‹ La revanche de ClodionChapitre 48 sur 64 · PÈRE ET FILLE · texte numérisé non relu

PÈRE ET FILLE

Quand il fut dans la rue, sous l'impression du grand air, Delmont recouvra en partie ses idées.

Son premier mouvement fut de retourner en arrière, de rentrer dans cette maison maudite, d'eu arracher Georgette, et de l'emporter avec lui. — Oîi? Il n'en savait rien.

C'était son enfant. Il la voulait. Il se sentait de force à combattre l'univers, si on essayait de la lui reprendre, de l'ôter à l'étreinte puissante de ses bras.

Il fît même quelques pas pour mettre à exécution cette idée folle, puis il s'arrêta.

Il revit le regard suppliant de Georgette, il entendit sa voix qui lui disait de se taire, de partir, qui lui promettait de le rejoindre avant une heure.

— Elle a raison, se dit-il. Je ferais quelque malheur. J'ai déjà commis assez d'imprudences. Il s'agit d'elle autant que de moi. Ce qu'elle ne veut pas, je n'ai pas le droit de le vouloir. Il faut lui obéir !

AlorSj changeant brusquement de résolution, il s'élança pour arriver le plus tôt possible chez M« Steinbach, comme si sa fille y était déjà, l'y attendait, comme s'il allait l'y trouver en entrant dans le cabinet de l'avocat.

Lorsqu'il arriva, en ne la voyant pas là, quoiqu'il fût certain, évident, qu'il en serait ainsi, il ressentit une immense déception.

Il se laissa tomber sur une chaise, en sueur, bouleversé, pouvant à peine articuler quelques mots sans suite, car il avait fait ce long trajet en courant.

M^ Steinbach le regardait avec une stupéfaction pleine d'inquiétude. Ses gros yeux vifs et pénétrants disaient visiblement :

Zoï LA REVANCHE DE CLODION

— Il a fait encore quelque sottise. J'en étais sûr! 11 a entrepris une tâche au-dessus de ses forces. Ce n'est pas un ilegmatiquo, un patient, c'est un passionné.

Enfin Delmont, ayant repris haleine et retrouvé quelque sang-froid, lui raconta en phrases hachées, palpitantes de l'émotion dont il était secoué, les événements inattendus qui venaient de s'accomplir.

M^ Steinbach, après l'avoir écouté, d'abord, en fronçant ses sourcils épais, dans l'altitude d'un Mentor prêt à gronder, à faire de la morale, ne tarda pas à être ému, entraîné luimême.

Pour un peu, il eût pleuré !

— Quel cœur s'écria t-il enfin, que cette Georgette! — Quel courage dans cette petite fille, qui, avec ça, est jolie comme un amour, — Tenez, Ramon, cette enfant vaut, dans son petit doigt, cent fois mieux que nous deux !

— Oh ! oui, répondit Delmont, qui serra le vieil avocat surpris dans SCS bras. Ah ! vous l'aimez, vous, vous l'estimez, vous, autant qu'elle le mérite!

— Qui diable ne l'aimerait pas! grommela l'excellent homme en se dégageant de l'étreinte de son ami.

— Néanmoins, ajouta t-il, c'est fort grave tout cela, fort grave .

Il essayait maintenant de combattre son enthousiasme, de redevenir froid et sage.

— Ètes-vous sûr que les autres ne vous ont pas reconnu?

— Ma femme? oh! non! Elle me croit trop bien mort et elle en est trop heureuse ! répondit Delmont avec ironie.

— Mais l'abbé?

— L'abbé ? Impossible. Si madame veuve Delmont ne reconnaît pas Georges Delmont, comment voulez-vous qu'un étranger, qui me connaît cent fois moins, après tout, puisse deviner...

— Hum! Ce n'est pas une raison. Je me délie de ces gens d'église. Ils ont la perspicacité diabolique de la ruse, qui vaut celle du cœur .. Enfin, si Georgette est seule à savoir la vérité!... Cela vaut peut-être mieux ainsi. Votre position sera

moins fausse, votre personnage moins cruel... D'ailleurs, nous la consulterons, elle. Elle nous guidera. Nous n'avons pas tout à fait le droit d'agir, au risque de l'atteindre, sans son assentiment...

— C'est ce que je me disais en venant, interrompit Delmont.

— En attendant vous voilà à la porte de la maison, chassé. Impossible d'y revenir. Et ce projet de mariage avec le Florestan... Comment sortir de là ?

— Je n'en sais rien. Mais je sais qu'elle n'épousera pas cet homme vil, que je l'ai retrouvée, elle, et qu'on ne nous séparera plus.

En ce moment une main légère frappa à la porte du cabinet.

Delmont bondit en avant pour ouvrir, et Georgette tomba dans ses bras.

Elle avait pris une voiture, elle était venue au triple galop du pauvre cheval de cabriolet, en promettant un louis au cocher.

