‹ La revanche de ClodionChapitre 49 sur 64 · LE ROMAN DE GEORGETTE · texte numérisé non relu

LE ROMAN DE GEORGETTE

— Mais enfin, s'écriait Georges sans se lasser de la regarder, à quoi m'as-tu reconnu? Quand ? Comment?

— A quoi? répondait Georgette. — A tout ! — Quand ? — Presque tout de suite. — Comment? — Par mille petites ruses. Vois-tu, je te tendais, chaque jour, des pièges où tu tombais innocemment. Puis, par moments, lorsque j'avais dit quelque chose qui te causait de l'émotion, ou te rappelait trop vivement le passé, tu oubliais ton accent étranger pour reprendre ta voix naturelle.

— Et tu te la rappelais?

— Comme si je l'avais entendue la veille. Elle était là! Et Georgette frappait du doigt son oreille rose.

— Mais tu me croyais mort! Tu ne savais pas que Steinbach m'avait sauvé !

— Non, et c'est mal de sa part !

— Il le devait. N'accuse pas cet excellent cœur, cet ami si dévoué.

— Je lui pardonne à présent. J'aime mieux t'avoir découvert toute seule. Il me semble que tu es ainsi deux fois à moi!

Delmon* insistait. Il voulait des détails.

Il était si heureux de pouvoir enfin être père tout entier, ouvertement, franclicmcnt; de rejeter loin de lui ce masque élranger qui l'avait sicrueliemerit étouiïé.

Puis, d'instinct, sans s'en rendre compte, il éloignait ainsi Pinstant des explications cruelles, l'instant où il faudrait aborder le terrain des questions pratiques, envisager en face la réalité, et résoudre le problème dilïicile posé par les circonstances.

— Eli bien écoute alors mon petit roman, lui dit-ello. Quand je te rencontrai pour la première fois, avec M^ Steinbach, sans te parler, je fus frappée de ton bouleversement. M« Steinbach m'expliqua que don Piamon Llorente avait perdu une fille de mon âge, que ma vue la lui rappelait. . . Mais il était embarrassé. Il ne sait pas mentir.

Cela me parut singulier et m'intéressa tout d'abord à ce pauvre professeur, dont la belle tête portait la trace de tant de douleurs !

Ensuite on te donnait un âge que tu n'avais pas, malgré ta longue barbe et tes cheveux blancs.

J'entrevis un mystère qui piqua ma curiosité, en même temps que je me sentais une sympathie vive, irraisonnée, pour ce proscrit espagnol qui semblait parfois si troublé, si ému, devant une petite fille comme moi.

Tu te rappelles que je te faisais beaucoup causer. Je te posais, saus avoir l'air, un tas de questions indifférentes, dont l'apparente innocence ne te permettait pas de te mettre sur tes gardes.

Je t'interrogeais sur tes voyages. Tu te coupais quelquefois. A certains faits, je découvris que tu te vieillissais au moins d'une bonne dizaine d'années.

Tu disais aussi n'être jamais venu à Paris, et tout à coup, sans que tu t'en aperçusses, je te faisais me donner mille petits détails de rien du tout, lesquels prouvaient que tu avais habité Paris pendant de longues années, que tu le connaissais sur le bout du doigt.

Alors je t'amenai sur les questions politiques et religieuses.

Je reconnus une foule d'idées et de sentiments qui étaient ceux-là mêmes de mon père.

Dans la bibliothèque que tu sais, j'avais découvert une collection de ton journal, la Foi nouvelle. Je retrouvais dans la bouche de don Pianion non-seulement les pensées, mais jusqu'aux tournures de phrase, au style de Georges Delmont.

Je te parlai à mon tour. Je te parlai de mon père. Ce jourlà, où, pour la première fois, j'y fis allusion, tu devins pâle, tu

te troublas, tu te levas pour cacher ton émotion et appuyer ton front contre la vitre d'une fenêtre.

