LE SECRET DE L'ÂBBÉ CLODION
Nous avons laissé Delmont se rendant chez l'abbé Clodion.
Le malheureux père était arrivé à ce moment suprême de crise nerveuse et d'exaspération folle, où l'on renverse souvent, en quelques minutes, l'échafaudage entier de sa vie, oii l'on joue sur une carte la fortune qu'on avait accumulée à force de travail, de sagesse, de modération et d'économie.
Pendant sept ans, au prix des efforts les plus héroïques, contenant toutes ses douleurs, capitalisant tous ses désespoirs, il avait pu se dominer, attendre patiemment l'heure de la revanche, se contraindre à saigner en dedans, à couvrir d'un masque impassible ses plus cruelles angoisses.
Ensuite, il était venu à Paris, et, là encore, même en face de sa fille, il avait poursuivi sa tâche, résglu de rpster maître de lui - môme jusquà la fin.
Mais chaque nature a sa limite qu'elle ne saurait dépasser, sa quantité d'émotions et de tortures qu'elle peut supporter, au delà de laquelle la raison s'avoue vaincue, la volonté abdique et laisse la place à la passion.
Georges Delmont était arrivé à ce point.
Le vrai fonds de son caractère, qui était l'emportement et l'amour de la lutte, reparaissait écrasant le reste.
Perdre Georgette après l'avoir retrouvée, était chose audessus de ses forces, en dehors de son tempérament.
Las de n'avoir rien découvert par la temporisation et tant de sacrifices faits à la prudence, poussé par l'amour paternel, que la perte de toutes ses autres afTections et la déroute de toutes ses ambitions rendaient formidable, assoiffé de vengeance, il n'écoutait plus que la colère et la violence. Il voulait agir, agir, agir, vaincre ou succomber d'un seul coup.
C'est dans ces dispositions qu'il atteiguit le carrefour de l'Observatoire et se présenta chez l'abbé Glodion.
Mais il eut beau sonner, personne ne vint lui ouvrir.
L'abbé était sorli, contre son habitude à pareille heure.
— Il finira bien par rentrer, — se dit Delmont, — et il alla s'asseoir sur un banc de la petite place de l'Observatoire.
Là, comme quelques semaines auparavant, il resta immobile, les yeux fixés, avec une sorte d'acharnement insensé, sur un seul point : — la porte de cette maison.
A six heures du soir, enfin, la silhouette sèche et dure de l'abbé Glodion apparut.
Il mettait la clef dans la serrure, quand une main s'abattit sur son épaule et une voix sourde lui dit:
— Monsieur l'abbé, je désire vous parler. L'abbé se retourna sans surprise.
— Volontiersl répondit-il. Je vous attendais.
Il poussa la porte, s'effaça pour faire passer son visiteur, en ajoutant tranquillement :
— Veuillez entrer, monsieur Delmont.
Georges, qui avait fait déjà deux ou trois pas dans le corridor, tressaillit, s'arrêta, se retourna, et se trouva en face de l'abbé qui venait de fermer la porte,
— Delmont! répéla-t-il avec étoanement.
— Oui, Georges Delmont! répliqua l'abbé Giodion avec ironie, rédacteur en chef de la Foi nouvelle, condamné à mort par la cour d'assises de la Seine, enterré au Père- Lachaise, mais mal enterré, paraîl-il, puisqu'il en est sorti!
L'abbé ricana.
Delmont hésita une seconde, puis haussa les épaules.
— J'aime autant cela! lit-il. Nous jouerons cartes sur table. A bas les masques!
— A bas les masques! répéta l'abJK^ d'un ton d'acquiescement. — Veuillez me permettre de vous montrer le chemin.
Il passa devant Delmont, gravit le petit escalier, et mtroduisit son hôte dans la pièce que nous connaissons déjà, pour l'y avoir vu avec Francine et avec Jules Florestan.
L'abbé Clodion avança une chaise à Delmont, et s'assit luimême, sans s'inquiéter, contre son habitude, de rechercher l'ombre, exposant son visage déplaisant, ses traits osseux et rudes en pleine lumière, avec une sorte d'ostentation, regardant bien en face son adversaire, de ses yeux gris, au regard généralement faux et fuyant, aujourd'hui net et triomphant.
Les deux hommes gardèrent un instant le silence.
Ils se mesuraient comme deux lutteurs avant un combat à mort.
Ce fut Delmont qui prit, le premier, la parole.
— Puisque vous savez qui je suis, s'écria-t-il, vous savez ce qui m'amène.
— Je le sais.
— Et qu'avez-vous à répondre ?
— Posez vos questions.
— J'ai reçu, ce malin, une lettre de ma bile m'annonçant qu'elle consentait à épouser un vil coquin, votre protégé? appelé Jules Florestan, et me disant qu'il fallait, d'ici là, renoncer à nous voir. — Qui lui a dicté cette lettre?
— Moi?
Delmont eut un frémissement de colère.
— Bien! dit-il. Je vois, du moins, que vous serez franc. L'abbé Giodion ricana.
