LES FREDAINES D'UN PÈRE
— Mon frère ! répéta Delmont, se demandant s'il avait affaire à un fou, ou si lui-même il ne perdait pas la raison.
— Oui, frère ! frère aîné !... Votre famille est plus nombreuse que vous ne croyiez, n'est-il pas vrai ?
Delmont écoutait et se taisait.
— Or, poursuivit Clodion avec une fureur croissante, il y a sept ans. aujourd'hui^ vous étiez au pinacle de la fortune, de la réputation et du bonheur; et moi je croupissais, je me dévorais, misérable, obscur, malheureux. Vous étiez jeune, brillant, beau. J'ai toujours été vieux, et je suis laid ! Vous étiez riche. J'étais pauvre. Vous aviez toutes les joies de la vie à grandes guides, ouverte, en plein soleil, de cette vie de triomphe et d'éblouissements de l'artiste, de l'écrivain, du journaliste de talent, à Paris. Moi, enseveli sous ma soutane, comme en un suaire, je devais m'effacer, surveiller mes gestes et mes regards, vivre dans la solitude froide, n'ayant que les satisfactions sourdes et cachées du pouvoir terrible que donne le confessionnal ! Vous aviez des maîtresses, vous aviez une femme jeune et jolie, qui ne vous aimait pas, à la vérité, mais que vous aimiez et qui mentait, cela revient au même ! Vous aviez une enfant adorable et que vous adoriez. Moi, j'avais fait vœu de chasteté, et mon tempérament de taureau, — en disant ces mots il frappait sa poitrine de ses poings formidables, avec une rage désespérée, — se révoltait, me torturait, me brûlait, me rendait parjure âmes serments, nie livrait à toutes les fureurs de la chair indomptée!... Ah 1 j'ai bien lutté, allez !
En l'entendant parler ainsi, en voyant cette face brutale où la luxure amenait plus de bile que de sang, Delmont
revit passer sous ses yeux la scène qu'il avait surprise peu de semaines auparavant, et une sorte de pitié se mêla à son horreur.
L'abbé Glodion se tut, s'approcha de la table, saisit une carafe, la porta à ses lèvres, et la vida presque à longs traits.
— Tout cela ne me dit pas comment vous êtes mon frère. L'abbé s'était calmé. Sa figure avait repris son expression
• de dureté impitoyable et de froide ironie.
— Vous allez le savoir, fit-il. Asseyez-vous.
Les deux hommes reprirent la place qu'ils avaient occupée au début de cette scène, et l'abbé commença son récit.
— C'est une histoire b:ea banale, au fond, tellement banale, que celui à qui je la raconterais, en dehors de vous, hausserait les épaules et bâillerait d'ennui. Aussi êtes-vous le premier et le dernier à qui je l'aurai dite.
Il y avait, vers 1831, aux Ponts-de-Cé, près d'Angers, une brave et honnête famille de paysans, pauvres fermiers sur la terre du comte de Kostang.
— Le comte de Rostang ! répéta Delmont.
— Oui, vous connaissez ce nom. C'était un ami de jeunesse de votre père. Donc, cette famille, extrêmement pauvre, se composait du père, de la mère, de deux grands garçons qui travaillaient aux champs, et d'une fille, la cadette, qui soignait la basse-cour et filait le lin à la maison.
Julie Clodion avait seize ans. Elle était charmante. Votre père, Paul-Émile ûelmont , associé d'une maison de banque, à Paris, venait parfois, à la saison de la chasse, passer quelques semaines au cliâteau du comte, son ami.
A cette époque, c'était encore un jeune homme, et il était garçon. Il parait même que c'était ce qu'on appelle un viveur, habitué des coulisses de l'Opéra, toujours en intrigue amoureuse quelque part, et avec la première venue.
Tout cela coûte. C'est pourquoi vous n'étiez pas plus riche, il y a sept ans, et pourquoi je ne le serai pas autant que je l'aurais voulu, plus tard, quand je serai rentré dans y mon bien. flj
C'était la seconde fois que son interlocuteur faisait allusion J
à la question d'argent. Cela frappa Delmont, mais il ne voulut pas l'interrompre.
