‹ La revanche de ClodionChapitre 57 sur 64 · DEROUTE COMPLETE · texte numérisé non relu

DEROUTE COMPLETE

On l'introduisit, au rez-de-chaussée, dans une grande pièce solennelle, maussade et renfrognée, elle aussi, dont les murs nus et glacés suintaient la malveillance et le cagotisme, et dont les chaises de paille faisaient la moue et semblaient devoir s'oCfenser du contact indécent d'un étranger.

— Attendez ! dit la domestique. — C'était décidément là son mot, et elle sortit.

Olivier ne voulut point attenter à la pudeur des sièges en leur imposant sa familiarité, et resta debout, les yeux fixés

sur la porte, écoutant tous les bruits, se demandant si on ne l'espionnait pas par quelque judas invisible.

Au bout de dix minutes, qui lui semblèrent un siècle, sans avoir entendu aucun pas s'approcher, il se trouva en face de madame de Lessac.

C'était une femme entre cinquante et soixante-dix ans, grassouillette, rondelette, avec une toute petite tète jaune et ridée, où Ton distinguait deux lèvres minces et décolorées, un long nez recourbé, un menton fuyant, et des lunettes vertes derrière lesquelles se devinaient deux yeux ronds d'oiseau de proie aux aguets.

Une courge surmontée d'une tête de perruche, — telle était madame de Lessac.

Elle salua cérémonieusement le nouveau venu, lui montra une chaise de la main, en prit une, s'assit quand il se fui assis, et le regarda sans desserrer ses lèvres de dévote pincée.

Olivier, assez embarrassé, attendait une parole, une question.

Rien ne vint.

Il dut parler le premier.

— Madame, lui dit-il, je suis envoyé par M. l'abbé Clodion.

Madame de Lessac tendit la main.

— Vous avez une lettre ?

— Non, madame. Je n'ai point pensé à lui en demander une, et il n'a pas jugé que cela fût nécessaire.

— Alors, monsieur, qui me prouve que vous venez de sa part ?

— Les renseignements que je vais vous donner vous le prouveront. Hier, deux dames sont descendues ici, arrivant de Paris. L'une est repartie, l'autre est restée.

Olivier s'arrêta. Madame de Lessac gardait le silence.

— Est-ce bien cela? insistat-il.

— Je reçois du monde tous les jours, monsieur.

— Voilà un joli mensonge pour une dévote! pensa Olivier. — Mais la fin justifie les moyens.

Puis tout haut :

310 LA REVANCHE DE GLODlON

— Ces deux dames étaient la mère el la lille, madame Riccaidi et mademoiselle Delinont.

Madame de Lessac ne bougea pas.

— C'est madame Riccardi qui est repartie, c'est mademoiselle Delmont qui est restée, et je désire lui parler pour une communication d'importance.

Madame de Lessac se leva toute droite.

— C'est impossible. Monsieur.

— Et pourquoi cela, madame ?

La vieille dévote, sans doute prévenue par l'abbé ou par madame Riccardi, et mise sur ses gardes, avait, du premier coup d'œil, soupçonné l'amoureux.

— Parce que, monsieur, dit-elle, il est inconvenant qu'un jeune homme, qui n'est point son proche parent, parle à une jeune fille et que je ne le souffrirai pas sous mon toit, surtout en l'absence de sa mère.

— Mais, je vous le répète, j'ai une communication de la plus haute importance...

— Faites-la moi connaître. Je la transmettrai, si je le juge décent.

— C'est à elle seule...

— En ce cas, M. l'abbé Clodion eût chargé un vénérable ecclésiastique de cette mission, et non une personne étrangère, un jeune homme, accentua madame de Lessac avec une certaine intonation de pudeur affectée, qui a été surpris guettant cette maison, au milieu de la rue, à une heure absolument indue !

La vieille servante, on le voit, avait fourni sa quote-part de renseignements.

Madame de Lessac, en disant ces mots, s'inclina cérémonieusement et se dirigea vers la porte.

— Pardon, madame, reprit Olivier à bout de patience et élevant la voix, je suis venu poi5r voir mademoiselle Delmont, et je la verrai! Après tout, elle n'est pas prisonnière ici, vous n'avez aucun pouvoir sur elle et nul droit de la séquestrer !

Grattez la bigote, vous trouverez la mégère.

