‹ La revanche de ClodionChapitre 7 sur 64 · LES PLAIDOIERIES · texte numérisé non relu

LES PLAIDOIERIES

Le procureur impérial se lève lentement.

Visage jaune, encadré de longs favoris d'un blond fade, crâne déjà dénudé et fuyant, nez démesuré et pointu, bouche large et sans lèvres, yeux verdàtres, voix qui passe sans transition du Zremo/o des notes profondes, lorsqu'il s'agit de simuler le sentiment, au glapissement des notes suraiguës, lorsqu'il faut jouer l'indignation ; corps maigre, anguleux,

ôZ LA REVANCHE DE CLODION

osseux, longs doigts crochus qui semblent toujours avides de saisir une proie, et dont l'index s'étend vers l'accusé comme la pointe d'un couteau; ensemble à la fois plat et provocant, rampant et impitoyable, — tel est l'homme qui représente la société.

Il peut avoir trente-cinq ans.

Son réquisitoire dure une heure et demie, et paraît produire le plus grand efTet sur MM. les jurés.

Le flagrant délit est évident, les preuves sont écrasantes. L'accusé lui-même l'a reconnu. Les témoignages concordent et ne peuvent être mis en doute. Georges Delmont a attiré nuitamment Hippolyte Riccardi, après avoir pris toutes les précautions pour qu'on ignore sa présence au domicile de l'assassin. Là, dans l'obscurité, il l'a frappé par surprise. Ses dénégations ne prouvent rien.

Tous les faits de la cause le désignent comme le seul coupable. Il est certain, en effet, que nul, en dehors de Georges Delmont et d'Hippolyte Riccardi, n'a pénétré dans le domicile de l'accusé, et que Riccardi n'a pu y pénétrer qu'avec la complicité du prévenu.

Maintenant pourquoi l'a-t-il frappé?

Ici le procureur impérial aborde le terrain politique. Il dépeint cet homme irréligieux, dominé par le fanatisme révolutionnaire le plus sauvage, obéissant au mot d'ordre des sociétés secrètes, et se faisant l'exécuteur de leurs hautesœuvres, etc , etc.

Il fait comprendre aux jurés qu'en envoyant à l'échafaud ce repris de justice qui a tenté de bouleverser la France et l'Italie, qui répand, chaque jour, dans son journal, le venin des mauvaises doctrines, ils sauveront la société et la délivreront d'un monstre dont les crimes et l'immoralité, car il n'y a point de morale en dehors de la religion, font tache sur la splendeur du régne de Napoléon III, le restaurateur de l'ordre, de la famille et de la propriété.

Il termine, enlin, eu montrant la femme de l'accusé s'évanouissant d'horreur à la vue du scélérat dont elle porte le nom.

Me Steinhach se lève à son tour.

LA REVANCHE DE CLODION ôô

C'est un homme trapu, sanguin, tête carrée, face large aux traits forts et amples, au regard vif et franc tempéré de beaucoup de finesse, à la voix puissante, à l'encolure vigoureuse. Ses cheveux, châtain foncé et coupés courts, s'ébouriffent et se dressent sur son crâne en un inextricable fouillis. Sa figure, sans barbe, respire l'énergie et l'honnêteté.

Il reconnaît toutes les charges qui s'élèvent contre l'accusé. Les nier serait absurde. Son client n'y a pas songé, il n'y songera pas plus que lui. Ce n'est pas là une affaire ordinaire, et il ne plaidera pas en avocat cherchant à surprendre à l'émotion du jury des circonstances atténuantes.

Ce qu'il vient défendre ici, c'est l'honneur d'un honnête homme et d'un ami, à l'innocence duquel il croit de toute la force d'une conviction raisonnée.

Quoi qu'en ait dit le ministère public, il y a plus d'un point obscur dans cette affaire. On prouve tout, — sauf le motif qu'aurait eu le prévenu pour commettre le crime dont il est accusé.

C'est une vengeance politique, dit-on. Soit, mais alors pourquoi Delmont la nierait-il? Pour sauver sa tôte.^ Il sait bien que ce n'est pas ainsi qu'il y parviendra. Une négation sans preuve n'a jamais sauvé un accusé! Il aurait mille fois plus d'avantages à déclarer qu'il a puni un traître, un mouchard, pour appeler la chose par son nom. A-t-il nié l'acte de violence dont a témoigné l'abbé Clodion? — Non, certes'. Il vous a dit qu'en voyant le misérable, qui avait envoyé à la potence trois patriotes italiens, il n'avait pu retenir un premier mouvement de fureur. Pourquoi nierait-il pour Riccardi? Pourquoi viendrait- il vous dire, au contraire, que sa culpabilité, que sa prétendue trahison, n'a jamais été démontrée?

Du reste, il faudrait la démontrer cette trahison, pour expliquer l'assassinat qu'on reproche à Georges Delmont. — Et l'accusation ne la prouve pas! — Il faudrait retrouver la trace de cet ordre de meurtre auquel il est censé avoir obéi. — Et cette trace n'existe nulle part.

— Vous me concéderez bien, — continue Me Steinbach,

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— ceci : — c'est que Georges Delmont est un homme d'une rare intelligence, et que, moi, je ne suis pas un imbécile. — Or, il comprend parfaitement qu'au point de vue de l'habileté, il se perd en niant, et moi, son conseil, son avocat, son ami, je l'ai engagé, s'il avait frappé, à reconnaître qu'il a poignardé Riccardi, pour venger des amis politiques trahis, livrés par un misérable.

A tous les points de vue, cet aveu vaudrait cent fois mieux . Il sauverait son honneur, et probablement sa tète, car lo motif du crime, hautement confessé, n'avant pas ce caractère de bassesse que lui donne l'intérêt personnel ou l'appât de quelque avantage matériel, sa cause devenait infiniment meilleure. Il pourrait invoquer l'excuse d'un serment redoutable, et la vilenie de la victime plaiderait aussi en sa faveur.

Que m'a-t-il répondu? — Plutôt la mort, plutôt la honte de l'échafaud, qu'un mensonge! Je ne puis avouer un meurtre que je n'ai pas commis. Je sens que je me perds, que je suis perdu! Mais qu'y faire? J'ignorais que lliccardi fut chez moi, et je ne l'ai point frappé. Si les hommes me condamnent, ma conscience me reste.

Et moi, messieurs les jurés, moi son avocat, moi qui le connais depuis de longues années, je vous le déclare, vous pouvez le condamner, mais vous ne me convaincrez pas de sa culpabilité. Je sais, je jure qu'il est innocent, et s'il doit monter sur l'échafaud, je répéterai, tant qu'il me restera un souffle de voix : — C'était mon ami, et j'en suis fier, car c'est le plus honnête homme que je connaisse.

Cette plaidoirie où résonnait, en effet, l'accent de la conviction la plus profonde, produisit un grand effet sur une partie du public qui connaissait la loyauté et la sincérité de M» Steinbach.

Malheureusement, elle ne pouvait enlever aucune des charges qui accablaient l'accusé.

C'est ce que lit ressortir complaisamment le résumé du président, — • et le jury se retira pour délibérer.

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