‹ La revanche de ClodionChapitre 54 sur 64 · CHOC EN RETOUR · texte numérisé non relu

CHOC EN RETOUR

Le même jour, à la même heure, le facteur remettait une lettre chez Me Steinbach.

Ce dernier était au Palais, et son domestique déposa la lettre sur le bureau du cabinet de travail, bien en vue.

Olivier, qui se trouvait là, regarda machinalement la suscription, et tressaillit, puis il prit la lettre, la tourna, la retourna.

— On dirait l'écriture de Georgette, murmura-t-il avec une émotion profonde. Mais oui, c'est son écriture, je la re-

connais! J'en suis sûr! Que peut-elle avoir à dire à mon père?... Il y a du nouveau! — Quoi?

11 avait une envie folle de briser le cachet, d'ouvrir l'enveloppe, de savoir ce que Georgette écrivait.

Il n'osa pas.

Après tout deux écritures peuvent se ressembler. Si la lettre n'était pas de Georgette? Une écriture de femme pourtant!

D'ailleurs, son instinct d'amoureux ne pouvait le tromper.

Deux fois, il fit le mouvement de déchirer l'enveloppe. Deux fois il s'arrêta.

— - Et quand cette lettre serait d'elle!... Si elle avait voulu que je la lusse le premier, elle me l'aurait adressée.

Il n'y pouvait tenir.

Il mit la lettre dans son portefeuille, et se fit conduire au Palais de Justice.

M" Steinbach plaidait. Olivier dut attendre. Son père ne fut libre qu'à quatre heures. Malgré toute l'éloquence du vieil avocat, son fils l'avait trouvé terriblement verbeux!

Kn apercevant le jeune homme, au moment où il sortait de l'audience, M« Steinbach fut assez surpris.

— Qu'y a-t-il ? — lui demanda-t-il.

— Une lettre de Georgette, je crois. Elle t'est adressée, je n'ai pas voulu l'ouvrir, mais l'impatience me dévorait, et je te l'apporte, pour que tu la lises sur-le-champ.

— Montons, d'abord, dans ma voiture, — dit l'avocat. — Tu as bien fait de venir, car je ne serais pas rentré avant le diner.

Une fois tous deux dan? la voiture et les chevaux partis. Me Steinbach ouvrit la lettre qu'Olivier lui avait apportée, et la lut:

— Oh 1 oh ! fit l'avocat.

— De quoi s'agil-il, mon Dieu ! Qu'y a-t-il? demanda le jeune homme au comble de l'inquiétude.

— Ma foi, lis toi-même.

Olivier se jeta sur la lettre et la dévora des yeux. Voici ce qu'elle contenait.

« Monsieur Steiabach,

« Je vous prie instamment de renoncer et de faire renon- « cer Olivier au projet dont nous avons parlé hier. « Dans un mois, j'épouse M. Jules Florestan. « En agissant ainsi, vous éviterez de grands malheurs.

Georgette Delmont. »

Olivier était devenu pâle comme un mort.

— Comprends-tu ce que cela veut dire? s'écria-t-il enfin, en s'adressant à son père.

— Très-bien, oui très-bien ! Georgette cède à des menaces quelconques. On l'a effrayée...

— Sans doute! mais comment? ,

— C'est ce que j'ignore.

— Et c'est ce qu'il faut savoir!

— J'y compte.

L'avocat reprit la lettre, la relut en pesant chaque mot.

— D'abord, reprit-il, c'est une lettre dictée.

— Tu crois?

— Evidemment. Georgette, qui t'aime, livrée à elle-même, libre d'écrire ce qu'elle voulait, aurait employé d'autres termes que ces termes vagues, froids, contraints.

— Oui, tu as raison, cela saute aux yeux.

— Puis l'écriture est tremblée, précipitée... Elle était fort émue.

— Qui lui aura dicté cette lettre ?

— Sa mère probablement...

L'avocat réfléchissait.

Obvier garda le silence. Les sourcils froncés, le regard fixe, il semblait absorbé par quelque pensée secrète.

— En tous cas, reprit l'avocat, il faut qu'on ait usé des grands moyens, car Georgette a de la tête et du cœur, de l'esprit et de la volonté... Elle aime, et on ne l'effraye pas si facilement que ça!