Madame de Lessac se redressa, et quittant sans transition

son ton mesuré et froidement doucereux, elle repartit d'une voix aigre et perçante :

— Et moi, monsieur, je vous dis que je suis chez moi, et que vous allez en sortir immédiatement !

— Madame...

— Croyez-vous que je me prêterai au scandale de vos rendez-vous! Ah! l'on mavait bien dit qu'il fallait surveiller cette jeune personne élevée dans l'irréligion et dans la corruption qu'elle enfante !

— Je vous défends d'insulter cette jeune fille, je vous défends de calomnier Georgette 1 s'écria Olivier, que l'exaspération avait fini par dominer.

Cette dernière partie de la conversation avait pris un ton fort élevé, et Olivier surtout s'était appliqué à crier dans l'espoir que sa voix serait entendue de Georgette.

En efi"et, son espoir ne fut pas déçu à cet égard, car la porte s'ouvrit tout à coup, et Georgette parut.

— Ah ! la voilà, s'exclama Olivier triomphant.

— Mademoiselle, hurla madame de Lessac, retirez-vous à l'instant.

— Veuillez m'excuser, madame, reprit doucement Georgette. M. Steinbach est mon ami d'enfance, ami sincère et dévoué. S'il vient, c'est qu'il a à me parler, et moi-même j'ai difi"érentes communications à lui l'aire.

— Je m'y oppose absolument, mademoiselle! Ah! c'est M. Steinbach... ce monsieur dont on m'avait parlé, et qui vous pousse à la rébellion! Madame votre mère m'a délégué son autorité et son droit de surveillance. J'en userai! Je vous ordonne, mademoiselle, de faire cesser ce scandale, en rentrant dans votre chambre. J'ai la responsabilité de votre honneur !

— Je l'ai avant vous, madame, répliqua Georgette, et vous me permettrez de m'en fier surtout à moi-même.

Georgette s'avança vers Olivier, en lui tendant la main.

Madame de Lessac, furieuse de cette fureur que les vieilles femmes confites eu dévotion éprouvent contre la jeunesse et l'amour, s'élança, avec une vivacité qu'on n'eût pas

attendue d'elle, entre Olivier et Georizette, et, saisissant celle ci par le bras, voulut la faire sortir de force.

Georgelte s'arrèla frémissante, la regarda avec une expression de mépris et de dignité qui glaça madame de Lessac, et, la repoussant d'une main que la colère rendait irrésistible dans sa petitesse, elle dit seulement :

— Je crois^ madame, que vous m'avez touchée I Alors, se retournant vers Olivier :

— Viens! ajouta t-el le.

Elle passa, suivie d'Olivier, devant madame de Lessac, suffoquée par l'indignation, et qui perdait toute présence d'esprit au spectacle de cette audace diabolique qu'elle ne s'attendait pas à rencontrer chez une jeune personne, même élevée dans l'irréligion.

— Ah! la malheureuse! murmura-t-elle en se signant. — Quelle impudence! Elle a levé la main sur moi! Elle le tutoie, elle l'emmène! Sous mes yeux! C'est impossible... j'y mettrai ordre. — Seigneur Dieu, venez à mon aide !

Sur ces entrefaites, la vieille domestique, attirée par le bruit de la discussion, et qui en avait entendu les dernières paroles, entra toute boulversée, les bras levés au ciel.

— Ah! madame, s'écria t-elle, quelle horreur!

— Où sont-ils ?

— Dans la chambre de cette demoiselle.

— Dans sa chambre !

— Oui, madame, dans sa propre chambre !

— Suivez moi, Catherine. C'est une abomination!

Elle s'élança, accompagnée de Catherine, dans l'escalier qu'elle gravit rapidement, et se précipita sur la porte de la chambre de mademoiselle Delmont.

Cette porte était fermée au verrou.

Les deux femmes se regardèrent bouleversées, se signèrent en silence, et redescendirent la rougeur au front.

En arrivant au rez-de chaussée, madame de Lessac fut prise d'une attaque nerveuse.

Laissons la sainte dame entre les mains de Catherine lui jetant de l'eau au visage, et remontons auprès de Georgette et d'Olivier.

LA REVANCHE d'È CLODION 313

ou GEORGETTE EXPLIQUE SA RÉSOLUTION

En arrivant dans sa chambre avec Olivier, Georgette poussa vivement le verrou de sa porte, sans songer un seul instant au caractère compromettant de cette mesure de précaution.

