‹ La revanche de ClodionChapitre 55 sur 64 · LE CALVAIRE DE FLORESTAN · texte numérisé non relu

LE CALVAIRE DE FLORESTAN

Pendant ce temps, Florestan, ne trouvant plus sous sa main d'être faible à victimer, était entré dans son cabinet, dont il avait repoussé violemment la porte derrière lui, et se promenait à grands pas, gesticulant, sacrant comme un templier, roulant des regards furibonds et vraiment féroces autour de lui.

— Ah ! le coquin! Le vieux misérable ! L'hypocrite I Le voleur! Oui, le voleur ! s'exclamait-il avec une fureur qu'il n'essayait plus de dissimuler.

Et, pendant un quart d'heure, il épuisa, sans se calmer, tout le vocabulaire d'injures et d'épithétcs malsonnantes que peut fournir, dans sa pauvreté, la langue française.

Cette pauvreté proverbiale, — et fausse comme généralement toute aftirmation proverbiale, — paraissait de plus en plus évidente au journaliste conservateur, qui ne trouvait plus de mots pour exprimer une co'érc qui ne faisait que s'accroître.

— Le vil TartulTe, il me tient! Et il en abuse! poursuivait-il. Me voilà propre ! Dépouillé comme dans un bois!

Joli mariage! La fille et pas le sou I Oh! je résisterai, je me vengerai! Mais comment? Au premier mot, il peut me briser, m'envoyer au bagne, ou à l'échafaud ! Il eut un frisson de terreur et blêmit.

— Le ferait-il, après tout? reprit Florestan en s'arrêtant.

— Certainement, il le peut! Mais l'oserait-il? Cela compromettrait diablement le parti conservateur et catholique... Car, enfin, j'en suis... et à la tète encore, et l'uu des plus en vue !... Et les scandales ne lui manquent pas, depuis quelques temps, au parti, par les abbés, les moines, les ignorantins de toute robe, qui roulent sur les bancs de la correctionnelle ou de la cour d'assises !

Il réfléchit un instant.

— Ça ne fait rien, j'ai rudement fait de m'en mettre!... Sans cela, il y a beau jour que je serais perdu, que toute la cléricaille m'aurait dénoncé, poursuivi de ses accusations et de ses révélations 1

Il réfléchit encore.

— Non, je ne crois pas qu'il oserait me livrer! — répétat-il avec force. — Ce serait cracher en l'air... ça leur salirait le nez à tous... Ah! j'aurais dû résister, refuser énergiquement...

Il s'arrêta.

— Je n'ai pas osé. J'ai signé ; maintenant, plus moyen d'y revenir! — Il me fait peur, cet homme! — Ahl pourquoi suis-je si lâche ?

Il se prit la tête à deux mains, avec un désespoir profond et comique.

— Oui, lâche, lâche, je suis lâche ! Je ne peux pas faire autrement. C'est plus fort que moi ! Cela me déshonore, cela me compromet, cela me diminue, cela me perd!... Cela me ruine! hurla-t-il avec fureur. Eh bien, après ? Qu'est-ce que j'y peux ?... Avec ça que je ne préférerais pas être brave, comme un tas d'autres!... J'arriverais à tout, mais je ne peux pas! îson, je ne peux pas! Et qu'on vienne encore me parler de la liberté humaine !... Le scélérat ! il le sait, et il en abuse!... Et j'ai signé!

Et Florestan portait des mains convulsives à ses cheveux,

et les aurait arrachés à poignées, s'il n'avait craint de se faire du mal et de se défralciiir.

Or, tout ce désespoir, toute cette fureur provenaient de ce que l'abbé Ciodion, de chez qui il sortait, lui avait annoncé la bonne nouvelle du consentement, longtemps différé, de mademoiselle Delmonl à leur mariage.

Ainsi, après avoir tant et si ardemment désiré de convoler en secondes noces, d'effacer les souvenirs de son premier mariage, sous l'éclat d'une brillante union, au moment où il touchait au port, ce succès inespéré lui produisait l'effet de la plus sanglante et de la plus cruelle des catastrophes.

Telle est la vie. Souvent ce que nous avons rêvé comme le couronnement de nos ambitions en est l'écueil, et le fruit que notre main avide, a cueilli, après de longs efforts, au lieu de nous désaltérer, nous empoisonne.

C'était le cas de ce pauvre Florestan.