— Que vas-tu faire ? Il faut la voir à tout prix.

— Certes I Et cela me regarde I Elle est ma fille à présent,

doublement. J'ai dit qu'elle serait ta femme, et elle le sera, ou j'y perdrai mon latin.

La voiture s'arrêta. Ils étaient arrivés à leur porte.

— Descends! dit brusquement M« Steinbach, à son fils. Moi je garde la voiture.

— Où vas- tu ?

— D'abord, chez Delmont, pour le prévenir. S'il apprend la nouvelle à l'improviste, tel que je le connais, il est capable de quelque sottise.

— Et puis?

— Et puis je cours cheî madame Riccardi. Il est nécessaire, urgent, que nous nous expliquions ensemble. Je la forcerai bien à me donner des raisons, et je verrai ce qu'il y a à faire.

— Ahl merci, répondit Olivier d'un air distrait. Va, oui, va ! Je compte sur toi.

Il embrassa son père presque machinalement.

L'avocat lui rendit son accolade, en lui serrant fortement la main.

Après s'être assuré que Georges Delmont ne s'était pas présenté rue du Helder de la journée, et, après avoir recommandé à Olivier de l'attendre sans sortir de la maison, il se dirigea au grand trot de ses excellents chevaux, vers la demeure de son ami.

Il était cinq heures du soir quand il arriva.

Là, le concierge lui apprit que don Ramon Llorente, parti depuis midi, n'était pas rentré.

Cela contraria vivement l'avocat, qui se sentit envahir par l'inquiétude. 11 écrivit à la hâte un mot au crayon, priant le père de Georgette de passer immédiatement chez lui, recommanda au concierge de remettre ce billet à don Ramon dès qu'il rentrerait, et se fit conduire chez madame Riccardi.

Une bien autre déception l'y attendait!

D'abord, il apprit que madame Riccardi et sa fille avaient quitté Paris, le matin même.

Pour quelle destination? C'est ce qu'on ne put lui dire. Tout ce que les domestiques savaient, c'est que le cocher avait conduit ces dames à la gare de l'Ouest.

Ouant à Riccardi, qui aurait pu le renseigner peut-être,

à moins qu'il n'eût reçu Ja consigne du silence, il avait prévenu qu'il ne dînerait pas chez lui.

En effet, comprenant, avec l'intuition du génie, ce que pouvait lui rapporter l'absence de sa femme, il suivait un plan approprié à son but, en désertant ia maison conjugale. Il expliquerait à madame Riccardi, lorsqu'elle reviendrait, que, pendant son veuvage momentané, il s'était laissé entraîner par des amis!... De là justification et vraisemblance d'une note respectable des folies auxquelles il serait adonné, emporté par le désir de noyer au milieu des plaisirs, le chagrin que lui causait l'éloignement d'une ïamme serric !

En conséquence, il dinait dans un restaurant à 80 centimes, vin compris, pain à discrétion.

Mais si l'avocat n'apprit rien sur le compte de Greorgelte et de sa mère, il n'en apprit que trop sur le compte de Greorges Delmont.

Les domestiques lui racontèrent son arrivée, ses violences, avec force enjolivements et exagérations, et lui annoncèrent qu'ils avaient prévenu la police, qui guettait ce forcené et ne manquerait pas de l'arrêter s'il se représentait de nouveau pour violer le domicile de leurs maîtres.

Ma Steinbach. en proie à la plus vive inquiétude, remonta dans sa voiture, retourna chez Delmont, qu'on n'avait point revu, et rentra enfin chez lui, dans un état d'exaspération complète,

— J'en étais sûr! — se disait-il. — Il a tout compromis, tout perdu ! Voilà maintenant la police sur ses talons. — Comment sortir de là ?

Quand il arriva chez lui, le dîner était servi, et madame Steiobach l'attendait pour se mettre à table.

— Où est Olivier? — demanda-t-il brusquement.

— Est-ce qu'il n'est pas avec toi? Je ne l'ai pas vu, répondit madame Steinbach.

— Tu ne l'as pas vu ! répéta l'avocat. Il n'est donc pas là, depuis deux heures, à m'attendre ?