Delmont reprit t
— J'ai couru aussitôt chez madame Riccardi, pour arracher à cette misérable la vérité que je cherche, que j'attends depuis sept années.
L'abbé ricana encore.
— Oh! je l'aurais fait parler I ajouta Delmont, se trompant à son rire.
— Je ne dis pas non.
— Elle était partie enlevant ma fille. — Où sont-elles?
— C'est ce que je ne vous dirai pas.
Delmont se leva. Sa main dans sa poche caressait la crosse de son revolver.
— Prenez garde ! Vous pensez bien que, venant chez vous et connu de vous, je suis décidé à tout !
— Et vous pensez bien que, vous connaissant et vous recevant chez moi, je n'ai peur de rien.
— Pas même de la mort?
— Pas même de la mort! J'ai tout prévu. Vous pouvez me tuer. On vous guillotinera, ce qui ne vous rendra ni votre fille, ni l'honneur, ni le bonheur, et je n'aurai rien à regretter. Car, cette fois, on s'arrangera pour ne pas vous laisser mourir en prison.
— En tout cas, s'il me convenait de donner ma vie pour la vôtre, nous serions quittes.
— Non, c'est moi qui aurais la belle.— Vous n'auriez rien appris de ce que vous voulez savoir, et rien retrouvé de ce que vous avez perdu. Croyez-moi, ce serait un mauvais moyen. Mais, après tout, faites. Je ne suis pas ici pour vous conseiller.
Delmont comprit que son adversaire avait raison.
Il se tut et contempla cet homme avec une stupeur qui avoisinait presque la terreur, cherchant le défaut de sa cuirasse, sans le trouver.
— Ainsi, reprit-il en se contenant, vous refusez de répondre à mes questions?
— Cela dépendra de ces questions.
— Vous refusez de me dire où est Georgette?
— Je refuse.
Delmont se rapprocha de lui.
— Vous savez que je suis innocent du meurtre commis à Sceaux, en 1866?
— Je le sais.
— Vous savez qui est le meurtrier?
— Je le sais.
— Je veux savoir son nom.
— Je ne le dirai pas.
Delmont grinça des dents.
— Pourquoi cela ? lit-il d'une voix étranglée par la fureur.
— Pour mille raisons.
— Qui sont ?
— Ce secret m'a été confié sous le sceau de la confession. Je ne puis donc le révéler.
Et l'abbé se reprit à rire d'un air d'ironie cynique et provocatrice .
— Les autres raisons? insista Delmont.
— Celle-là ne suffit pas?
— Qui vous a fait cette confidence ?
— Votre femme.
— C'est bien celai murmura Delmont. — L'infàmel
Il passa la main sur son front inondé d'nne sueur froide.
— Eh bien, repril-il en domptant la tempête qui le secouait, pourquoi a-t-elle caché la vérité?
— Parce que c'était son intérêt, et que je l'ai vivement engagée à se taire.
Delmont bondit sur lui, lui saisit le poignet et, le forçant de se lever, poitrine contre poitrine, face contre face, les yeux dans les yeux :
— C'est donc vous, misérable, dit -il sourdement, qui m'envoyiez sciemment, volontairement, à l'échafaud !
— A l'échafaud ? Ohl mon Dieu, non ; au bagne tout simplement. Je vous aurais obtenu une commutation de peine... Votre femme y tenait.
— Mais c'était pire que la mort I
— C'est mon avis.
— Pourquoi cela? Pourquoi?
— Parce que je vous hais! Parce que je voulais vous per-
dre, VOUS déshonorer! C'est fait! Tarce que je veux votre lorlune qui est à moi, et ce sera!
Delmont lâcha le poignet qu'il meurtrissait sans que l'abbé parût s'en apercevoir, et recula, frappé de stupeur et d'épouvante devant cette explosion de haine et l'expression de triomphe farouche de soii ennemi.
— Oue vous ai-je fait? balbulia-t-il bouleversé.
L'abbé croisa les bras, s'avança à son tour vers lui, les yeux ilamboyant, la peau marbrée de plaques verdàtres, les lèvres relevées et laissant voir de longues dents coupantes comme des rasoirs.
— Ah! s'écria tout à coup Delmont. Je comprends. Vous étiez l'amant de Marie !
L'abbé haussa les épaules.
— C'est faux!
— Elle était bien la maîtresse de Riccardi! Vous êtes bien...
Il allait nommer Francine. 11 s'ariéta. Il se rappelait le serment fait à lamalheureuselille.il se rappelait aussi qu'il invoquerait en vain son témoignage et son concours, qu'elle nierait et viendrait au secours de l'abbé, tant qu'elle n'aurait pas retrouvé son enfant.
— Oui, oui, je comprends, poursuivit-il. Ne connaissant pas l'autre amant, vous vouliez vous débarrasser du maril
L'abbé haussa encore les épaules.
— J'étais le confesseur de madame Delmont, et je savais tout. — Tenez, ne cherchez pas. V^ous ne trouveriez pas.
11 s'arrêta, se rapprocha encore, baissa la voix et ajouta :
— Je suis ton frère, Geonjes !