‹ La revanche de ClodionChapitre 6 sur 64 · LA FEMME DU PREVENU · texte numérisé non relu

LA FEMME DU PREVENU

Elle entre, appuyée sur le bras d'un huissier, et s'avance péniblement, et comme si les forces allaient lui manquer.

Sur l'ordre du président, on apporte un siège sur lequel elle se laisse tomber défaillante.

On remarque qu'elle a passé devant son mari, la tête baissée, et Fans lui jeter un seul regard.

C'est une femme assez grande, de formes élancées, de taille élégante. Elle porte une robe de soie à traîne exagérée; une voilette noire en dentelle épaisse couvre son visage.

Le président l'engage à la relever, ce qu'elle fait, et l'on aperçoit alors son visage pâle. Les yeux noirs et bien fendus sont admirables. Le nez est droit et mince, descendant bas. La bouche s'abaisse de chaque côté à la commissure des lèvres. Le front est petit, les cheveux sont magnifiques, à reflets bleus. La ligure offre un ovale très-allongé.

En somme, c'est une très-jolie femme, reproduisant le type milanais dans toute sa pureté et toute sa distinction affectée.

Aux demandes du président, elle déclare se nommer Louise-Marie Bonelli, épouse de Georges Delmont. Elle est née à Milan, elle est âgée de 27 ans.

Tout cela dit à voix basse, et d'une façon peu intelligible, avec un léger accent étranger, qui ne manque pas de charme.

A chaque instant elle porte un mouchoir à sa bouche, et respire un flacon de sels, comme si elle craignait de s'évanouir.

Georges Dclmont la dévore des yeux. Dans son regard, on peut lire la passion de l'homme qui aime, la douleur que

lui cause la vue de cette émotion et aussi uae angoisse profonde, et comme une inquiétude aiguë mêlée de surprise.

En effet, Mme Delmont continue de fuir le regard de son mari, sur lequel elle n'a pas levé les yeux une seule fois.

Après quelques questions sur les événements accomplis dans la journée qui précéda le crime, et desquelles il résulte de nouveau que Georges a prévenu sa femme qu'il passerait la nuit à Paris, et qu'elle n'attendait nullement son retour, le président s'apprête à l'interroger sur les faits eux-mêmes de la nuit, quand M^ Steinbach demande la parole.

— Je prierai, monsieur le président, avant d'aller plus loin, de vouloir bien poser les questions suivantes au témoin :

— Madame Delmont a-t-el!e jamais eu à se plaindre de la conduite de son mari envers elle?

— Non, — répond-elle à voix basse.

— L'inculpé était-il d'un caractère violent, et a-t-elle eu des scènes pénibles avec lui?

— Non .

— Lui montrait-il, en toute occasion, une véritable affection et une entière confiance?

Mme Delmont paraît très-agitée, et respire vivement son flacon de sels.

Il faut lui répéter deux fois la question avaot qu'elle réponde.

Enfin elle fait un violent effort sur elle-même, et laisse échapper un oui extrêmement faible.

— C'est bien ! — reprend alors M^ Steinbach, — c'est tout ce que je voulais constater. — Puisqu'on a parlé des violences du prévenu, puisque certains témoins, notamment l'abbé Clodion, se sont appliqués à faire supposer que mon client était une espèce de tigre et de tyran domestique, il était bon d'éclaircir ce point.

Mme Delmont se montre de plus en plus agitée, troublée, émue.

— Maintenant, madame, — continue le président, — veuillez réunir vos forces. — Le tribunal comprend tout ce que votre position a de pénible; mais il est essentiel que

VOUS soyez entendue jusqu'au bout. — Dites-nous ce rfue vous savee, ce que vous avez vu.

— Je suis entrée, une lumière à la main... et j'ai vu...

Ici un tremblement convulsif agile tout son corps, et elle s'interrompt, puis reprend avec une rapidité fébrile :

— J'ai vu deux hommes, un mort, sur le parquet, l'autre prés de lui... je me suis enfuie dans ma chambre...

(jeorfres Delmont se lève brusquement. Il a des larmes dans les yeux. Sa voix est tremblante.

— Quoi, Marie, s'écrie-t-il en s'adressant à sa femme, c'est là tout ce que tu trouves à dire! Qu'importent ces faits? Ils sont connus, je ne les nie pas!... Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Ce n'est pas là ce qu'on attend de toi : c'est un cri du cœur de la femme qui a vécu dix ans près de moi, de la mère de notre enfant, de ma compagne, venant aflirmer hautement, avec indignation, qu'elle ne me croit pas coupable, venant jurer, forte de sa conviction et de son estime, que je suis innocent, comme je le jurerais pour toi, si on t'accusait.

Sous la voix de son mari, Mme Delmont se courbe de plus en plus. Une lutte affreuse l'agite et la secoue tout entière.

— Mais regarde-moi donc, reprend Greorges Delmont d'une voix éclatante, regarde-moi! Ne sens tu pas que ton silence est ma condamnation, l'arrêt dont je ne me relèverai pas?

Mme Delmont se redresse brusquement, se tourne vers son mari, les traits bouleversés, étend vers lui ses mains, le regarde, chancelle et tombe sans connaissance.

Cette péripétie cause une grande agitation dans le public, et la séance se trouve, de fait, suspendue pendant quelques minutes.

Georges Delmont veut s'élancer vers sa femme. Ses gardes le retiennent, et il se laisse retomber sur son banc avec un sombre accablement.

On a transporté Mme Delmont sans connaissance, et le calme se rétablit peu à peu.

11 est visible que l'impression produite par cette scène est défavorable à l'accusé. Pour tout le monde, il parait évi-

dent que Mme Delmont croit à la culpabilité de son mari, qu'elle n'a pas voulu le dire nettement, mais que, placée entre sa conscience et son affection pour le père de son unique enfant, elle n'a pu résister à cette lutte au-dessus de ses forces.

Les quelques témoins à décharge assignés par la défense ne peuvent effacer cette impression.

Ce sont des amis politiques ou personnels du prévenu, des journalistes, des artistes, qui, tous, déclarent que Georges Delmont leur a paru toujours un modèle de délicatesse et d'honneur, qu'il avait quelque vivacité dans le caractère, mais qu'ils le croient absolument incapable du meurtre qu'on lui reproche.

Il est trop lard. La cause est entendue pour la masse du public. Aux yeux de l'immense majorité, Delmont est coupable.

Le prévenu semble lui-môme avoir conscience de ce revirement. Il a repris son calme, et se montre, désormais, presque indifférent à ce qui l'entoure, à ce qui se dit. Il a î'œil fixe et sec, la bouche contractée, et garde une immobilité absolue, comme si aucun coup ne pouvait plus atteindre son cœur, ou surprendre ses nerfs.

Le président donne la parole au ministère public.

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