‹ La revanche de ClodionChapitre 56 sur 64 · BELLE DEFENSE · texte numérisé non relu

BELLE DEFENSE

Olivier arriva fort tard à Orléans, beaucoup trop tard pour se présenter chez personne, et surtout dans une maison étran.sère, où il était convaincu qu'on le recevrait, d'ailleurs, de fort mauvaise grâce.

Mais peu lui importait l'accueil de madame de Lessac, pourvu qu'il vit Georgette.

Toute la question était de parvenir jusqu'à elle.

A la gare même, en descendant du train, il s'informa au premier employé qu'il rencontra de la rue du Jardin.

Elle existait bien, et cela acheva de dissiper les doutes qu'il aurait pu conserver sur la sincérité de Florestan.

La rue était à l'autre extrémité de la ville.

Il ne songea pas un seul instant à se coucher. Il n'aurait pu dormir, et son agitation lui donnait un besoin absolu de mouvement.

On était dans l'été, la nuit était belle, le clair de lune resplendissant- Il s'achemma d'un pas rapide vers la rue du .Jardin. 11 ne verrait sans doute pas Georgette, mais c'était bien quelque chose que d'être près d'elle^que de regarderie mur derrière lequel il la savait.

D'ailleurs, qui lui prouvait que Florestan, après son départ, n'aurait pas prévenu l'abbé Glodion, et que celui-ci ne se hâterait pas d'envoyer un émissaire ou tout simplement une dépêche pour avertir madame de Lessac, et l'engager à lui fermer hermétiquement la porte, ou à faire disparaître mademoiselle Delraont en la transférant chez quelque autre

personne dont il ignorerait l'existence et par conséquent l'adresse ?

Il se promettait donc de ne pas quitter la maison des yeux jusqu'à l'heure où il pourrait s'y présenter, afin de ne perdre aucune des allée? et venues dont elle pourrait être le théâtre.

Dans cette ville où il n'avait jamais mis les pieds, ot pendant la nuit, malgré sa clarté, il eut quelque peine à trouver la rue qu'il cherchait. Cependant, il finit par y arriver.

C'était une de ces petites rues des villes de province, assez étroite, dont les maisons basses et rares sont reliées les unes aux autres par de longs murs bordant de vastes jardins : d'où son nom. Elle était assez courte. A l'extrémité opposée à celle par laquelle il y avait pénétré s'élevait un immense bâtiment, sous l'invocation du Bon Pasteur.

Presqu'en face de la maison portant le no 19, il distingua l'enseigne d'un petit café restaurant, — ce qui lui causa une vive joie. — Au jour, il pourrait s'y réfugier, et guetter, de là, la maison de madame de Lessac sans éveiller 1 attention.

Cette maison, il la considéra longuement, avec passion.

Elle était grande, d'aspect froid et un peu monacal. C'était bien la maison de province et de bigote. Elle n'avait que deux étages. Des contrevents pleins fermaient hermétiquement toutes les fenêtres.

Cependant, à travers le trèOe découpé dans le haut du volet de la dernière fenêtre, à droite du second étage, un filet de lumière, qui allait frapper la muraille en face, lui donna un battement de cœur.

Une lumière, à cette heure avancée, dans cette habitation silencieuse, et qui semblait morte, annonçait peut-être la présence de Georgette, dont les inquiétudes et le chagrin chassaient le sommeil.

Il ne tarda pas à se convaincre de cette idée.

Un moment, il eut envie de lancer un caillou dans le contrevent, avec l'espoir que Georgette l'ouvrirait et qu'il la verrait. Mais il réfléchit à temps; d'abord, que rien ne lui prouvait que cette chambre lût celle de Georgette, ensuite que madame Riccardi pouvait se trouver avec sa fille, enfin qu'il n'avait pas le droit de commettre une imprudence.

Les heures s'écoulèrent lentement au milieu des préoccupations, des craintes, des espérances du jeune tiomme.

Le jour vint, brillant et joyeux. La rue sembla s'éveiller.

Une vieille bonne revêche apparut sur le pas de la porte dont elle venait de tirer les lourds verrous de prison et d'enlever la barre de sûreté.

Elle jeta un regard dans la rue et aperçut avec surprise Olivier planté au milieu de la chaussée, — puis elle referma la porte.

Olivier entendit son pas traînant sur les marches de l'escalier. Elle reparut bientôt à une fenêtre; elle poussait le contrevent, et regarda de nouveau si elle voyait l'étranger dont la présence à cette heure matinale paraissait peu explicable.

Mais Olivier s'était prudemment éloigné et dissimulé sous le porche d'une porte cochère, maudissant la paresse du cafetier qui faisait la grasse matinée et laissait son établissement clos.

Cependant , ce bienheureux refuge s'ouvrit à la fin ! Olivier s'y précipita ; et, comme l'estomac a ses exigences, alors même que le cerveau et le cœur sont le plus remplis, il se sentit tout à coup cette faim dévorante qu'on éprouve au matin, quand on a passé une nuit de fatigue sans sommeil.

Il se fit servir quelque nourriture, en se plaçant à la table près de l'unique fenêtre qui lui permettait de ne point perdre de vue la maison de madame de Lessac.