Non seulement son mariage avec mademoiselle Delmont ne répondait qu'à moitié au programme qu'il s'était plu à tracer, mais encore, quaud il se consolait, tant bien que mal, de n'épouser que la fille d'un condamné à mort, en songeant à la dot, il venait d'apprendre que cette dot ne serait qu'un leurre, et qu'il ne la toucherait que pour s'en séparer.

En effet, en même temps qu'il lui donnait la nouvelle du consentement de Greorgette et lui déclarait que, dans un mois jour pour jour, il pourrait conduire à l'autel mademoiselle Delmont, vaincue et soumise à son sort, l'abbé exigeait que Florestan remplit et signât douze lettres de change, de cinquante mille francs chacune, avec la date en blanc, les dites lettres de change au nom de trois individus, inconnus de lui, mais qui n'étaient évidemment que des hommes de paille, ou des prêle-nom de l'abbé lui-même.

Or, comme douze fois 50,000 francs font 000,000 francs, et que la dot de Georgette se composait d'une somme de 300,000 francs comptant, plus de l'autre moitié de la fortune de Delmont, soit également 300,000 francs, dont madame i'iiccardi, en vertu de son contrat, gardait l'usufruit, sa vie durant, il résultait de là que la fortune entière de sa femme

passerait ^ous le nez de Florestan, pour aller retomber aux mains de l'abbé Glodion, au fur et à mesure de l'échéance des lettres de change, payables en deux fois, — le jour du mariage et le jour de la mort de la belle-mère.

En apprenant cette exigence, Florestan avait bondi, hurlé, protesté, déclaré qu'il préférait la honte, le bagne, l'échafaud; la roue, l'écartellement!

L'abbé l'avait laissé crier, tempêter, blasphémer, pleurer, demander grâce. Toutefois Florestan avait obtenu la promesse que les lettres de change seraient annulées, au cas où le mariage n'aurait pas lieu.

— Mais il aura lieu, je le veux ! avait ajouté l'abbé.

— Si on me les présente avant que j'aie touché moimême!... La belle-mère est jeune... Elle m'enterrera peutêtre! répétait le malheureux hors de lui.

— Soyez sans crainte, répondait l'abbé. On ne veut pas votre ruine. "\'ous ne pourriez faire honneur à votre signature, si vous ne touchiez pas et la dot et le douaire de la veuve de Georges Delmont, après son décès. C'est la fortune de cet homme, cette fortune seulement, qui ne peut, ni ne doit rester entre vos mains, qui doit faire retour à son véritable héritier, dépouillé par Georges Delmont. Soyez heureux, au contraire, d'être ainsi l'instrument d'une restitution exigée par la justice, de rendre son bien à l'héritier iniquement frustré. Vous rachèterez, en partie, votre passé criminel...

— Vous m'aviez dit qu'elle avait trois cent mille francs de dot et autant d'espérances, vociféfait Florestan.

— Eh bien, est-ce qu'elle ne les a pas? Le tout vous reviendra!... Je ne vous avais pas dit que vous le garderiez.

Jules Florestan ne se sentait nullement heureux d'avoir été choisi, élu entre tous, pour réparer une iniquité, et ne croyait pas un mot de l'existence de cet héritier mystérieux.

On le volait, on lui prenait six cent mille francs dans la poche, et l'abbé comptait, sans doute, se les approprier, voilà tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il comprenait.

Hélas! c'était la lutte du pot de terre contre le pot de fer.

Effrayé par les menaces de l'abbé maître de son secret.

29 i LA REVANCHE DE CLODION

tremblant devant la froide résolution de cet homme d'acier, dominé par cette terreur qui livre les faibles aux forts et courbe les peureux à mauvaise conscience devant les coquins impassibles et résolus, il avait écrit, il avait signé, il avait livré ces lettres de change qui ne le ruinaient point, à la vérité, puisqu'il gagnait beaucoup d'argent, mais finalement ne lui laissaient plus du mariage que la seule chose à laquelle il ne tint pas, — la femme !

Donc, en épousant mademoiselle Delmont, non -seulement il ne trouvait pas, dans la famille do sa future, cet appui, cette considération, cet apparentage puissant qu'il avait rêvés, mais encore la compensation pécuniaire s'envolait en fumée, et allait enrichir, par ses mains, à ses dépens, l'homme du monde qu'il haïssait le plus, l'abbé Glodion ! Car, il n'admettait pas, nous le répétons, cette prétendue restitution, qui ne lui paraissait qu'un mensonge ajouté à une escroquerie.

