qu'une femme de cœur et d'esprit, dévouée, courageuse, aimante, peut procurer à l'homme qui lui confie son existence et lui remet celle de ses enfants.

M° Steinbach était-il cet homme supérieur, vraiment audessus du troupeau?

— Pauvre Georgette! se répétait-il. Elle aime!

Et lui qui avait aimé, lui qui avait souffert tout ce qu'on peut souffrir par un amour mal placé, il frémissait en songeant que cette pure et héroïque jeune fille, sa fille, après avoir saigné par son amour filial, allait probablement trouver de nouvelles angoisses et de nouveaux désespoirs dans ce qui aurait dû être sa consolation, la récompense de sa noble énergie, la compensation de ses souffrances imméritées.

— Oh 1 pensait-il avec rage, maintenant plus que jamais, il me faut ma réhabilitation, non pour moi, mais pour elle. Il faut que je prouve au grand jour mon innocence, que je puisse prendre Georgette par la main, la conduire dans les bras de Me Steinbach, en lui disant;

« Voilà la fille de Georges Delmont, l'honnête homme, l'homme estimé ! Elle aime Olivier qui l'aime. »

11 faut que Me Steinbach puisse me répondre, sans arrièrepensée, aux yeux de tous:

« Accordez-moi l'honneur d'unir nos deux familles! »

Ce fut sous l'empire de ces résolutions et de ces émotions que Delmont arriva chez l'avocat, qui le reçut avec ces témoignages d'affection dont il lui avait déjà donné tant de preuves rares et éloquentes.

Georges lui raconta dans tous ses détails l'emploi de sa nuit, comment il avait pénétré, derrière Francine, dans la cour de la maison du carrefour de l'Observatoire; comment il avait pu, en se hissant à la hauteur de la fenêtre, surprendre, jusque dans ses moindres péripéties, le secret de l'abbé; comment, enfin, il avait obtenu et reçu la confession complète de la jeune femme.

L'avocat écouta le récit de son ami avec une vive surprise et une attention profonde.

Il va sans dire que Delmont passa sous silence la partie de ces confidences qui avait rapport à l'amour de Georgette et d'Olivier, indiquant seulement que Francine avait mission d'épier celle-ci et de rapporter à l'abbé ce qu'elle pouvait apprendre ainsi sur son compte.

Quand le récit fut terminé, M» Steinbach réfléchit pendant quelques minutes. Il se promenait lentement dans son cabinet, les mains croisées derrière le dos suivant son habitude.

Delmont ne le quittait pas des yeux, tâchant de lire sur cette figure intelligente et mobile si l'homme d'affaires, l'habile familier du Palais de Justice, voyait un moyen de tirer parti d'une semblable découverte.

— Tout cela est fort grave, en effet, s'écria tout à coup l'avocat en s'arrêtant, mais...

Il secoua la tête d'un air de doute.

— Mais ? répéta Delmont.

— Mais je ne vois pas trop quel parti nous en pouvons tirer. On pourrait aposter des témoins surprendre l'abbé, le menacer d'un scandale. «. rien de plus facile; Gela fierait

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assez malpropre; mais, dans votre position exceptionnelle, vous n'avez guère le choix des moyens.

— D'ailleurs, Francine n'y consentira pas, et je lui ai juré de ne pas la compromettre.

— Ce serment vous lie les mains et vous réduit à l'impuissance.

— Je ne pouvais faire autrement- D'abord, je n'aurais rien obtenu de Francine sans cela. Ensuite, je n'ai pas le droit, mol qui cherche à reconquérir ma fille, de lui ôter l'espérance de retrouver son enfant, quand, à cette espérance, elle a déjà sacrifié tout ce qu'une femme peut sacrifier.

— Sans doute. Ce sont là de fort beaux sentiments, des sentiments d'honnête d'homme. J'aurais peut-être agi comme vous, à votre place. Mais nous voilà à peu près désarmés.

— Si nous pouvions retrouver la trace de cet enfant, le lui rendre, nous redeviendrions libres, et elle servirait puissamment nos projets, ayant atteint par nous le seul but actuel de sa vie. La reconnaissance...

— Ne vous y fiez pas trop ! C'est un cœur aigri et une nature dévoyée. On ne peut plus rien tabler sur elle. Évidemment son enfant est le nœud de la question. Si l'on pouvait convaincre l'abbé de ce rapt, c'est un fait criminel qui tombe sous le coup de la loi, et l'on le mènerait loin avec cela ; tandis que ses rapports personnels avec Francine, alors même qu'ils fussent prouvés, ne relèvent que de la discipline ecclésiastique.

