‹ La revanche de ClodionChapitre 52 sur 64 · L'EAU QUI DORT · texte numérisé non relu

L'EAU QUI DORT

Me Steinbach, comme il l'avait dit, connaissait depuis longtemps l'amour des deux jeunes gens.

Homme de cœur et d'esprit élevé sous des formes un peu rudes, la position de Georgette, fille d'un condamné, ne l'eût pas arrêté, et il eût, de lui-même, provoqué le mariage d'Olivier et de mademoiselle Delmont, si son père avait été efTectivement mort, ainsi qu'on le croyait.

Après tout, il avait été son avocat. Devant les juges, devant le public, devant l'opinion, il s'était fait gloire d'être son ami. En donnant la fille de celui qu'il avait défendu à son propre fils, il prouvait tout simplement au monde que sa conviction n'avait pas varié, et, aux yeux des gens de sens généreux, ce mariage équivalait presque à une sorte de réhabilitation posthume.

D'autre part, Georgette lui inspirait une admiration sin^ côre, une estime absolue, une affection profonde, sans compter que, de plus, ce qui ne nuit jamais en pareil cas, elle avait quelque fortune.

Mais Georges Delmont vivait, Georges Delmont voulait reprendre sa place dans la société. L'avocat ne se sentait pas le droit de le lui interdire. Seulement, après tout ce qu'il avait appris sur le compte de madame Delmont, il comprenait bien que la réhabilitation du mari ne pourrait s'acheter qu'au prix de l'honneur de la femme.

En effet, sans connaître le véritable assassin d'Hippolyte Riccardi, il savait que madame Delmont le connaissait, elle. Un nouveau procès, amenant une enqwite plus sérieuse et portée sur d'autres points que ceux qu'elle avait abordés primitivement, ne pouvait manquer de faire éclater l'adultère

de l'épouse, de démontrer qu'elle avait laissé sciemment, volontairement, condamner son mari, au lieu et place du vrai coupable.

L'existence de Delmont était donc une menace perpétuelle de quelque nouveau scandale formidable.

Elle remettait tout en question.

Il faudrait briser, d'abord, le second mariage, et cela amènerait nécessairement de si graves complications, que M« Steinbach, ne se sentant point maître des événements, n'osait prendre une décision définitive et reculait devant l'idée de cette union, qu'il souhaitait au fond.

Depuis plusieurs années déjà, son avis était que Delmont ferait mieux d'accepter le sort cruel créé par les circonstances. C'est pour cela qu'il avait tenté d'empêcher son retour en France. Après ce retour, il avait temporisé, n'agissant point, se contentant de lui prêcher la patience et la prudence, de lui faire entendre indirectement qu'il ne pouvait se sauver, lui, Delmont, qu'en perdant sa femme, et, par conséquent, en aggravant la situation de Georgette par un nouvel éclat bien plus terrible que le premier.

Dès que Delmont, sur l'intervention d'Olivier, eut déclaré qu'il renonçait à toute tentative de réhabilitation personnelle, devant ce grand sacrifice du père à la fille, M« Steinbach n'avait plus hésité.

Quant à l'opposition de madame Riccardi, fort de la connaissance de son passé, il se croyait en mesure de la vaincre.

Les considérations qui avaient fait reculer jusqu'alors l'avocat étaient les mêmes qui poussaient Georgelte à refuser le nom d'Olivier.

Tant qu'elle chercliait la vérité, tant qu'elle poursuivait l'idée de sauver la mémoire de son père, elle ne se croyait pas libre.

Depuis qu'elle avait reconnu Delmont, depuis qu'elle savait la vérité entière, cette vérité lui avait paru tellement atroce, qu'elle en était venue, comme M^ Steinbach, à trouver le remède pire que le mal.

Seule, elle eût peut-être, entraînée par l'exaltation de

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l'amour filial et l'énergie de sft nature, poussé les choses jusqu'au bout, pensant que cola était son devoir, et ne s'accordant pas le droit, en l'absence de son père, de sacrifier l'honneur de celui qui n'était plus, et dont elle avait pris charge.

Lui présent, lui renonçant aux bénéfices de sa vengeance et d'un retour de justice, elle n'avait plus écouté que son amour, elle avait cédé au mouvement de son cœur qui la jetait dans les bras d'Olivier.

Après un premier cri de joie, le doute et l'inquiétude étaient rentrés en elle.

Elle ignorait quels moyens M« Sleinbach comptait employer pour décider madame liiccardi, mais elle connaissait l'influence exercée sur elle par l'abbé Clodion.