Le maître du café était bavard et curieux. Olivier avait besoin d'être renseigné. Les choses allèrent le mieux du monde. Tout en mangeant avec l'appétit sérieux de la jeunesse l'omelette et la viande froide qu'on avait pu lui servir, il déclara qu'il avait à parler à madame de Lessac, et s'informa de l'heure à laquelle il pourrait se présenter chez elle.

Le cafetier lui donna tous les renseignements imaginables, lui apprit que cette dame très-religieuse recevait fort peu de monde, presque toujours des ecclésiastiques, et ne sortait guère que pour aller a la messe.

Cependant, la veille, événement extraordinaire, une voi-

ture avait amené chez elle deux dames, l'une toute jeune et fort jolie, l'autre plus â^^ée, sans doute la mère et la lille, avec des malles. On avait installé le tout chez madame de Lessac.

— Et ces dames y sont encore? demanda Olivier plein d'anxiété.

— Non... c'est-à-dire que la mère est repartie, hier, dans la soirée; mais la jeune fille est restée, ajouta le cabaretier en dévisageant son interlocuteur avec une arrière-pensée qui se manifesta par un demi-sourire à peine dissimulé.

Olivier soupira fortement, sans s'inquiéter des commentaires muets du brave homme. On ne l'avait point trompé; et, en venant à Orléans, il s'était croisé avec madame Riccardi retournant à Paris.

Il se fit servir du café, et le savoura avec une impatience mêlée de joie.

Maintenant, il était bien sûr d'arriver jusqu'à Georgette.

Enfin, l'heure à laquelle il pouvait décemment se présenter chez madame de Lessac vibra lentement à l'antique coucou qui ornait le fond de la salle.

Il solda sa dépense, traversa d'un pas rapide l'étroite rue, et sonna discrètement à la porte.

La vieille domestique revêche vint ouvrir, et le dévisagea avec cette sorte de défiance inquiète qui est le propre des provinciaux et des bigots à la vue de tout ce qui leur est nouveau, choses, bêtes et gens.

Après ce premier regard instinctif, elle fit un mouvement. Elle reconnaissait l'individu étranger qu'elle avait aperçu quelques heures auparavant, dans l'aube matinale, au milieu de la rue. Sa physionomie en devint sensiblement plus renfrognée et moins hospitalière.

— Madame de Lessac, s'il vous plaît ?

— C'est ici.

— Je désirerais lui parler.

— Je ne sais pas si elle peut recevoir.

— Eh bien, veuillez vous informer.

La vieille servante le regarda encore des pieds à la tête, puis le pria d'attendre; mais, au lieu de l'introduire dans

quelque salle intérieure, elle referma soigneusement la lourde porte, laissant Olivier dans le ruisseau.

Cinq minutes s'écoulèrent, cinq minutes d'attente mortelle!

Il avait levé machinalement la tête. Il lui sembla que le rideau jauni d'une des fenêtres du premier étage s'agitait et s'écartait avec précaution, puis que deux yeux, derrière des lunettes, l'observaient.

En se voyant découverts, les deux yeux à lunettes disparurent vivement sous l'abri du rideau qui retomba.

Olivier allait sonner de nouveau, quand la servante rouvrit la porte, ou, plutôt, l'entrouvrit avec précaution et de façon à pouvoir la refermer instantanément.

— Madame est occupée^ dit-elle plus renfrognée et plus hostile que jamais. Si monsieur veut laisser son nom et dire ce qui l'amène...

— Madame de Lessac ne connaît pas mon nom, répondit Olivier pris à l'improviste, et qui conim.ençait à perdre patience.

— Alors, madame ne reçoit pas les gens qu'elle ne connaît pas.

Et le cerbère fit le geste de repousser la porté. Mais Olivier la retint d'une main vigoureuse, en ajoutant vivement:

— Je viens de la part de l'abbé Glodion ! La porte s'arrêta.

— De la part de qui ? demanda la suivante.

— De la part de l'abbé Clo-dion! répéta Olivier en détachant bien toutes les syllabes.

— Veuillez attendre.

La porte se referma tout à fait, au moment où Olivier sans défiance croyait la voir lui livrer passage.

Il commençait à ressentir une des pltis belles colères qu'il eût jamais éprouvées. Mais ii fallait se contenir.

Cette fois, il n'attendit que trois minutes, puis un guichet qu'il n'avait pas remarqué glissa doucement dans sa rainure, et le visage peu affable de la maudite servante se montra dans l'encadrement.

— De quel abbé Clodion ? fit-elle.

Olivier manqua d'éclater.

— Je n'en connais qu'un, répondit-il néanmoins, — celui qui demeure carnfour de l'Observatoire, à Paris.

— Et c'est lui qui vous envoie ?

— Certainement.

— Vous avez une lettre ?

On lui aurait demandé s'il avait l'obélisque dans sa poche, qu'il aurait répondu affirmativement pour pénétrer dans ce repaire de si difficile entrée.

-- Oui! fit-il résoliiment.

— Donnez-la.

— Je la remettrai à madame de Lessac, en mains propres. Le guichet se referma.

Olivier crut devenir enragé.

Il n'en eut pas le temps. La porte s'ouvrit enfin, et il se jeta dans le corridor avec une telle violence qu'il manqua de renverser la fidèle portière de madame de Lessac.

La vieille grommela entre ses dents quelque chose de peu aimable, sans doute, mais Olivier s'en inquiétait peu.

II était dans la place I

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