— Mais non 1

— Je l'ai déposé à la porte, à quatre heures et demie.

— Il n'est pas monté alors.

On attendit Olivier. Olivier ne rentra pas. M« Sleinbach se rongeait les ongles jusqu'au sang. Son inquétude tournait à l'angoisse.

— Oii diable peut-il être allé? murmurait le père.

Quant à madame Steinbach, elle avait envoyé à la recherche chez les amis de son fils, à son café, partout en un mot où il avait l'habitude de se rendre.

Personne ne l'avait vu.

Enfin, à neuf heures, on apporta une dépêche télégraphique ainsi conçue:

« N'attendez pas. Reviendrai demain au plus tard.

» Olivier Steinbach. »

— Tonnerre de Dieu ' s'écria Mo Steinbach, au comble de l'exaspération; il ne manquait plus que ra! Quelle folie at-il inventée celui-là? Nous voilà dans de jolis draps !

ou L'ON RETROUVE ENFIN UNE BELLE ET RICHE NATURE

Nous avons depuis quelques chapitres perdu de vue M. Jules Florestan. Il est temps d'y revenir, car le contrecoup de tous ces événements arrivait jusqu'à lui.

Jules Florestan occupait dans le quartier Montmartre, affectionné des artistes, des gens de lettres et, en particulier, des journalistes, un appartement de garçon assez vaste et fort luxueux.

Il gagnait, avons-nous dit, beaucoup d'argent, non-seulement à titre de rédacteur en chef et de co-propriétaire du journal important où il donnait le la politique et religieux, mais encore grûce à une foule de moyens plus ou moins propres, plus ou moins avouables.

Dans chaque métier, il y a, pour les malins et les gens peu scrupuleux, ce qu'on appelle les tours de bâton.

C'est là souvent la source la plus abondante, sinon la plus claire, des gros bénéfices.

Un journal surtout, qui ne craint pas d'exploiter les scandales publics et privés, peut établir une sorte d'agence de chantage, dont les produits remplissent la caisse, en vendant à beaux deniers comptant, — et sans reçus compromettants, — ou sa publicité ou son silence.

Il y a aussi, alors qu'on les rapporte, pour paraître bien informé, mille façons de présenter les faits les plus simples ou les plus connus, s'agit-il même du compte-rendu d'un procès.

Or, Jules Florestan connaissait son métier sur le bout du doigt, et lui demandait tout ce qu'il était possible d'en tirer. Aussi pouvait-il vivre sur un grand pied, qui était encore un calcul et avait cet avantage,— tant prisé des filles entreenues, — de lui permettre de taxer au maximum ses moindres faveurs, de se faire acbeter au poids de l'or ses plus maigres complaisances et de vendre, rubis sur l'ongle, ses plus simples infamies.

Il avait, bien que garçon, puisqu'il était veuf sans enfant, domestiques mâles et femelles.

Les mâles, gaillards solides et choisis avec soin, lui servaient de garde du corps, et le protégeaient, au besoin, dans le cas où quelques personnes d'esprit mal fait, victimes de diffamations ou d'allusions trop transparentes, auraient cédé au désir, assez naturel, de le corriger, manu propria, à son domicile, et sans témoins.

Ils lui servaient encore à jeter à la porte ceux qui criaient trop fort.

Dans la rue, Florestan ne craignait rien, bien qu'il eût reçu quelqqes coups de canne. Là, il comptait sur les sergents de ville pour le garantir, et il savait que les tribunaux ensuite, avec le plus grand zèle et une extrême sévérité, vengeraient les affronts faits à son honorable individu, en dégoûtant, de plus, par de bonnes amendes ou de longs mois de prison, les imprudents ou les violents.

A son journal, enfin, il y avait les garçons de service et tout un bataillon de petits plumitifs prêts à le couvrir de leur corps.

Il était donc bien défendu.

Quant aux domestiques femelles, c'était autre chose.

Le personnel se composait d'une cuisinière assez vieille et peu séduisante, et de sa prétendue nièce, pauvre petite paysanne, toute jeune et assez jolie, qui lui servait à divers usages.