Quand tu me donnas la main, en me quittant, tu tremblais comme la feuille.

Une autrefois, je te parlais de projets de mariage que j'avais rêvés.

Oh! cette fois-là, ce fut le cri d'un père qui sortit de ta Louche, et ton émotion fut si profonde que j'en restai bouleversée.

Quelques jours plus lard, je mis un album sur la table, contenant^ avec la tienne, ma photographie, que j'avais signée exprès. . . pour toi.

Tu la pris, tu la portas à tes lèvres, en murmurant mon nom.

— Mais tu n'étais pas là ! s'écria Delmont.

— Je guettais derrière la porte.

En m'e:itendant, tu perdis la tête, tu cachas la photographie, là, dans cette poche, comme un voleur surpris. Tu étais tellement troublé que tu ne vis pas môme que je ne faisais point d'observation en trouvant vide la place occupée par mon portrait.

Enlin, à force de te voir, de t'étudier, de t'observer, je reconnus certains gestes qui te sont particuliers.

Sous la neige de tes cheveux et de ta barbe, malgré la trace des fatigues, au milieu des rides précoces, — et que ta fille effacera maintenant, — à travers tes vilaines lunettes sombres, —qui me donneraient de la colère, que je haïssais, parce qu'elles me cachaient tes yeux, — je retrouvai, je reconstituai les traits, le regard, de celui que j'avais connu jeune et beau, sept ans plus tôt.

D'ailleurs, qui aurait pu me voler ainsi mon portait, l'embrasser...?

— Mais un amoureux, par exemple, — dit Georges en souriant. — On aime à tout âge, et je n'aurais pas été le premier professeur pris. . .

— Oh! que non! — répliqua Georgotte avec un sourire fi'iii.s et une expression de malice. — (^e n'étaient point des t.uorts d'amoureax... .le ne pouvais m'y tromper.

— Tu les connais donc? — demanda Georges. Georgette rougit sans répondre.

— Lorsque je t'amenai dans la bibliothèque, — reprit-elle précipitamment, —je savais tout! Et, lorsque je te tendis le front, pour y recevoir ton premier baiser, c'était le baiser d'un père, d'un vrai père, que je quêtais!

On ne saurait exprimer ce qu'éprouvait Georges, en écoulant cette douce voix qui lui racontait comment mademoiselle Delmont, par la seule intuition de son cœur, la finesse de son esprit, la ruse patiente et délicieuse propre aux jeunes filles, avait découvert ce mystère qui eût échappé, et qui, de fait, avait échappé à tant d'autres regards.

Ce récit, où la grâce attendrie et la volonté persévérante se montraient à doses égales, le plongeait dans un ravissement dont il redoutait de sortir. Il était heureux et lier à la fois, de voir de quelle sorte cette enfant de dix- sept ans, la sienne, élevée presque seule, livrée à son propre instinct, au lieu de subir son milieu l'avait dominé d'assez haut, par l'effort de son courage, pour n'en être pas même atteinte.

A son tour, pourtant, il dut cesser d'écouter, pour prendre la parole, pour raconter comment M« Steinbach l'avait sauvé-, comment il avait vécu, lui, en Amérique, y refaisant une fortune; comment enfin, voulant revoir sa femme et sa fille, il était revenu, malgré les recommandations, les défenses de l'avocat.

On se doute bien qu'il passa sous silence tout ce que son vieil ami lui avait appris sur le compte de l'épouse infidèle, de la mère mdigne de Georgette.

Mais, si abrégé que fût le récit, il dura longtemps, interrompu par les questions de la jeune fille, repris, laissé, repris de nouveau, si bien que, deux heures s'étant écoulées, l'avocat ouvrit la porte et rentra, suivi d'Olivier, pour rappeler à la réalité et ramener sur la terïe ces deux heureux dont le bonheur allait se briser à son premier contact.

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