— Mon père! s'écria t-elle.

— Georgette 1 ma hlle ! mon enfant ! murmura le pauvre Georges suffoqué.

Puis, d'un geste identique, tous deux à la fois se repoussant doucement, se contemplèrent un instant, comme s'ils se rencontraient pour la première fois.

— Ote donc ces vilaines lunettes, dit-elle en souriant, que je voie enfin tes yeux !

Et de ses doigts mignons enlevant les lunettes, elle les jeta au loin.

Alors Georges la saisissant de nouveau dans ses bras, la porta jusqu'à un fauteuil, s'agenouilla devant elle, lui prenant les mains.

— Pauvre enfant ! disait-il. Comme tu as souffert par moi ! Comme j'ai souffert loin de toi! C'est ton absence qui a blanchi mes cheveux, vois-tu, continuait-il, oubliant, dans l'élan et la joie de sa passion paternelle, qu'avant son retour, avant de connaître la trahison, l'indignité de Marie Bonelli, la mère et la fille avaient occupé une place égale dans son cœur torturé .

Mais nous voilà réunis, poursuivait il. Uien ne nous séparera plus! Ali! je n'ai pas trop payé cet instant de joie suprême, et s'il fallait souffrir dix fois plus pour la goûter, je serais prêt. Retrouver ma fille! Et la retrouver tel que toi! Aussi bonne que belle !

— Ainsi, papa, répondait-elle avec un doux sourire, je suis bien telle que m m'aurais voulue? Je suis bien la fille que tu rêvais ? Je me suis bien faile, loin de toi, ce que je serais devenue près de toi?

— Oh ! meilleure, et plus belle, et plus noble, cent fois, mille fois 1

M" Steinbach, furieux contre lui-même, et qui s'était éloigné de quelques pas, pleurait tout simplement, sans pouvoir s'en empêcher.

Il pleurait même si bien, qu'il ne s'aperçut pas qu'Olivier était entré dans la pièce quelques secondes après Oeorgette, et, plus, blanc qu'un mort, assistait à cette scène.

L'amoureux jeune homme, devant cette révélation que rien ne lui avait fait prévoir, se sentait en proie à mille sentiments divers, tiraillé de mille émotions contradictoires.

— C'est donc là le secret qu'elle me cachait ! pensait-il.

Puis, en voyant les caresses du père et de la fille, l'animation extraordinaire répandue sur les jolis trais de celle qu'il aimait, l'air de bonheur profond, d'extase avec lequel elle regardait le visages de Georges Delment, encore noble et beau, mais cruellement labouré par les luttes et les douleurs de la vie, il se disait avec amertume:

— Elle ne pense plus à moi ! Elle l'aime plus que moi I

Il se demandait aussi ce que cette péripétie si imprévue allait apporter, en bien ou en mal, à son amour ; si la présence de Georges Delmont faciliterait ou rendrait impossible son mariage avec Georgette ; si les mêmes circonstances qui redonnaient un père à mademoiselle Delmont n'allaient pas lui enlever, à lui, sa fiancée.

Il ne comprenait et ne voyait rieti nettement, mais il avait peur de tout, et surtout il était malheureux, malheureux et jaloux 1

LA REVANCHE DE CLODION '2'Oi

Il l'avait été quelquefois du souvenir du mort. Maintenant que le souvenir c'était fait homme, était là en chair et en os, aux pieds de la jeune fille, il en était honteux, et souffrait.

Tout à coup. Me Steinbach aperçut son fils.

II alla vivement vers lui.

— Comment, toi, ici ! murmura-t-il avec brusquerie. Allons, il ne manquait plus que çà! Ce sera le secret de Polichinelle, bientôt ! Pourquoi es-tu entré?

— J'avais vu Georgelte traverser l'antichambre... Naturellement je l'ai suivie, et personne ne faisant attention à moi...

— Tu as écouté, entendu, et pas compris ?

— C'est vrai.

— Viens. Laissons-les ensemble un moment. Ils ont beaucoup de cho.ses à se dire et nous sommes de trop, bien qu'ils ne pensent guère à nous!

Les deux hommes s'éloignèrent sur la pointe du pied.

Delmont, toujours agenouillé en contemplation devant sa fille, leur tournait le dos et il ne s'aperçut de rien. Mais Georgette leva les yeux et ses yeux rencontrèrent ceux d'Olivier.

Il y a vraiment un génie du cœur, et la femoie vraie, la femme digne de ce doux nom, a parfois le don de divination.

D'un seul regard, la jeune fille comprit ce qui se passait chez Olivier.

D'un seul regard, elle y répondit.

Ce regard disait :

— Pardonne-moi d'être heureuse sans toi, par un autre que toi. Je t'aime toujours autant, mais différemment.

Olivier, quand il se retrouva seul avec son père, était rayonnant.

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