— Or donc, Emile Delmont, bourreau des cœurs, riche et sans scrupule, vit Julie Clodion. Il la trouva charmante. Je vous ai dit qu'elle l'était. Elle avait aussi, sans doute, un goût de fruit vert et une saveur villageoise qui le changeait de ses plaisirs ordinaires. Enfin, il l'aima... c'est-à-dire, non, elle lui plut, et il voulut l'avoir.
Julie Clodion, comme cela devait être, résista quelque temps, puisqu'elle était honnête, mais elle se laissa fasciner par le beau monsieur, et finalement devint sa maîtresse.
Delmont fit un mouvement.
— Oh ! je sais ce que vous allez me dire, poursuivit l'abbé avec son mauvais rire. Gela se voit tous les jours, et ce n'est pas la peine d'en parler. Vous avez raison, et j'en sourirais aussi, moi, si je m'appelais, comme vous, Delmont, au lieu de m'appeler, comme moi, Clodion !
Votre père , pour vaincre les dernières résistances de la petite paysanne , avait été même jusqu'à lui promettre le mariage... plus tard, — chose encore très-banale. Ma mère, qui était jeune , douce, confiante, amoureuse, ignorante et un peu bête, sans doute, le crut.
L'abbé sarrêta, puis reprit :
— Vous voyez que je ne tiens guère de ma mère, et que je n'ai pas plus hérité de sa beauté, de sa candeur et de sa douceur, que je n'ai hérité du nom de monsieur voire père et de la position que ce nom devait m'assurer dans le monde.
— Vous êtes le fils naturel de mon père, interrompit Delmont, donc mon frère. Je comprends que vous ayez de la colère^ et même de la haine, envers celui qui vous a évidemment abandonné cootre tous ses devoirs, et qui a criminellement séduit la jeune tille à qui vous devez le jour. Mais moi; que puis-je à cela? Quelle est ma part de responsabilité là-dedans? Et pourquoi me haïssez-vous?
— Ainsi que vous venez de le dire vous-même, continua l'abbé sans répondre à ces questions, je suis le produit bâtard de celte làntaisie de monsieur votre père.
Julie devint enceinte.
328 LA REVANCHE DE CLODlON
On s'en aperçut. Grand scandale au pays, fureur des parents, et, finalement, expulsion de la lille coupable, emportant pour dot la malédiction de son père, les soufflets de sa mère et les promesses de monsieur votre père !
De tout cela, il n'y avait de positif et de certain, de clair et de liquide, comme on dit, que la malédiction paternelle et les gillles maternelles.
L'abbé s'arrêta encore.
— Gela est odieux, je le reconnais ! s'écria Delmont. Mais, encore une fois, pourquoi vous en prendre à moi ?
— Odieux ? reprit l'abbé avec son éternel ricanement, mais nou, c'est fort bana!, et je ne tiens nullement à vous loucher Vous avez voulu savoir pourquoi je vous haïssais. Je vous avais frappé sans que vous sachiez de quelle main venait le coup. Cela manquait à mon bonheur. Puisque vous voilà vivant, je profite de l'occasion pour compléter ma satisfaction et la rendre sans mélange, en vous narrant toute la part que j'ai prise à vos malheurs, et le motif qui m'a armé contre vous.
Donc, ma mère sur le pavé, à dix-sept ans, et grosse de moi, — voilà où nous en étions restés !
Quand il apprit la chose, votre père eut quelque honte, ou quelque pitié.
Toujours est-il qu'il assura une petite pension à Julie Clodion, pour m'élever, à condition qu'elle demeurerait au village et ne viendrait point à Paris.
Elle y consentit facilement. — Paris lui faisait un peu peur, puis votre père lui promettait toujours de l'épouser, et lui recommandait la patience... Histoire de la faire taire, vous comprenez, et de la payer moins cher !
En effet, la pension servie était misérable, et comme une fille-môre ne trouve pas laciiementà se caser dans nos campagnes, elle vivotait péniblement, en nourrissant tant bien que mal elle et son (ils, qui devenait laid à faire plaisir.
Cela dura ainsi cinq ans.
Les deux premières années votre père était encore venu voir Julie. La troisième année, il se contenta de lui envoyer ses compliments par la poste, sans signer. La quatrième
année, il ne donna plus signe de vie. Et, à la fin de la cinquième, il oublia de payer la pension.