L'abbé avait beau dire, Florestan n'en restait pas moins convaincu que l'abbé n'avait songé à ce mariage, ne l'avait préparé, poursuivi avec tant d'acharnement, que pour le dépouiller et s'attribuer ses dépouilles, ce qui eût été moins facile si Georgette avait appartenu à une autre famille en état de veiller à ses intérêts et de les protéger efficacement.

— Je me suis jeté niaisement dans la gueule du loup ! se disait-il. Ah! si je pouvais briser ce mariage à présent, et me sortir du guêpier où je me suis fourré de gaieté de cœur. Mais c'est impossible! L'abbé ne lâchera pas sa proie! Il faut lui obéir, il faut épouser !

De loin, le courage et le sang froid, le raisonnement, tout au moins, lui revenait. 11 comprenait que s'il avait résisté, l'abbé Clodion n'aurait probablement pas osé le dénoncer. Il était trop tard ! Le mal était fait. Sa lâcheté lui avait joué un de ses mauvais tours habituels, en le livrant, sous l'empire de la peur, à la merci d'un adversaire trop habile et trop fort pour lui.

Il en était là de ses réflexions et de ses amers regrets, quand le domestique, après avoir frappé à la porte, lui remit une carte de visite cornée.

Eq lisant le nom, Jules Fiorestan ne put réprimer un geste de stupeur.

— Cette personne est là? demandât-il d'une voix mal assurée.

— Oui monsieur.

Fiorestan hésita une demi-minute.

— Avez-vous dit que j'y étais ?

— Je n'ai rien dit.

— Eh bien, faites entrer, s'écria-t-il tout à coup, bien que fort pâle et visiblement ému. — Mais restez à portée de la voix, si j'appelais !

Le domestique s'inclina, en homme qui sait ce que cela signihe, en sortit.

— Hum! grommela Fiorestan, lorsqu'il fut seul, je devais m'y attendre. J'aime encore mieux le recevoir ici que de le rencontrer dans la rue... D'ailleurs, il finirait toujours par me trouver!

La porte s'ouvrit de nouveau, et le domestique introduisit Olivier Steinbach.

LXYII

ou LE REMÈDE SEMBLE SORTIR DE L'EXCÈS DU MAL

Les deux hommes se saluèrent, plus que froidement du cJté d'Olivier, avec une obséquiosité plate du côté de Fiorestan qui avança un fauteuil à son visiteur, pendant qu'il s'installait lui-même sur un coin du sopha, en tournant le plus possible le dos à la lumière, alin de cacher son trouble et la décomposition de ses traits.

Comme il ne pouvait dompter absolument un certain tremblement nerveux, il s'appuyait avec force sur une table près de lui, pour obtenir ainsi une immobilité factice.

Olivier, en lisant la lettre de Georgotte, après un premier moment de stupéfaction, avait immédiatement conçu son plan, qui était d'aller trouver le prétendu de mademoiselle Delmont et de le provoquer en duel, s'il ne renonçait, séance tenante, à la main de la jeune fille.

Il l'aurait fait depuis longtemps, si Georgette ne le lui avait défendu d'une façon absolue, et s'il n'avait craint de la compromettre par une démarche imprudente et intempestive.

Aujourd'hui, la situation était changée.

Georgette acceptait de devenir sa femme, son père y consentait, Me Steinbach aussi. Elle était régulièrement, officiellement, à tous les points de vue, sa fiancée. Il la regardait déjà comme à lui, comme portant son nom.

C'était donc à lui de la défendre, de la protéger, de l'arracher aux obsessions d'un misérable et de mettre fin à tous les projets de mariage, en tuant le prétendant ou, tout au moins, en obtenant qu'il se retirât d'une façon formelle.

Aussi, bien qu'il engageât son père à une démarche auprès de Georgette et de madame Piiccardi, il avait profilé de l'éloignement de l'avocat pour se rendre à grande vitesse chez le journaliste, se disant avec une logique parfaite que la meilleure manière et la plus courte de supprimer l'effet, c'est de supprimer la cause.

— Monsieur, commença-t-il d'une voix assez calme mais très-résolue, en regardant fixement Jules Florestan, dont les yeux évitaient de rencontrer ses yeux, vous devinez, sans doute, le motif qui m'amène chez vous?