Elle avait l'audace tranquille de son absolue pureté.

— Nous avons peu de temps à nous, dit-elle en se retournant vers lui. Profitons-en vite.

D'un mouvement naturel, les deux jeunes gens se tendirent ies bras, car Olivier avait une telle confiance en Georgette que, malgré les termes fort nets de sa lettre, il n'avaitpas douté d'elle une seule minute, et la plaignait, venait à son secours, sans éprouver de colère ni de jalousie, à proprement parler. Il ne ressentait qu'une immense et cruelle inquiétude.

— Je suis bien heureuse et bien inquiète de ta présence ! fit-elle; ce peut être un grand bien, ce peut être un grand mal... Je ne te demande pas comment tu as pu découvrir ma retraite. Gela perdrait du temps, et il va falloir nous séparer tout de suite.

— Georgette, explique-moi donc ce qui se passe et l'étrangeté de ta conduite, car cela n'est pas sérieux, n'est-ce pas, ce que tu as écrit à mon père?

— Ecoute-moi d'abord, tu en jugeras en suite. Je voulais l'écrire, écrire à mon père, pour vous tout expliquer et le mettre sur ses gardes. Mais cela n'est pas facile. Ici. on me surveille. Je ne puis ni sortir, ni mettre une lettre à la poste sans qu'on le sache, et, si on se doutait que j'ai prévenu mon père, tout serait perdu !

— Tout serait perdu? répéta Olivier fort étonné.

— Oui, Olivier.

31 i LA REVAI^CHE DE CLODION

Georgette baissa la voix.

— L'abbé Clodion sait la vérité. Il sait que mon père cxisto, il l'a reconnu!

Olivier tressaillit.

— Et alors? demanda-t-il.

— Alors, quand je suis rentrée, l'autre soir, l'abbé m'a fait appeler au salon, cJiez ma mère, et là m'a déclaré que, si je ne consentais pas, à l'instant même, à épouser M. Florestan, il allait déiioncer Georges Delmont et le faire arrêter.

— Et tu as consenti?

— Oh! j'ai bien lutté, je t'assure. Mais cet homme est terrible, elTrayant! Toutes ses mesures étaient prises.... Un mot, et mon père retombait entre les mains de la justice !.. .

— Les choses ne sont pas si faciles que cela. L'acte de décès de Georges Delmont est en règle. Il faudrait prouver qu'il n'est pas mort, constater son identité, et tout cela présente plus de difficultés que tu ne crois.

— Oui! mais on pouvait toujours l'arrêter, et, une fois entre les mains de la police, on aurait tout découvert. Puis, je le connais! Il aurait dit : Oui, cest moi. — Non! non! Quand il est venu pour me revoir, quand il a tout risqué pour se rapprocher de sa fille, sa fille ne pouvait le livrer!

— Mais il peut se cacher!

— Pour cela, il fallait le prévenir. Et je ne le pouvais pas; car j'ai dû également consentir à quitter Paris jusqu'à mon mariage, afin de m'éloigner de toi, de ton père.

— Tu as les preuves de son innocence.

— Et l'abbé le saiti

— Comment, lui! 11 sait donc tout?

— Oui, tout! répéta Georgette en frémissant. Ah! c'est un homme elTrayant, je t'assure, et i-edoutable!... Il sait tout, tout ce que je sais, et bien d'autres choses que je ne sais pas....

— N'importe, reprit Olivier, en le menaçant de parler, de révéler le nom du vrai coupable, tu mettais ses projets à néant.

— J'ai hésité, puis je ne l'ai pas fait. Ce secret n'est plus

à moi. 11 est à mon père. Je o'ai plus le droit d'en user sans son acquiescement.... Je ne suis plus la maîtresse. Il vit.... C'est à lui, à lui seul de décider s'il veut se servir de ce moyen. Ahl si tu savais la vérité... tu comprendrais...

— Quelle est donc cette vérité? Tu m'avais juré de me la dire.

— Je croyais mon père mort, à ce moment. Aujourd'hui, elle n'appartient plus qu'à lui, je te le répète, et je me demande s'il voudra jamais se sauver à ce prix. Enfin, désespérée, n'ayant aucun moyen d'échapper à ce dilemme terrible : — accepter le mariage ou livrer mon père..., j'ai cédé... j'ai accepté... j'ai écrit les deux lettres qu'on me dictait....

