‹ La revanche de ClodionChapitre 50 sur 64 · RETOUR A LA RÉALITÉ · texte numérisé non relu

RETOUR A LA RÉALITÉ

Georges Delmont, pendant ces deux heures délicieuses, avait si complètement oublié le monde et la vie extérieure, qu'il regarda l'avocat et Olivier avec étonnement, ne se rappelant plus où ni chez qui il était.

M« Steinbach attribua son air de surprise à la présence de son fils.

— Olivier sait tout, lui dit-il. Ce n'est pas ma faute. Il est entré derrière Oeorgette et a tout entendu ; mais je réponds de sa discrétion, comme de la mienne.

Pour toute réponse, Georges, revenu à lui, tendit la main au jeunp homme et la serra avec force.

Il aimait Georgette, il en était aimé ! Delmont l'eût adoré pour cela seul, alors qu'il n'eût pas été aussi le fils de son meilleur ami et du plus honnête homme qu'on pût rencontrer.

— Vous avez eu le temps de vous épancher, je suppose, continua le vieil avocat de son ton à demi-brusque. Il faudrait parler raison, nous rendre compte de la situation et prendre des résolutions sensées. Pour cela il n'y aura pas de trop de nos quatre tètes.

Les visages étaient devenus graves.

]\P Steinbach s'adressa à Georgette.

— D'abord, lui dit-il, votre mère sait-elle que vous êtes ici?

— Non. Je suis partie sans prévenir personne, à la hâte, désirant venir seule et n'être pas même accompagnée de ma gouvernante.

— Oui, c'était prudent. Mais il faudra expliquer cette fugue, en rentrant.

Delmont se retourna vivement.

— Comment, en rentrant! s'écria-t-il. Georgelte retournerait dans cette maison ! Elle est là, près de moi, et je la laisserais partir! et je la perdrais de nouveau! Non, non, c'est impossible! (l'est au-dessus de mes forces ; c'est même contraire à mon deA'oir.

— Pardon, mon cher ami. mais je dois vous faire observer qu'une fille mineure, tant que la justice n'en a point disposé autrement, n'a qu'un domicile légal, — celui de ses parents.''— Or, mademoiselle Delmont n'ayant plus de père, — et l'avocat souligna fortement ces mots, — elle ne peut, sous aucun prétexte, ne pas réintégrer la maison maternelle.

— Malédiction! murmura Delmont. C'est vrai, légalement je n'existe plus, je suis mort, mort! Oh! cela ne peut durer! Que faire ? Ne savez-vous donc pas que ma femme est absolument...

Il s'arrêta.

11 allait dire : « Absolument indigne de son rôle de mère n ; mais la présence de Georgette lui ferma la bouche.

Il ne savait pas ce qu'elle savait, ni ce qu'elle pensait sur le compte de sa mère, et il ne voulait pas accuser, flétrir, devant elle, celle qu'il était naturel qu'elle respectât.

— D'ailleurs, reprit-il, on veut la marier malgré elle à un misérable...

— On ne la mariera pas de force, interrompit Me Steinbach. Nous connaissons, l'un et l'autre, la tête qu'elle a, et, quand elle dit non, on ne lui fera pas dire oui, n'est-ce pas, Georgette?

— Certes, dit-elle avec effort. Il faut mon consentement,... et jamais je ne le donnerai.

En parlant ainsi, elle sentait peser sur elle le regard d'Olivier silencieux, et l'évitait, ne voulant pas répondre à une interrogation muette qu'elle devinait parfaitement.

— Soit ! mais on peut l'abreuver de chagrin et de dégoût, et c'est ce que je ne veux pas.

— Qui a fourré cette idée de mariage dans la tête de madame Riccardi? demanda encore l'avocat, en s'adressant de nouveau à Georgette,

— C'est l'abbé Clodion.

%'l LA REVANCHE DE CLODION

— Ail ! ail! lo vioux coquin! On le trouvera donc partout!... C'est plus grave.