— Moi, monsieur, répondit-il en ébauchant un pâle sourire, je n'en ai aucune idée.

— Vous avez demandé la main de mademoiselle Delmont.

— Nous y voilà! pensa Florestan. — J'ai eu cet honneur, en elTet, répliqua-t-il tout haut, en esseyant d'assurer sa voix.

— Et vous n'ignorez pas que ce mariage déplaît à mademoiselle Delmont et qu'elle n'en veut à aucun prix,

— Mais c'est une erreur, mon cher monsieur, une grave erreur! s'écria-t-il du ton le plus insinuant qu'il put imaginer. Je viens, au contraire d'apprendre qu'elle y consentait de la façon la plus empressée et la plus gracieuse.

— Je n'ai point à m'inquiéter d'un conscnscntement extorqué par une violence morale quelconque. En tout cas, ce mariage me déplaît, à moi, je m'y oppose, et je viens vous prier d'y renoncer.

— C'est bien cela! se disait Florestan à lui-même. Je suis pris entre les provocations de l'amoureux et les menaces de l'abbé! Un duel, si j'épouse!... Perdu, si je n'épouse pas!... Malédiction! Comment sortir de là?

— Vous vous taisez? demanda Olivier.

— Eh! monsieur, s'écria Florestan fort agité, vous me demandez l'impossible !

— Alors, vous refusez !

— Certainement! C'est-à-dire... enfin cela ne dépend pas de moi tout seul... Que mademoiselle Delmont reprenne sa parole, et vous concevez bien que je ne J'épouserai pas de force! Il faut le consentement de la mère et de la fille... Toutes deux le donnent. . .

Olivier s'était levé.

Florestan se tut brusquement, ne sachant que dire pour ne pas trop irriter son adversaire et sentant bien qu'il pataugeait d'une façon ridicule.

Ce malheureux était assez intelligent pour comprendre, sans jamais en rien perdre, l'odieux et la platitude de sa conduite, et cette perception qui le faisait souflrir et l'humiliait, achevait de le troubler et de l'exaspérer, faute de pouvoir lui donner, fût-ce pour une minute, un peu de courage et de dignité.

— Cela sufBt! répliqua Olivier. Puisque vous persistez, vous ne refuserez pas, je l'espère, de me rendre raison.

— Un duel, n'est-ce pas? Un duel à présent! hurla Florestan pris d'une colère blanche contre lui-même et l'absurdité de sa position. Non, monsieur, n'y comptez pas! Je ne me battrai point avec vous, je ne vous connais pas... Vous n'avez aucun droit sur mademoiselle Delmont, après tout!

Elle n'est pas votre parente... Ses affaires et les miennes ne vous regardent point... J'ai bien le droit d'épouser qui je veux, en somme, sans aller me faire couper la gorge avec le premier venu.

Et Florestan, qui s'était levé à son tour, gesticulait vivement pour s'échauffer et se donner une contenance.

— Si vous refusez de vous battre, je vous y contraindrai, voilà tout !

— Et comment cela? Et pourquoi cela? Et de quel droit? poursuivait Florestan, criant de plus en plus fort.

— De quel droit? Rien de plus simple. J'aime mademoiselle Delmont. Elle m'aime! Nous sommes fiancés. Je ne veux pas qu'elle soit votre femme, et elle sera la mienne. Donc, vous renoncerez à vos poursuites, ou nous nous battrons.

— Nous battre! me battre! jamais ! ce serait trop béte, par exemple! Mêlez- vous de vos affaires, et laissez-moi tranquille à la fin!

— Mon affaire, c'est que mademoiselle Delmont n'épouse pas un drôle de votre espèce! s'écria Olivier exaspéré et se laissant entraîner par la colère.

— Des injures à moi! des injures chez moi!

— Battez-vous alors.

— Je vais appeler mes domestiques et vous faire chasser.

— Ah! prenez garde! reprit Olivier sourdement, en lui saisissant le bras et le serrant à lui marquer ses cinq doigts dans la chair. Prenez garde! Je vous savais bien lâche, mais pas à ce point-là.

— Au secours! au secours ! au meurtre! criait Florestan, blanc comme sa chemise et dont les jambes flageolaient.

La porte s'ouvrit brusquement, et les deux domestiques parurent avec toute la ponctualité désirable.