Julie Clodion pleurait et se désespérait, mais elle se résignait. Elle avait une nature de mouton ! Quand elle n'eut plus à manger, il fallût bien aviser. Un gars du pays qui la guettait depuis longtemps et lui faisait la cour, avait fini, je crois, du reste, par la consoler quelque peu. Mais c'était un gaillard pratique. Ce qu'il aimait en elle, c'était la petite pension mensuelle payée par M. Ifelmont.
Quand il \it qu'elle faisait défaut, il poussa ma mère à l'aller réclamer en personne à monsieur votre père, en emmenant son marmot, pour le mieux attendrir, lui jurant qu'il l'épouserait à son retour.
Vous pensez bien que, depuis quelques années déjà, Julie n'espérait plus porter le nom de Delmont. La voilà donc qui part, au cœur de l'hiver, avec moi. Elle put prendre la diligence jusqu'à Paris. Arrivée là, il ne lui restait plus le sou. Elle me traîna derrière sa jupe, à travers les ruesnoires et boueuses de la grande ville, dans la neige fondue.
Elle était bien fatiguée, et moi je grelottais. Elle eut quelque peine à trouver l'hôtel de M. Emile Delmont, hôlel magnifique, sis rue du Bac... Mais vous le connaissez bien, puisque vous y êtes ne! ajouta l'abbé en grinçant des dents.
Lorsque nous arrivâmes, nous étions si crottés qu'on ne voulait pas nous recevoir.
Cependant, ma mère insista tellement, répéta avec tant de force que M. Delmont l'allendait et serait enchanté de la voir, qu'on nous fit monter, moi toujours cramponné aux jupes maternelles, jusqu'au cabinet de mon père.
Ah! quel escalier ! avec un riche tapis aux dessins éclatants, sur lequel mes gros souliers pleins d'eau, — j'avais cinq ans passés, — faisaient : floc! tloc ! — Et la bonne chaleur, douce et pénétrante, qui m'ôtait l'onglée ! — Et es bonnes odeurs ! — Partout des fleurs dans de grands vases, dans des jardinières, des fleurs en décembre, par la neige, comme
je n'en avais jamais vues dans nos champs au grand soleil d'avril et de mai !
Il y avait sur les portes d'autres portes, tout en velours, avec des clous jaunes que je pris pour de l'or.
Ma mère grelottait dans une robe d'indienne, le vent jouait dans les trous de ma culotte.
Kous passâmes sans doute devant la salle à manger, ou l'office, car il me vint aux narines un fumet qui me fit baver.
Pensez, — depuis la veille au soir, ma mère et le fils aine de monsieur votre père n'avaient, dans le ventre, qu'un petit pain d'un sou !
Enfin, nous entrons dans une pièce si éblouissante, que j'en fermai les yeux. Des dorures, des lambris, des rideaux, des tapis, des bibliothèques noires avec des livres rouges dedans, une cheminée de marbre blanc, oij ce qui brillait le moins était le foyer, pourtant plein de flammes claires, avec un doux ronflement, dont les refiels dansaient dans les cuivres du garde-feu, de la pelle et des pincettes.
Je prenais toujours cela pour de l'or massif. J'en avais vu une fois, un louis tout neuf... Je savais ce que c'était !
Ma mère, en regardant, au lieu de se réchauffer, semblait se glacer. ■
Elle ph'urait! Moi, je me mis aussi à pleurer... Ah! ces larmes I... je ne les regrette plus, car, depuis, j'ai fait couler les vôtres au centuple ! continua le narrateur en serrant les poings et en jetant un regard de joie féroce à Georges Delmont.
Il reprit :
— Tout à coup une porte s'ouvre. Ma mère se retourne, tremblante. C'était un enfant qui entrait, bouclé, rose, riant, heureux, beau, couvert de velours, de dentelles, de rubans! Une sorte d'apparition paradisiaque !
Je le regardais avec de grands yeux, moi sale, gelé, triste, déguenillé, pleurant et morveux. '
Il était entré en courant, il sarrêta en nous voyant, nous dévisagea d'un air étonne.
C'était un petit garçon d'environ deux à trois ans.
Il s'approcha de moi et me dit : — Oh ! qu'il est laid !
L'abbé saisit brusquement la carafe vide, la porta à ses lèvres, la rejeta, et ajouta avec un rire strident :
— En effet ! il avait l'air d'un oiseau et moi d'un crapaud. Mais le crapaud a du venin... vous en savez quelque chose, aujourd'hui !