— Eh bien, il faut chercher et trouver !

— Chercher... oui... je m'en occuperai. Trouver, je ne crois pas que nous y arrivions.

— Comment cela?

— C'est bien simple. Du récit même de Francine il ressort ceci : qu'elle ne peut fournir aucun témoin lui ayant vu remettre son fils à l'abbé Cloilion. Le sommer juridiquement de déclarer ce qu'il en a fait, est donc impossible. D'autre part, cet homme ne l'a point gardé chez lui. Où l'a-t-il caché? A qui l'a-t-il confié? Parmi les centaines de dévotes ou d'agents secrets qu'il tient par la confession, par mille autres moyens mystérieux et qui nous échappent, qu'elle est

la personne qui pourrait nous renseigner? Où et comment la découvrir?

A-t-il placé l'enfant en nourrice, au loin, dans quelque campaiïne retirée?

L'a-t-il fourré tout simplement aux enfants trouvés?

En aucun cas, il n'a agi directement, il n'a mis sa personne en avant, il n'a révélé le nom véritable de l'enfant, son lieu de naissance, etc., etc.

Je l'ai beaucoup fait épier, vous le pensez bien. Jamais il ne quitte Paris. On sait les rares maisons où il se rend quelquefois, et, parmi celles-là, se trouve celle de madame Piiccardi.

Nous ne saurons donc rien, et je ne pense pas que Francine, malgré les moyens particuliers dont elle dispose, les soûls sérieux après tout, soit jamais plus heureuse que nous. Tant qu'il aura envie ou besoin d'elle, il la tiendra par là; et quand il sera las, ou la croira dangereuse, bien loin de lui rendre son enfant, il la brisera elle-même de telle sorte qu'elle ne puisse, en aucun cas, lui devenir un obstacle, une menace.

— Mais c'est désespérant ce que vous dites-là!

— Piéfléchissez, et vous verrez que c'est exact. Le seul moyen pratique, était de faire peur à cet homme, de menacer la considération à laquelle il tient et qui fait sa force. Avec de la patience et de l'habileté on y serait arrivé. Peutêtre aurait-il acheté le silence par des révélations... Vous avez juré...

— Encore une fois, je ne pouvais agir autrement.

— Il fallait laisser Francine de côté, ne pas vous montrer à elle, ne pas lui apprendre qu'elle était suivie, surveillée par vous, ne pas chercher à obtenir sa confiance, sa confession comme vous dites, et venir me trouver avant, non après...

— Je pensais qu'elle savait...

— Ce qu'elle ne sait pas. — Vous ne connaissez guère les gens d'église. Ils vous tiennent, et on ne les tient pas ! Ils ne se livrent jamais, et l'abbé, notamment, est un homme trop habile pour laisser lire eu lui par ceux qu'il domine et qu'il

exploite. Si vous aviez agi moins vite, la question serait entière, et nous pourrions aviser, tandis qu'à présent elle est aux trois quarts tranchée, et tranchée contre nous.

— Ah! je suis au désespoir! murmura Delmont. Car je sens bien que vous avez raison,-

— Du côté de Riccardi, vous n'avez rien découvert?

— Rien ! Et pourtant, je ne le perds pas de vue.

— Gela ne m'étonne point. Celui-là n'est pas prêtre, mais Italien très-fin et très-ferme, malgré son apparent verbiage, son expansion toute de surface, et son affectation de francparler bruyant.

— Néanmoins, c'est lui qui a commis le crime! Lui seul y avait intérêt.

— Cela nous paraît ainsi. C'est probable, à moins que ce ne soit l'abbé!

— Lui;! Dans quel but? Pourquoi?

— Eh ! si je le savais, mon cher ami, vous seriez réhabilité depuis longtemps !

— Alors, tout est perdu!

— Il ne faut pasjeter le manche après la cognée, C'estquand on désespère le plus qu'on est parfois le plus près d'atteindre la vérité. Qui sait? Le moindre petit fait peut nous éclairer. On doit toujours compter un peu sur le hasard. Je vais songer à ce que vous venez de m'apprendre, et voir, en retournant à loisir la question sous toutes ses faces, s'il n'y a pas une fissure qui nous échappe actuellement, et par où nous pourrions arriver jusqu'à ce secret si bien caché! — Francine travaille pour ma femme, sur la recommandation de Georgette. J'aurai l'oeil sur elle. Il est, après tout, impossible que ce que nous savons ne nous serve pas à quelque chose.

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