— Tu as consenti à épouser un misérable. Ce n'est pas sérieux.

— Tu le sais, Olivier, reprit-elle avec force, j'aimerais mieux la mort que ce mariag'e! J'aimerais mieux la mort que vivre sans toi! J'aimerais mieux la mort que manquer au serment que je t'ai fait de n'être à personne autre qu'à toi... Mais je dois vivre, continua-t-elle avec une angoisse qui déchirait son cœur, pour sauver mon père ; mais je ne puis le tuer, moi qui l'aime et qui avais juré aussi de réhabiliter sa mémoire, je ne puis l'abandonner aux haines, aux vengeances des indignes qui veulent sa perte!

— Ta mère! s'écria tout à coup Olivier, ta mère consentirait à livrer son mari !

— Elle l'a bien fait une fois déjà! répliqua Georgette avec un sourire d'ironie et un éclair d'indignation dans ses yeux noirs.

— C'est vrai, murmura Olivier.

— Elle le ferait encore, sans doute, ajouta Georgette. Heureusement pour elle, elle ne sait rien. Elle ignore que Georges Delmont n'est pas mort.

— Quoi!...

— Elle ne l'a pas reconnu, non! Sa fille l'a reconnu; un étranger, un ennemi mortel, l'abbé Clodion, l'a reconnu! Elle, elle ne pense pas même assez à lui pour cela. Non^ elle le croit mort, bien moït! J'étais seule avec l'abbé. Elle savait qu'il devait m'arracher, par un moyen quelconque, mon

31(j LA REVANCHE DE CLODIOX

consentemont à un mariage odieux, infâme, et comme elle ne m'a jamais aimée, comme elle me hait aujourd'hui que j'ai découvert la vérité, comme elle veut m'éloigner à tout prix, comme elle compte sur Florestan pour me fermer la bouche, une fois que je porterai son nom, si jamais je voulais parler; comme elle te hait loi et ton père dont elle connaît les démarches, les recherches, les enquêtes, dont elle se défie h l'égal de moi; comme l'abbé la domine, lui fait croire dire, faire ce qu'il veut, elle ne s'est pas inquiétée du moyen, pourvu qu'il réussit!

Georgctte, en parlant ainsi, serrait l'une contre l'autre ses mains frémissantes. Le sang montait à son visage pâle. Ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire.

Jamais Olivier ne l'avait vu aussi belle, aussi admirable. Jamais il n'avait aussi bien compns la vigueur de cette nature exceptionnelle où l'esprit veillait sur le cœur, où le cœur agrandissait l'esprit, femme sans mièvrerie, portant la grâce jusque dans la violence de la passion, forte, souple et limpide comme l'acier.

Il la contemplait ravi, ému, ébloui.

— Et moi, continua-t-elle, je l'ai laissée dans l'ignorance, je ne lui ai rien dit, car je ne veux pas, si mon père doit agir, qu'elle soit sur ses gardes !

Une expression de dureté passa comme un éclair sur son visage animé.

— Mais enfin, s'écria Olivier revenu à la réalité, cette promesse, cette promesse arrachée par la violence, tu ne l'as faite que pour gagner du temps, tu ne l'accompliras pas!

— Que mon père soit à l'abri de leurs menaces et de leurs coups, et certes je la retirerai, cette promesse qui n'était pas libre... mais comment sauver mon père? Car rappelle-toi bien ceci, Olivier je le sauverai... à tout prix I

— Même à ce prix?

— Même à ce prix! même au prix de ton bonheur, Olivier, qui m'est plus cher que tout au monde Si j'en meurs, après, cela me regarde. A ma place, enverrais-tu ton père au bagne ou à l'échafaud ?

Olivier se tut. Il la regardait, l'admirait, et sentait qu'il était inutile de lutter, de combattre sa résolution.

— Eh bien, fit-il enfin, nous sauverons ton père. Rien de plus facile. Me voilà averti, je l'avertis, j'avertis mon père. Nous le cachons... au besoin, nous lui faisons quitter la France. Il letourne en Amérique, oti nous irons le rejoindre, où tous les deux nous lui referons une famille... car, Florestan écarté, avec le consentement de ton père et du mien, nous irons nous marier là-bas...

Georgette souriait tristement. Elle voyait bien des difficultés qu'oubliait Olivier, mais elle ne voulait pas le décourager et le désespérer.

