‹ La revanche de ClodionChapitre 46 sur 64 · AUTRE CONSULTATION · texte numérisé non relu

AUTRE CONSULTATION

On se figure facilement dans quel état de bouleversement, sa scène avec sa fille avait plongé madame Riccardi.

Le pénible échafaudage élevé par elle, en sept années de mensonge patient et d'hypocrisie profonde, venait de s'écrouler sous ses yeux, en une minute, au souflle de Georgette.

Alors qu'elle croyait son secret |à tout jamais enfoui dans ie passé, le voilà qui se redressait devant elle et menaçait de renverser sa vie, de briser son existence.

Alors qu'elle avait réussi à égarer la justice, — ce qui est, d'ailleurs, assez facile, comme on sait, — et à tromper le monde, ce qui est souvent plus difficile; alors que, ni M^ Steinbach, un homme habile, avocat et ami de l'accusé, n'avait rien pu découvrir de positif, une enfant, sa propre fille, la dernière dont elle se fut défiée, avait tout découvert, savait tout, connaissait le nom du vrai coupable, pouvait le révéler !

A cette idée, elle tremblait, mais autant de colère que de peur, et son vindicatif cœur italien se remplissait d'une haine violente. Elle se sentait poussée presque à rêver quelque crime abominable qui la délivrât du danger et la vengeât de ses craintes et de son humiliation.

Molle, nonchalante, égoïste, elle était capable de passion, quand on touchait à son repos, à son bonheur! Son horreur même de la lutte et de l'action contribuait encore à l'incliner vers quelque solution rapide qui lui permît de retomber ensuite dans sa vie de farniente matériel et moral.

Quelqu'un qui l'eût vue à ce moment, pâle, les traits crispés, les yeux brillants, les cheveux en désordre, eût été

profondément surpris de l'expression de violence presque sauYai>c qui bouleversait son visage, d'ordinaire insignifiant et endormi.

De regret ou de remords, du reste, pas apparence.

Elle avait sacrifié son, mari, non pas sans hésiter ou souffrir, mais enfin elle l'avait sacrifié pour assurer sa propre tranquillité. Elle y était parvenue. Ce qu'elle regrettait, à l'heure actuelle, c'était cette tranquillité mise de nouveau en question. Rien de plus.

Dans son trouble, elle songea aussitôt à l'abbé Glodion, à cet homme qui possédait tout ses secrets sans exception, qui dirigeait depuis tant d'années ce qu'elle appelait sa conscience.

Lui seul pouvait, dans cette crise terrible, la conseiller, la guider encore.

Elle ferait ce qu'il lui dirait de faire.

Elle agirait conmiH il lui dirait d'agir.

Son habitude de dévote de ne point penser et de point vouloir par elle-même, l'aurait conduite à celte démarche, alors même qu'elle n'eût pas senti la nécessité de le prévenir et de lui faire part de cette nouvelle péripétie d'un drame dont il connaissait, depuis longtemps, les divers personnages et les scènes successives.

Une heure après avoir quitté sa fille, se trouvant plus calme, elle mit donc à la bâte un chapeau et un pardessus, sortit à pied, arrêta la première voiture qu'elle rencontra, et se fit conduire à la chapelle du couvent desservie par l'abbé.

C'était justement l'un des jours où il confessait son troupeau de pécheresses habituelles, et elle était sûre de le trouver.

Lorsqu'elle arriva dans la chapelle, il avait affaire à une jeune pénitente dont la conscience était sans doute fort surchargée, car il s'écoula plus d'une heure avant que l'abbé fût libre.

Madame Riccardi occupa ce temps en prières, implorant le ciel de venir à son secours, et de lui assurer les moyens de poursuivre paisiblement l'existence qu'elle s'était créée en livrant volontairement son mari à une accusation capitale.

Elle mit lin à sa pieuse oraison en entendant le pas de l'abbé qui s'approchait d'elle.

La petite église était vide, car il se faisait tard. Aussi, allant vivement vers son directeur :

— Ah ! mon père, s'écria-t-elle, quel événement! Et comme vous aviez prévu, prédit ce qui arrive !

— Qu'y a-t-il?

— Georgette sait tout ! répondit-elle en baissant instinctivement la voix.

L'abbé ne put retenir un mouvement de surprise et d'inquiétude.

— Tout! répéta-t-il avec précaution. C'est impossible.

— Tout! vous dis-je. Tout!

— EUeades soupçons peut-être...

— Non, des certitudes, et des preuves même.

— Gomment cela ? Expliquez-vous.

Madame Riccardi alors raconta à l'abbé, dans le silence et la solitude delà chapelle, où le jour qui baissait jetait des ombres fantastiques et creusait des profondeurs sinistres, la scène qu'elle venait d'avoir avec sa fille.

L'abbé l'écouta attentivement, sans un geste, sans l'interrompre une seule fois, sans qu'il lût possible, au milieu de la lumière pâle et rare qui diminuait derrière les vitraux de couleur, de lire sur son visage les impressions que lui causait cette révélation.

— A-telle parlé à M» Steinbach? demanda l'abbé, dès qu'elle eut fini.

— Non. Du moins, elle m'a dit que non, car c'est la première interrogation que je lui ai posé dans ma terreur.

— Et Olivier?

— Comment, Olivier?

— Elle ne lui a pas parlé?

— Évidemment ! Je n'y ai pas pensé!... Mais, si elle n'a rien dit au père, à plus forte raison...