Olivier saisit vigoureusement Florestan par les deux bras, le plaça entre lui et les laquais, et lui murmura à l'oreille, avec un accent qui ne permettait pas de réplique :

— Renvoyez ces hommes ou je vous casse en morceaux 1

— Sortez! dit Florestan d'une voix étranglée! Les domestiques hésitèrent.

Olivjpf serra plus fort.

— Mais sortez-donc! — hurla Florestan. — Laissez-nous seuls. Vous voyez bien que je m'explique avec monsieur!

Les domestiques sortirent en dissimulant mal une certaine envie de rire, tant la figure de Florestan, luttant entre deux terreurs folles, était tragi-comique.

Lorsque les gardes du corps furent partis, Olivier lâcha Florestan inondé d'une sueur froide qui achevait de coller ses cheveux plats sur ses tempes jaunes.

— Monsieur, — murmurât il, — voire conduite est indigne.

— Voyons, reprit Olivier, une dernière fois, voulez-vous renoncer à la main de mademoiselle Deluiont, ou voulezvous vous battre?

— Mais, cela m'est impossible, s'écriait le malheureux sur un ton d'angoisse et de sincérité absolue.

— Je vous insulterai dans la rue, devant tout le monde.

— On vous arrêtera. Il y a des sergents de ville pour cela. Vous serez jugé, condamné!...

— Et après ma condamnation je vous tuerai comme un chien; car, en vérité, vous ne méritez pas qu'un honnête homme croise son épée contre la vôtre, ajouta Olivier, chez qui le dégoût et la colère luttaient ensemble, et qui voyait avec désespoir qu'il se heurtait en vain à cette lâcheté qui avait bu toute honte et dans laquelle il enfonçait, sans jamais rencontrer le terrain solide oîi l'on peut prendre pied.

— Ah! mon Dieu! mon Dieu! continuait à son tour Florestan éperdu, il n'a [ias même peur de l'échafaud!... Si je le pouvais pourtant, oh! oui, je serais le premier à rompre ce mariage... S'il ne fallait pour cela que donner la moitié de ma peau ..

Il s'arrêta brusquement, comme si une idée le frappait.

Olivier le regardait surpris, se demandant si le misérable n'était pas fou, ne comprenant rien à ce mélange d'entêtement et de terreur, de couardise et de résistance forcenée, dont il lui offrait le spectacle.

Florestan s'était arrêté, avons-nous dit. Sa physionomie changea, il se toucha le front, et une espèce de sourire crispa ses lèvres blémies.

— MonsiGur, d;t-U à, Olivier, en prenant, sans transition, la ligure !a plus insinuante et la plus aimable qu'il pût évoquer, — causons comme des gens raisonnables. Vous tenez beaucoup à ce que je n'épouse pas mademoiselle Dcimont ?

— Vous devez vous en douter, je suppose, répliqua le jeune homme. Je crois que je ne m'en suis pas caché.

— Eh bien, — Florcstan baissa la voix, — la vérité c'est que je n'y tiens pas plus que vous.

Il s'approcha d'un air de confiance et de confidence. OUvier se recula plein d'un dégoût visible.

— Vous êtes un homme d'honneur, vous allez me comprendre. Que diable: on peut toujours s'entendre, quand la bonne volonté est égale des deux cotés. Vous n'obtiendrez jamais de moi que je renonce ouvertement, directement, à la main de mademoiselle Delmoni. .. Je ne le peux pas! Non, je ne le peux pas, répéta-t-il avec un accent de sincérité désespérée qui frappa le jeune homme. Mais je puis vous fournir le moyen de rendre ce mariage impossible, de telle sorte qu'Use brise sans ma participation apparente.

— Je ne comprends pas, ht Olivier qui, en elTet, ne comprenait rien à ce changement subit d'allures.

— Je puis vous donner le moyen d'aller retrouver mademoiselle Delmont.

— Gomment d'aller la retrouver!

— Elle n'est plus à Paris.

— Depuis quand? Où est-elle? — s'écria Olivier stupéfait.

— Depuis quand? — Depuis ce matin. — Où elle est? — Je puis vous le dire, moi seul, mais à une condition...

Olivier le regardait en silence, avec autant de défiance que de surprise.

— Vous me donnerez votre parole d'honneur de ne dire à àme qui vive que vous tenez de moi son adresse.

— Et si vous mentez? Et si vous voulez m'éloigner?

— Eh; monsieur, répliqua l'autre avec un sourire d'une bassesse répugnante, je ne m'envolerai pas. Si je vous ai

rompe, vous me trouverez toujours.