— Songe, lui dit-elle alors d'une voix plus basse, que l'abbé Clodion et ma mère sont prévenus ou vont l'être de ta présence ici , que l'abbé, devinant que je t'ai tout révélé et que tu vas mettre mon père sur ses gardes, prendra ou a pris déjà ses précautions. Voilà pourquoi ton arrivée inattendue m'a causé autant d'angoisses que de joie, et peut aussi bien tout perdre que tout sauver.

Olivier pâlit, car rien n'était plus vrai.

L'abbé n'était pas homme à lâcher ainsi son gage. Il avait dii prévoir cette péripétie ou quelque autre analogue, et s'arranger pour tenir Georges Delmont à sa merci.

— Je pars à l'instant. J'arriverai peut-être à temps.

— Oui, et je le désire plus que je ne l'espère... En tout cas, j'ai pris mes précautions.

Georgette dégraflfa rapidement le corsage de sa robe et en tira une lettre volumineuse.

Elle la remit a Olivier en lui disant :

— Cette lettre contient le récit détaillé de tout ce que je sais sur le meurtre d Hippolyte Kiccardi, et le nom du meurtrier. Je te la confie. Tu la remettras à mon père. Il est trop menacé pour ignorer plus longtemps la vérité, quelle qu'elle soit!... A lui de décider, s'il veutaccepter la lutte dans ces conditions... Si tu ne le trouves pas, si tu ne peux arriver jusqu'à lui, si l'abbé, en appreiiant notre réunion, l'a déjà fait arrêter. ..

Georgette parlait d'une voix saccadée haletante.

— Eh bien.^ demanda Olivier.

— Eh bien, continua la jeune fille avec effort, tu douneras cette lettre à ton père, vous la lirez ensemble, et vous aviserez... Maintenant pars, pars vite!

— Oui! s'écria Olivier, et je reviendrai! A revoir, ma Georgette chérie, ma femme bien aimée!

— Adieu, Olivier, ne doute jamais de moi!

Leurs lèvres se rencontrèrent dans un baiser ardent. Georpelte devint pâle et froide, ses yeux se fermèrent, et, pour une seconde, cl le s'abandonna tout entière aux bras de son amant, à l'ineffable volupté de ce premier baptême de leur amour.

Mais, se redressant, elle se dégagea brusquement, courut à la porte et l'ouvrit:

— Va, lui dit-elle.

Olivier avait à peine disparu que madame de Lessac se montra, le visage enflammé d'une colère qui saupoudrait de quelques taches de pourpre, le suif de son teint habituel de vieille dévote.

— Mademoiselle, fit-elle d'une voix étranglée et d'un ton insultant, j'ai télégraphié à madame votre pauvre mère et à M. l'abbé Clodion le récit du scandale dont vous avez déshonoré mon toit vertueux. J'espère qu'avant peu ils m'auront délivrée de votre présence, qui offense ma pudeur, et d'une responsabilité que je ne puis accepter. Les grilles d'un couvent, sans doute, mettront pour quelque temps un terme à votre dévergondage!

— Je m'en doutais, pensa Georgelte sans lui répondre. Olivier arrivera trop tard! Je ne pouvais pourtant pas repousser ce moyen de faire prévenir mon père.

Elle réfléchit un instant, puis s'assit devant une table, prit une plume et du papier et écrivit:

« Monsieur l'abbé,

« Vous m'avez juré que, tant que je tiendrais ma promesse, « don Piamon serait en sûreté.

« N'oubliez pas, quoi qu'il arrive, que ma promesse est a subordonnée à votre engagement, et qu'en frappant don « l'iamon, vous m'affranchiriez à l'instant!

« Georgelte Delmont. »

Par cette lettre, Cleorgette espérait rassurer l'abbé, et donner le temps à Delmont de se mettre à l'abri d'une arrestation que l'abbé pouvait juger nécessaire, sur le rapport de madame de Lessac.

Une fois son père en stîreté, elle serait, d'ailleurs, en droit de reprendre sa liberté, nul n'étant tenu de remplir une promesse immorale arrachée par la violence.

Dire qu'elle croyait au succès, ce serait mentir, mais elle voulait lutter jusqu'au bout, défendre le terrain pied à pied.

Restait à savoir maintenant si Georges voudrait se servir des révélations qu'elle lui envoyait.

Mais c'était là une autre question, et dont la solution ne dépendait pas d'elle.

Elle fermait les yeux, et attendait.

Page 1