— Peut-être! murmura l'abbé d'un air pensif.

— Du reste, reprit-elle, là n'est pas le plus grand danger. Je puis l'empêcher de les revoir, de communiquer avec eux. Non, non, ma crainte, crainte horrible, est ailleurs. Si elle

parlait à Riccardi ! A mou mari! Si, pour se venger, elle lui disait... ce qu'il doit ignorer toujours! — Oh! tenez, mon père, rien qu'à cette idée, je me sens devenir folle! J'aimerais mieux mourir!

Et, d'un geste désespéré, elle porta ses deux mains à son front.

— Prenez garde, madame! ce sont là des vœux impies, et qu'une femme chrétienne ne doit jamais ni concevoir, ni formuler. Il faut savoir se résigner aux coups du Seigneur, et, quand il frappe, le remercier et le bénir.

— C'est possible; mais il faut me sauver, répondit madame Riccardi, avec une nuance de révolte qui ne lui était pas habituelle, et qui prouvait bien qu'elle était touchée à son seul endroit sensible. Il faut me sauver! Oui, il le faut! Vous le devez, j'y compte!... Après tout, ajouta-t-elle, devant le silence et l'immobilité de l'abbé, et craignant qu'il ne l'abandonnât dans cette circonstance, si je suis coupable, je ne le suis pas seule... Vous le savez bien! Et, si je succombe, je ne succomberai pas sans entraîner quelqu'un avec moi!

L'abbé comprit parfaitement la menace, mais il jugea à propos de n'en rien montrer.

— Voyons, madame, lui dit-il, du calme, du sang-froid. Vous vous êtes toujours bien trouvée de mes conseils. Les sept années de tranquillité, de bonheur terrestre que vous venez de goûter, à qui les devez- vous?

— A vous, certes. Je ne le nie pas.

— J'ai fait mon devoir, madame. Je le ferai jusqu'au bout. Dieu ne vous abandonnera pas, et mon appui ne vous fera pas défaut, car sa cause, ici, est en jeu.

— Que faire alors? répliqua madame Riccardi un peu adoucie.

— Mademoiselle Uelmont vous a-t-elle paru disposée à abuser du secret qu'elle a découvert avec une perspicacité si redoutable ?

— Je ne le crois pas... Pour le moment, du moins. Mais, demain, qui sait ?

Madame Riccardi réllécliit un instant.

— ■ Je me rappelle maintenant, reprit-elle, qu'une de ses dernières phrases, au contraire, a été à peu près celle-ci :

a Les événements ne dépendent pas de moi... Ce n'est pas moi qui aurai la responsabilité et le devoir de la justice ou du pardon ! »

L'abbé redressa vivement la tête.

— Elle a dit cela?

— Oui, j'en suis certaine à présent. J'étais tellement troublée que cela m'avait échappé.

— C'est la chose grave.

— Qu'y voyez- vous?

— Cela semblerait indiquer... qu'une autre personne... sait la vérité, peut-être.

— M« Steinbach alors ?

— Elle vous a dit que non. Et s'il était au courant, lui, vous vous en seriez dê)à aperçue.

— C'est vrai.

— At-elle vu quelque personne nouvelle dans ces derniers temps ?

— Non. Elle ne voit que l'avocat, et les amis que je reçois, vous, M. Florestan...

L'abbé paraissait vivement préoccupé.

— Vous lui avez, je crois, fit-il tout à coup, donné un professeur ?

— Oui.

— Recommandé par Me Steinbach, n'est-ce pas ?

— Sans doute.

— Quel homme est-ce?

— Un vieillard, un Américain, un étranger qui n'était jamais venu eu France. Quel rapport voyez vous?...

— Aucun.

— Enfin que me conseillez-vous ?

— Le calme et la patience. Ne montrez ni colère, ni animosité à mademoiselle Delmont. Faites-vous douce, et même un peu humble avec elle, vous me comprenez. Qu'elle croie que vous avez peur ! Tâchez, en un mot, de la toucher au lieu lie l'irriter. Il faut ménager ceux qui nous tiennent, et, actuellement, elle est maîtresse de la situation. — Surtout,

qu'il ne soit plus question de mariage, ni de Floreslan avec elle. Cela l'exaspérerait, et, en l'exaspérant, ou en lui manifestant des sentiments de liaine et de colère, vous lu pousseriez peut-être, pour se venger, pour vous punir, pour se protéger, à parler u M. Uiccardi... Car après tout, elle hésitera à divulguer ce qu'elle sait. Elle ne réhabiliterait son père qu'aux dépens de l'honneur de sa mère. Bieu qu'elle n'ait pas les sentiments de soumission filiale et d'adhésion aux décrets de la Providence qui distinguent les jeunes filles élevées dans la religion, il y a là de quoi la faire reculer. Ainsi, vous comprenez bien la situation. Ayez l'air, au besoin, d'avoir des remords. Pendant ce temps, je vais réfléchir, étudier la question, voir ce qu'on peut faire pour réduire cette jeune personne à l'impuissance. Comptez sur moi, madame. Je ne vous l'ai jamais dit en vain.

Madame Riccardi saisit parfaitement ce que voulait lui insinuer l'abbé.

Ce rôle d'hypocrisie et de ruse ne répugnait nullement à sa nature de dévote, admirablement propre à prendre tous les masques qui peuvent assurer la victoire sur un adversaire sans défiance qu'on veut écraser.

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