LE COUP DE FOUDRE
Le lendemain, vers midi, au moment où Delmont s'apprêtait à sortir, la concierge de l'humble maison dans laquelle il avait choisi un appartement à proximité de l'assy, lui remit une lettre qui venait d'arriver par la poste.
Elle était, comme de juste, adressée au nom de don Hamon Llorente.
Il eut un violent battement de cœur. Il lui semblait reconnaître l'écriture de Georgette.
Il déchira vivement l'enveloppe, courut à la signature, et lut les lignes suivantes :
« Don Ramon,
« Ne cherchez pas à me revoir de quelque temps.
» Il y va de votre salut.
» Aussitôt après mon mariage avee M. Florestan, que » j'épouse dans un mois, nous nous reverrons.
» D'ici là, je vous en supplie, soyez patient, calme et » résigné.
» Georgette Delmokt. »
Georges relut trois fois cette lettre. Les mots dansaient devant ses yeux. Il ne comprenait pas bien.
« Ne cherchez pas à me revoir... Mon mariage avec Florestan!...» répétait-il, rendu presque stupide par la surprise.
— Uue signifie cela ?
Tout à coup la colère s'empara de lui, colère furieuse, aveugle.
— Ah! les misérables: s'écria-t-il; ils l'ont violentée! (Juelle nouvelle infamie y a-t-il là-dessous ?
11 relut encore la lettre.
— Pas un mot d'affection, de tendresse. Une écriture tremblée... Ici deux taches. .. deux larmes!... Elle pleurait!... C'est une lettre dictée. Oui... sans cela, elle m'eût expliqué...
Georges iroissait la lettre entre ses mains. Il allait la déchirer. Tout à coup il s'arrêta, la porta à ses lèvres, la couvrit de baisers.
— Pauvre enfant ! murmura-t-il ; elle souffre ! elle est malheureuse ! Je suis sûr qu'elle croit encore se sacrifier pour moi...
Il réfléchit un instant :
— Qu'a-t-on pu lui dire, pour lui arracher un semblable
billet, pour qu'elle renonce à me voir, pour qu'elle consente à épouser ce Florestan, qunnd elle aime Olivier, quand, liier, son père et moi, nous avons approuvé cet amour, quand...?
Delmont pressait avec violence son front dans ses mains.
Tous les sentiments de haine et de colère accumulés en lui, depuis sept longues années, tous les désirs de vengeance, tous les espoirs de justice lui revenaient, remontaient à son cerveau^ s'emparaient de lui.
La veille, devant l'émotion de Gleorgette, devant la promesse de son bonheur, il s'était sacrifié sans arrière-pensée, avec joie.
Il voulait qu'elle fût heureuse, il voulait l'aimer, la voir près de lui, redevenir père.
Pour acheter toutes ces voluptés, pour payer le salut certain de son enfant, pour lui éviter une douleur, quelle qu'elle fût, il avait tout oublié, il avait consenti à rester sous le coup d'une condamnation infamante, il avait abandonné tout projet de réhabilitation future.
— Que les coupables restent impunis ! Que ma femme jouisse en paix de son infamie et de sa trahison ! Que Kiccardi, que l'abbé Clodion, si l'un d'eux est le véritable assassin, échappent à la honte, à l'expiation, pourvu que Georgette soit heureuse! — s'était-il écrié.
Mais, aujourd'hui, le contrat tacite était rompu. Il était relevé de sa promesse.
Georgette souffrait, Georgette pleurait, Georgette lui était enlevée, Georgette se laissait contraindre à un mariage odieux !
Il voulait bien se sacrifier, mais à condition de la sauver I liester don Ramou Llorente, abandonner Georges Delmont à la tombe, au déshonneur, mais à condition que mademoiselle Delmont, au bras d'un mari digne d'elle et qu'elle aimait, eût la vie douce et honorée !
En voyant s'écrouler cet espoir, toutes ses résolutions changèrent.
La soif de justice et de vengeance s'empara de lui.
— Elle counait le vrai coupable! Je le connaîtrai! dit-il
pâle et les poings serrés. On la frappe, je la défendrai ! Que peut il arriver de pire que de la perdre, de lui laisser épouser un misérable qu'elle méprise, qu'elle hait? Rien ! — Vous allez apprendre ce que peut Georges Delmont pour sauver sa fille et retrouver son honneur !
Il était terrible. — Toutes les passions, toutes les douleurs, toutes les haines, refoulées en lui, éclataient à la fois.