Orpheline et sans ressources, car sa parenté avec la cuisinière n'était que fictive, Floreslau en avait fait un véritable souffre-douleur.

Il était de ces êtres qui aiment à dominer^ à écraser, à faire pleurer, à se venger du mépris qu'ils inspirent et s'inspirent à eux mêmes, sur une créature faible, soumise à leur bon plaisir.

Certes, il ne manquait pas de maîtresses en ville, filles de lu rue et filles de coulisse, voire femmes du monde. Mais, avec elles, il n'était pas parfaitement à l'aise.

Il fallait faire i'aunable et le gentil, être doux, gracieux, souple, toutes choses contraires à son tempérament, dont une fausseté habituelle dissimulait à peine la brutalité native.

Avec la petiie orpheline, outre qu'il trouvait la satisfaction de certains goûts populaires, il n'avait pas à se gêner.

Il pouvait être despote et grossier à son aise, au besoin la frapper, quand il rentrait ivre ou agacé des caprices des filles à la mode.

La petite criait, — ce qui ne lui déplaisait point, — pleurait, —ce qui lui était agréable, mais, — en somme, avait peur de lui et restait, se sachant sur le pavé s'il la chassait, et ne s'étant pas assez dégourdie pour oser le quitter et faire un commerce plus avantageux de ses charmes naissants, un peu verts et de saveur toute paysannesque.

Le jour même où Georges Delmont, après avoir reçu ia lettre de sa lille, se livrait à l'emportement que nous avons rapporté, puis se faisait conduire chez l'abbé Clodion, où Me Sleinbach, après avoir égalcmeni reçu la lettre de Geor-

gette, courait à la poursuite de ûelmoat sans le trouver, et constatait le départ de madame Riccardi et de mademoiselle Delmont, ce jour-là même, Jules Florestan rentrait chez lui vers les quatre heures de l'après-midi.

En gravissant le premier étage qui le conduisait à son appartement, il avait le teint plus suifTeux, les lèvres plus minces et le regard plus dur encore qu'à l'habitude.

Il donna à sa porte un coup de sonnette furibond et qui ébranla toute la maison.

Un domestique vint lui ouvrir. Il entra sans le regarder, tournant autour de lui ses yeux faux, comme s'il cherchait quelqu'un.

Un petit chien de la race des griffons havanais vint audevant de lui en remuant la queue et en jappant.

Il l'envoya à l'autre bout de l'antichambre d'un coup de pied furieux.

La pauvre bête se ramassa et se mit à hurler, en le regardant d'un air de reproche étonné.

— Oui, oui, hurle! grommela-t-il entre ses dents.

La petite bonne pour tout faire, entendant les hurlements du chien, vint voir ce qui se passait.

En l'apercevant, Jules Florestan eut un éclair de satisfaction cruelle. Il s'avança sur elle, lui saisitl'oreille, et, la serrant de toutes ses forces, en la tiraillant dans tous les sens, de façon à lui faire le plus de mal possible :

— Qu'est-ce que tu viensfaire là? lui dit-il d'une voix sifflante. Je t'ai défendu de te montrer quand on sonne... Je t'apprendrai à m'espionner!

La fillette, qui n'avait guère plus de quinze ans, et qui n'était jias grosse pour son âge, essayait de se délivrer.

— Vous me faites mal! Làchez-moi ! disait-elle, ou je crie!

Jules Florestan lui donna une dernière secousse qui lui arracha, en effet, un cri de douleur, et abandonna l'oreille toute rougie et presque saignante.

— Va-t'en ! fit-il avec un ricanement.

Elle se hâta de disparaître en pleurant.

— Qu'est-ce qu'il y a encore? demanda la vieille cuisi-

nière en voyant entrer à l'office la jeune Louison, les yeux gonflés de larmes.

— Est-ce que je sais? Il m'a à moitié décollé l'oreille.... J'en ai assez! Je m'en irai! — continua- t-elle avec des sanglots. — Ah! si je savais tant seulement où aller!

La tante postiche haussa les épaules d'un air de grande philosophie.

— Tu n'es qu'une sotte! Imite donc celle qui était avant toi. Elle a fait sa pelole^ sons rien dire, puis, un beau matin. — Bonsoir la compagnie! Plus personne.

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