— Et, celte fois, je vous le jure, vous n'en seriez pas quitte à si bon marché !

— Votre parole, alors.

— C'est inutile. Vous avez ma promesse. Jules Florestan hésita.

Mais la figure d'Olivier, qu'il interrogea d'un regard rapide et fuyant, lui indiqua qu'il aurait tort d'hésiter trop longtemps.

Aussi s'empressa-t-il de répondre :

— Mademoiselle Delmont est à Orléans, chez madame de Lessac, une vieille dévote de la connaissance de l'abbé Glodion, où elle doit rester jusqu'à notre mariage. Sa mère l'y a conduite ce matin. Elle revient demain. Sa fillo y restera seule sous la surveillance de cette dame pieuse. Il est convenu que j'irai passer à Orléans les quelques jours qui précéderont la cérémonie, laquelle doit s'accomplir là-bas. Allez-y dès demain, dès ce soir. Mademoiselle Delmont vous aime... Vous y serez fort bien reçu par elle... Enlevezlà... Elle n'a rien à vous refuser... Faites un petit esclandre au besoin... Enfin, poussez les choses aussi loin que vous pourrez... Assez loin pour que... son mariage avec moi devienne absolument impossible... Vous me comprenez!

Florestan esquissa un sourire à demi-suppliant, à demigraveleux, qui donna la nausée à Olivier.

Il avait envie d'écraser le misérable qui osait parler en pareils termes de la jeune fille qu'il adorait, lui, avec un respect plein d'admiration et d'enthousiasme.

Le dégoût l'arrêta.

Les hommes comme Olivier ne mettent pas le pied sur les êtres gluants qui s'aplatissent dans la fange.

— Mademoiselle Delmont est elle bien où vous dites?

— A Orléans, chez madame veuve de Lessac, rue du Jardin, 19. — Je vous le jure. —Je le tiens de l'abbé Glodion lui-même.

— C'est bien, reprit alors Olivier. Si vous avez menti, nous nous reverrons!

Ecœuré de celte lutte, las de menacer cet être vil, contre lequel échouaient tous les moyens à la portée d'un

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homme d'honneur, il sortit, résolu à aller retrouver Georftolto, à obtenir d'elle lu vérité sur les motifs de sa conduite, à combiner avec elle les résolutions à prendre.

En efTet, il n'y avait rien à espérer du côté de Florestan. Cet odieux individu ne voulant ni se battre, ni se désister, on ne pouvait que le tuer. C'eût été répugnant, d'une part, et, d'autre part, n'aurait puére rapproché Olivier de son but. Le meurtre de Florestan eût empêché son mariage avec mademoiselle Delmont, mais n'eût pas moins empêché probablement le mariage de Georgette et d'Olivier, en conduisant ce dernier en cour d'assises.

Il envoya une dépêche à son père, sans lui dire où il se rendait, et monta dans le dernier train du soir en partance pour Orléans.

Quant à Florestan, Olivier disparu, il respira, il se frotta même les mams.

L'excès de la terreur, en l'acculant au désespoir, lui avait inspiré un trait de génie.

Il avait enlin trouvé le joint, en jetant Georgette dans les bras d'Olivier, en réunissant, à son insu, ceux que l'abbé tenait à séparer.

De la sorte, il évitait les violences d'Olivier, il déjouait les secrets calculs de l'abbé; car il espérait bien que, de façon ou d'autre, son rival se chargerait de rendre impossible un mariage dont il n'osait s'affranchir ouvertement, mais qui lui causait de l'horreur.

On jaserait, sans doute, de ce mariage manqué; mais après tout, mieux valaient quelques brocards qu'être publiquement souffleté par le hls de l'avocat, ou tué par cet enragé, dans un accès de folie furieuse, dont il lui paraissait fort capable.

Cela valait nieux aussi que de prendre une femme sans le sou, qui l'exécrait, afin d'enrichir l'abbé comme un sot, et de le faire réussir dans ses plans mystérieux.

— Je voudrais bien voir la tète du vieux coquin, murmurait-il presque joyeusement, lorsqu'il apprendra l'enlèvement de la petite par son amant! Car il l'enlèvera. — Ah! ah ' monsieur l'abbé, je me venge à ma façon, eu renvef*

sant vos projets, en vous empêchant d'encaisser les six cent mille francs que vous comptiez si bien extraire de ma poche de benêt.

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