— Et c'est pour cela, reprit Delmont, que je ne puis supporter cette persécution. Je suis son père, après tout; je vis, puisque me voilà; elle est là, à côté de moi. Il y a un devoir qui les domine tous, un devoir de protection auquel je ne puis renoncer. Je vais reprendre mon nom, revendiquer mon droit...

— Et on vous arrêtera, on vous fourrera en prison, et, comme vous n'avez guère plus de preuves de votre innocence qu'il y a sept ans, vous serez encore condamné. C'està-dire que Georgette, qui n'a pas beaucoup de père à présent, n'en aura plus du tout. Joli moyen!

— Je sais bien des choses que j'ignorais, et que vous m'avez apprises. Il faudra une enquête sérieuse, et cette fois on trouvera la vérité.

— Direz-vousauxi.uges,au public ce que je vous ai appris? M^ Steinbach se rapprocha de Delmont, et, baissant la voix,

il ajouta:

— Le direz-vous à Ceorgette? — Trainerez-vous sa mère devant les tribunaux, quelle qu'elle soit, et, en faisant connaître madame Riccardi, irez-vous compromettre mademoiselle Delmont cent fois plus qu'elle ne l'est aujourd'hui?

Delmont tressaillit et se tut.

Non, ce rôle de mari étalant l'adultère de sa femme, ce rôle de père déshonorant publiquement la mère de sa fille, ne pouvait lui convenir.

Après un moment de silence, il reprit:

— Vous avez raison Steinbach. Je ne ferai pas cela. Je ferai autre chose. — Attendre, temporiser, n'est plus possible; ce serait lùcbolé! On m'a chassé, je ne puis plus remettre les pieds sous le toit que Georgette habite ; je ne puis plus la voir, et june puis ni ne veux l'abandonner. .

— Vous la verrez chez moi! dit l'avocat.

— Oui, tant que cela plaira à madame Riccardi, ou à l'abbé Clodiou. Le jour où cela ne leur conviendra plus. Ils vous fermeront la porte, comme à moi ! — et rompront toutes les relations de Georgette avec vous !

Tout le monde se taisait, car tout le monée comprenait cette vérité, surtout (reorgette, qui aurait pu dire:

— C'est déjà fait!

— Et alors, poursuivit Delmont, ma position serait celle-ci, que, vivant à Paris, et ayant ma fille, là, près de moi, je ne pourrais ni la voir, ni la défendre. Elle serait orpheline, et je n'aurais plus d'enfant 1 Vous, àmaplace,y consentiriez-vous, Steinbach?

— Je ne dis pas. . . Je cherche un moyen pratique, voilà tout.

— Il y en a deux. Je puis repartir, fuir, gagner l'Amérique avec (jreorgette, m'y cacher avec elle...

Olivier, à ces mots, s'avança. Il était extrêmement pâle.

— Mais je l'aime, et je ne veux pas la perdre non plus ! allait-il s'écrier.

La réponse de son père arrêta la parole sur ses lèvres.

— C'est absurde! disait l'avocat. Vous serez poursuivi, arrêté. On vous reprendra Georgette, et vous vous serez livré, vous, sans profit pour elle. En admettant que vous réussissiez, la belle vie que vous ferez là à votre fille ! Obligée de se cacher, de taire son nom, ne pouvant même se marier, car il faut le consentement ou l'acte de décès des parents. Or, sa mère ayant seule aujourd'hui le droit de disposer de sa main, il faudrait de nouveau se livrer à elle, et alors...

Georgette voulut dire :

— Ne pensez pas à moi, ne pensez qu'à lui, à mon père! Delmonl lui mil à son tour la main sur la bouche.

— Non, tais-toi, fit-il doucement. Mon égoïsme paternel m'aveuglait. C'est vrai, je n'ai pas le droit de t'imposer cette exiotence de proscrit.

Il regarda Olivier, dont les traits contractés et le regard désespéré disaient assez tout ce qu'il souffrait; puis il embrassa Ceorgetle sur le front.

— Pauvre enfant! murmura-t-il.

Mo Steinbach avait repris sa promenade de long en large, ainsi qu'il faisait toujours sous l'empire d'une préoccupation violente.