Il était terrible, disons-nous, mais calme, de ce calme farouche qui est comme la marque des résolutions suprêmes.
Il embrassa une dernière fois la lettre de Georgette, la plaça dans son portefeuille, et sortit.
En peu d'instants, il atteignit la grille de la maison habitée par sa femme et sa fille.
La grille était ouverte suivant l'habitude. Il entra et passa rapidement devant la loge du concierge pour gagner le perron.
Là il rencontra un domestique.
— Mademoiselle Delmont J demanda-t-il d'une voix assurée.
— Elle n'y est pas, répondit en le toisant le domestique, qui avait reçu évidemment des ordres précis à son sujet.
— Alors, madame Riccardi?
— Elle n'y est pas, répondit le domestique du même ton.
— Quand rentrera-t-elle? insista Delmont, trop surexcité pour ne pas se contenir en apparence.
— Je l'ignore. Ces dames sont parties ce matin par le chemin de fer.
— Vous mentez ! interrompit froidement Delmont. Le laquais se redressa.
— Gomment, je mens ! — Voyez-vous ce monsieur qui m'insulte! — Et, quand même ces dames seraient là, vous n'entreriez pas davantage. J'ai reçu l'ordre de vous mettre à la porte, et, puisque vous le prenez sur ce ton, je suis bien aise de vous le dire.
Ce disant, en effet, le domestique, un gaillard vigoureux, se campa en face de Delmont, de façon à bien boucher le passage.
C'était plus que Georges n'en pouvait supporter.
Brusquement, sans prononcer une parole, il saisit le domestique à la gorge, d'une main, de l'autre l'empoigna à la ceinture, et, par un effort, qu'on n'attendait pas d'un homme de son aspect et de son âge, il enleva l'insolent et le jeta dans le jardin, à dix pas de lui.
Il ne s'inquiéta point des cris du malheureux qui se relevait tout contusionné, et, furieux, s'élança dans la maison.
En deux secondes, il eut gravi l'escalier. Arrivé au premier étage, il pénétra dans le salon, ouvrit les portes, parcourut les pièces, powy trouver soit sa fille, soit sa femme, soit Riccardi, ne se connaissant plus, capable d'un crime, obéissant à une double idée fixe: — Voir Gcorgelte, savoir la vérité.
Les pièces était vides !
11 monta au second étage, bousculant devant lui la femme de chambre, renversant un autre domestique qui voulait l'arrêter.
Le second étage était vide aussi !
Le domestique ne l'avait point trompé. Il n'y avait personne.
Le matin même, effectivement, madame Riccardi et mademoiselle Delmont s'étaient fait conduire à la gare de l'Ouest et avaient pris le train s'éloignant de Paris.
Quant à Piiccardi, c'était l'heure de la Bourse, et il ne manquait jamais d'y passer une partie de ses journées, s'enivrant du bruit de tous les millions qu'on maniait là, et spéculant lui-même avec autant de prudence que de finesse et de bonheur, grâce au pécule que lui amassaient quotidiennement ses prétendus vices.
Delmont redescendit.
Au bas de la porte d'entrée, il se trouva en face du concierge, des deux domestiques, de la cuisinière et de la femme de chambre, pérorant, exaspérés, menaçant, criant au voleur, parlant d'aller chercher la police.
En apercevant Delmont, et rassurés par leur nombre, les trois hommes et les deux femmes firent mine de lui barrer le passage.
Le concierge même, plus hardie s'avança, manifestant l'intention de lui mettre la main au collet.
— Place ! hurla Delmont, le premier qui me touche est un homme mort !
Il tira un revolver de sa poche.
Le rassemblement se dispersa comme par enchantement.
Les femmes s'enfuirent en criant : « A l'assassin ! »
Les hommes se jetèrent de côté dans les buissons.
Georges s'élança devant lui, gagna la rue, sans qu'on osât le suivre, et, apercevant une voiture déplace, fit signe au cocher qui s'arrêta .
— Carrefour de l'Observatoire, chez l'abbé Glodion, dit-il. Et vite ! Dix francs de pourboire.
— Celui-là du moins, ne m'échappera pas! grommelait-il entre ses dents serrées, pendant que les chevaux filaient grand train vers la demeure de l'abbé. — Ah ! c'est la guerre! ah! on enlève Georgette! ah! on veut la violenter ! on la violente! Plus de ménagements ! Je saurai bien le faire parler, il parlera.
El Georges Delmont vérifia la charge de son revolver.