Elle savait que madame Riccardi ne l'avait jamais aimée, qu'aujourd'hui elle haïssait de toutes les forces de sa nature vindicative, de tout l'emportement de la bigote, celle qui avait découvert son secret, celle qui la jugeait, celle qui pouvait la faire rougir, celle dont la présence était une menace perpétuelle pour sa tranquillité, la seule chose, 'après l'amour de Riccardi, à laquelle elle tint.

Or, en engageant son père à ne pas agir, à ne pas s'emparer de l'arme qu'elle aurait pu lui fournir, elle s'était, du même coup, désarmée elle-même et condamnée à ne pas s'en servir, — même pour se sauver I

Le secret n'était plus sien. C'était le secret de Georges Delmont.

Tant qu'il voudrait l'ignorer et s'abstenir, son strict devoir, à elle, sa fille, devenait de l'ignorer et de s'abstenir aussi.

Lui seul pouvait désormais la relever du silence et de l'inaction.

Mais, s'il la relevait de ce silence et de cette inaction, l'écroulement qui se produirait autour d'elle, n'aurail-il pas aussi, pour résultat, de briser également tout espoir de mariage avec Olivier?

Georgette avait les défauts de ses qualités. — Elle serait morte pour Olivier, elle serait morte de n'être pas à lui ; — mais elle n'eût pas consenti à devenir sa femme dans cer-

taines conditions qu'elle eût jugées liumilianlcs ou compromettantes pour lui.

Par amour, autant que par fierlé, elle s'y fût refusée, ne ménageant jamais sa douleur là où elle entrevoyait un devoir, fùt-il exagéré.

En rentrant chez sa mère, Georgette s'attendait à être interrogée, à recevoir de vives observations sur son absence.

Il n'en fut rien.

Non-seulement elle put regagner sa chambre, sans rencontrer madame liiccardi, mais encore la gouvernante, qui l'y attendait, ne lui adressa pas une seule question au sujet de sa sortie, et n'eut pas l'air de s'en être aperçue, bien qu'elle aidât tranquillement la jeune fille à quitter son chapeau et son pardessus.

Evidemment cette femme avait reçu l'ordre de se taire, et un ordre sévère, car, assez bavarde, et relativement attachée à mademoiselle Delmont, il était extraordinaire qu'elle se montrât aussi discrète, quand les devoirs mômes de sa position auraient dû lui imposer une attilude bien différente, et qu'elle ne la prévint pas, tout au moins, de ce qui s'était passé en son absence.

Cette conduite parut singulière à Georgette, mais elle ne -voulait pas interroger non plus.

A l'heure du diner, elle descendit, suivant l'habitude, et se mit à table avec sa mère et son beau-pêre, qui l'accueillirent absolument comme si rien ne s'était passé.

Madame Piiccardi semblait avoir complètement oublié les événements de la matinée. Ni un mot, ni même un regard de sa part, n'y fit la moindre illusion. Elle fut ce qu'elle était toujours.

Quant à Piiccardi, ses rapports avec sa belle-fille ne sortaient jamais d'une froide banalité..

Il ignorait généralement ce qu'elle faisait, ne s'en inquiétant point.

De ce côté donc, elle n'avait pas à s'en étonner.

Selon sa coutume, il mangea beaucoup, but de l'eau, tint le dé de la conversation, sans s'occuper qu'on lui répondît ou qu'on l'écoutât.

Le repas fini, il alluma un cigare, puis alla se coucher.

Les deux femmes, restées seules, ne se parlèrent point, Georgette étant résolue à laisser venir Jes événements sans les provoquer et à suivre exactement la tactique de sa mère.

Enfin, madame Riccardi, après avoir donné ses ordres aux domestiques, se retira tranquillement dans sa chambre, et Georgette en lit autant.

— Qu'est-ce que cela veut dire? pensait-elle. Cela n'est point naturel. Elle a dû deviner que j'étais chez M« Steinbach... Que signifie cet air d'indifférence? Ge calme est trop exagéré pour ne pas cacher quelque piège.

Georgette se perdait en réflexions et en conjectures, quand sa gouvernante, ouvrant sa porte, la prévint qu'on l'attendait au salon.

— Qui cela? demanda Georgette surprise.

— Je l'ignore. C'est la femme de chambre de madame qui m'a priée de vous dire de descendre.

Georgette se leva du fauteuil oîi elle s'était jetée et descendit au salon, pensant que sa mère avait résolu d'avoir une explication avec elle, et se préparant à une scène fort pénible.

En passant le seuil de la porte, elle se trouva en face de l'abbé Clodion seul.

Sa mère n'y était pas.

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