— Donc, coaliQua Delmont, il n'y a plus qu'un moyeu. L'avocat s'arrêta brusquement.

— Lequel? fit-il.

— Madame Riccardi peut seule dénouer la situation. Elle connaît le véritable assassin. Je vais aller la trouver, lui dire qui je suis, exiger la vérité et l'obtenir.

La figure de Georges avait pris une expression de froide résolution si terrible, qu'il était évident qu'il ne reculerait devant rien pour obtenir en effet cet aveu dont il espérait tirer la possibilité d'une rébabilitalion.

— Ce serait peut-être le mieux et le plus simple, dit alors l'avocat ; mais c'est diantrement dangereux .

— Qu'avez-vous donc? s'écria-t-il tout à coup en apercevant Georgette défaillante et qui cbancelait.

Olivier s'était déjà élancé, et la tenait dans ses bras.

— Qu'as-tu, ma Georgette? Qu'as-tu? s'écria à son tour Delmont, en lui prenant les mains.

— liien! dit-elle, je me sens mieux.

En effet, elle se redressa.

— Ab! toutes ces émotions la tueront! murmura Olivier. Georgette s'était remise par un effort héroïque de volonté,

puisant dans ses nerfs l'énergie de dompter ses nerfs ébranlés par tant de commotions si diverses.

— Mon père, dit-elle d'une voix faible et basse, je vois qu'il faut parler... J'aurais voulu me taire... Je ne le puis, ni ne le dois davantage. Ce secret que tu cherches, ce secret que M« Steinbach a cherché avant toi...

— Eh bien? dirent les deux hommes.

— Je le sais !

— Toi!

— Vous!

— Oui. Je connais l'assassin !

Tendant qu'elle parlait ainsi, son corps frémissait, et Olivier, qui continuait à la soutenir d'un bras, sentait la palpitation de son être entier.

— Nous sommes sauvés! s'écria Dal mont. Parle, Georgette, parle, ma chérie! Ah! après t'a voir dû le bonheur, la joie, lalierté, jeté devrai l'honneur!

Georges, rayonnant, interrogeait du regard Georgette tremblante.

M° Steinbach, lui aussi, regardait la jeune fille, mais semblait plus inquiet que satisfait.

— Son nom! son nom! poursuivit le père, emporté par la plus violente émotion qu'il pût encore ressentir.

— Si tu l'exiges, répondit-elle, je te le dirai... à toi seul ! C'est de toi qu'il s'agit, de ton honneur, toi seul es juge. Mais, si tu m'en croyais, si tu écoutais ma prière, eh bien, tu n'irais pas interroger ma mère, et tu ne m'interrogerais pas moi-même.

Delmont recula, au comble de la surprise.

— Ah! vraiment ! Et pourquoi cela"? balbutia-t-il.

— Parce qu'il y a des vérités qu'il vaut mieux ne pas connaître...

— Elle est donc bien terrible celle-là?

— Oui.

Delmont passa la main sur son front.

Il regardait sa fille, il regardait Steinbach.

—Avez vous des preuves? demanda ce dernier lentement.

— Oui, mais j'ignore si elles sont suffisantes pour les tribunaux, et il en n'existe pas d'autres que les miennes.

— Qu'importe ! reprit Delmont en se rapprochant de la jeune fille, je puis supporter toutes les vérités. Parle, je suis fort!

— Je suis prête, si tu l'exiges, je le répète. Mais, encore une fois, tu le regretteras..., et je doute que tu veuilles te servir du moyen de réhabilitation... que je vais mettre entre tep mains.

Devant l'émotion si profonde, les réticences si inattendues de sa fille, Delmont hésita, non qu'il craignit la vérité quelle qu'elle fût, mais il sentait combien cette révélation déchirait le cœur de celle qu'il aimait par-dessus tout, et il n'aurait voulu, au prix de sa vie, la voir, ni la faire souffrir.

Alors Olivier, qui avait gardé le silence jusqu'à ce moment, prit la parole.

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